lundi 22 juillet 2013

Le symptôme, entre signifiant et jouissance

Le symptôme, on peut le lire dans la réalité du sujet comme le signe d’un manque ou d’un trop plein, d’une angoisse ou d’un raz le bol, en bref le meilleur plaidoyer pour l’existence de l’inconscient. Il n’a pas seulement ce statut de signe qui nourrit les inquiétudes et les interrogations du sujet, il est aussi ce signifiant parmi les signifiants dont la principale loi est celle d’une récurrence obstinée et incompréhensible. Or cette existence de signifiant est inséparable de l’introduction de la jouissance dans l’économie inconsciente. En effet l’inconscient est ce qui jouit précisément de ce signifiant et de sa répétition, et c’est dans ce sens là qu’on peut dire que le symptôme représente une satisfaction, un soulagement. Il s’agit de l’inconscient. Ce n’est évidemment pas le cas du “moi” conscient qui, bien sûr, éprouve plutôt le symptôme comme une souffrance, voire comme une horreur, et préfèrerait s’en passer ; le moi pâtit évidemment de ce signifiant, là où l’inconscient en jouit. Mais la souffrance elle-même, le sentiment douloureux qu’occasionne le symptôme n’en est pas un aspect secondaire ou même un aspect qui s’opposerait simplement à sa face de jouissance ; la souffrance n’est pas le contraire de la jouissance ; bien au contraire elle fait partie de la réalité du symptôme en tant que mode général de la jouissance et n’est jamais totalement sans rapport avec le signifiant.

On peut toujours distinguer (Nasio) deux sortes de formations symptomatiques et même deux niveaux de souffrance, sans que cela change quelque chose à la définition du symptôme par la jouissance. Faire une différence entre les formations de l’inconscient, où la circulation des signifiants constitue une mise en acte de l’inconscient et par là-même du transfert (c’est le cas de la plupart des conversions hystériques), et les “formations de l’objet ‘a’” où le signifiant s’échoue dans la réalité brute de l’organique, creusant des foyers de jouissance (objet ‘a’ ou plus-de-jouir) inatteignables par le signifiant et donc par l’analyse. Ce n’est pas que ces formations spéciales n’entrent pas dans le lien transférentiel, simplement elles le font en supprimant toute possibilité d’échange, de circulation ou de liaison signifiantes, comme "fusion" et non plus "attache". Le signifiant (car signifiant il y a) et l’organe (la tumeur par exemple), l’analyste et le patient par conséquent se trouvent tous deux pris et confondus dans une jouissance d’objet (jouissance corporelle partielle) où la signifiance est ramenée à un “faire” (et où se ramène tout transfert). Toute sorte de comportements, d’actes ou de somatisations sont susceptibles de tourner ainsi en formation de l’objet ‘a’ : fantasmes, suicides, lésions organiques, maladies diverses, etc.. On peut dire que le faire est arrêt sur la jouissance en raison d’une interruption de la signifiance, accompagnée d’une altération profonde du rapport analyste/analysant. Dans la formation d’un symptôme névrotique, l’articulation signifiante S1/S2 est maintenue ; en revanche toute lésion d’organe signe le fait qu'aucun substitut (S1) de la représentation refoulée (S2) n’est advenu. Il ne reste plus alors à l’analyste qu’à tenter de renouer le lien, à ressouder la chaîne en se plaçant, par son écoute, à la place du S2 pour appeler à l’existence c’est-à-dire représenter un S1 qui, dans le sujet, pourra faire lien en faisant sens et par là même relancer le transfert. Mais il est évident que l’analyste n’a pas la possibilité d’atteindre l’objet directement ; il lui faut passer, presque en force, par la création d’un sens qui à son tour, au niveau du sujet, peut parfois créer du signifiant. L’on peut donc revenir de la jouissance brute et compacte, “pathologique” si l’on veut, à la jouissance médiée par le signifiant. Mais, pour l’analyste, quel aura été la véritable nature de son intervention ? Celui-ci n’a pas eu seulement à faire au signifiant. On ne peut pas se contenter de dire que l’analyste est en place d’un signifiant relançant la chaîne, l’analyste doit incarner l’objet ‘a’ lui-même, ce qui n’est possible qu’à s’y incarner suffisamment, à s’y tenir pour partager cette jouissance tout en n’y étant pas englué comme c’est le cas pour le patient, en maintenant toute la distance qu’autorise le savoir du semblant. Dans tous les cas, formations de l’inconscient ou formations de l’objet ‘a’, l’analyste doit être à la fois le signifiant et l’objet pour pouvoir faire désirer. Autrement dit il faut relancer le signifiant en occupant la place de la jouissance, et au fond cette place est unique : c’est celle du phallus.

L’articulation de la jouissance et du signifiant s’effectue donc par le phallus ; c’est particulièrement flagrant dans le cas du symptôme. Le symptôme fait partie de la jouissance en général, premièrement en tant que défense ou protection contre une jouissance de l’Autre monstrueuse et annihilante et corrélativement affirmation d’un sujet. Mais ce qui donne son sens proprement phallique au symptôme, et son ambiguïté fondamentale de jouissance et de prohibition, tient à ce que cette négation de la jouissance de l’Autre s’initie d’une fonction paternelle. Notons que l’interdiction paternelle, et le déplacement qu’elle entraîne, apparaît moins comme une cause que comme la conséquence d’un premier refoulement qui engage également, de façon beaucoup plus primitive et structurelle, la dimension du phallus. Le refoulement originel est ce moment (hors du temps) où, l'enfant n'est plus "dans" son corps parce que son existence se ramène d’abord à ce corps offert à l’Autre, représentant le phallus pour l’Autre. La signification du symptôme apparaît alors clairement. “Si le retour du refoulé fait surgir la jouissance de ce corps manquant, ce phallus fantomatique sera la perspective de toute l’écriture symptomatique. Un symptôme pourra se lire selon un système d’analogies et d’équivalences long et complexe, mais au bout de cette chaîne, il y aura toujours la tentative d’écrire que le sujet a la même valeur d’amour que le phallus” écrit Gérard Pommier dans L'ordre sexuel (1989, Aubier). C’est véritablement en cela que le symptôme a valeur de métaphore, beaucoup plus que de métonymie ou de transposition par rapport à la satisfaction sexuelle. Plus que jamais le corps pâtit du signifiant, souffre de ne pouvoir dire une jouissance perdue, incestueuse ; le sujet s’annule lui-même, hypothèque son désir, en cherchant à s’identifier au signifiant phallus. G. Pommier va jusqu'à prétendre que “la fonction première de la métaphore n’est pas signifiante”, qu’“elle cherche une jouissance au travers de l’égalisation” (id.). Certes elle cherche une jouissance, et le symptôme désigne l’égalisation $ = j, mais c’est bien pour cela que le ressort de l’égalisation est quand même d'abord, selon nous, le signifiant. Il est difficile, pour la psychanalyse, d’isoler un “champ” théorique de la jouissance original et autonome. Le champ consubstantiel à la psychanalyse est en réalité celui du symptôme. Etant essentiellement sous la coupe du signifiant, et d’abord du phallus qui signifie la jouissance impossible, le symptôme est toujours en même temps son interprétation : le symptôme est le vrai sujet de la psychanalyse.