jeudi 17 mars 2011

L'écrivain, la mort et l'empereur

Chez certains sujets que la psychanalyse qualifie de "pervers" (structuralement et non moralement bien sûr), l'approche ou plutôt l'évitement de la castration s'effectue par une série de rituels redoutablement précis destinés à célébrer la puissance autodestructrice du désir. Exceptionnellement, il arrive que le schéma sacrificiel fantasmatique soit exécuté dans le réel. L’on pense notamment au suicide spectaculaire et longuement prémédité de l'écrivain japonais Mishima qui, dans un comble de mise en scène et de théâtralité morbide (éventrement et décapitation), réalise en 1970 l'aboutissement logique d'un long processus tendant à réduire le sujet à un objet inerte, un objet cadavre. Cette mort, sacrifice suprême dédié au grand Autre (figuré par l'empereur, dans le contexte), se veut la réalisation du désir absolu de celui-ci, et doit pour cela revêtir un masque phallique irréprochable, c'est-à-dire que sa seule justification réside dans sa perfection et sa beauté formelle. Représentation d'une virilité idéale et parfaite, incluant dans l'espèce un authentique passage à l'acte. Car au-delà de la simple provocation, le suicide doit être réussi ; c'est par ce paradoxe que le sujet affirme sa virilité en se vouant à la gloire du grand Autre. Les motifs symbolisant le phallus sont ici le sabre, réellement planté dans les entrailles de l'homme se faisant hara-kiri, et enfin sa tête décapitée.

Certains auteurs n'ont pas manqué de faire un rapprochement avec l'œuvre célèbre de Jean Genet, Le Condamné à Mort, texte qui fait équivaloir la condamnation capitale par la guillotine à l'assomption de la virilité chez le héros. Dans l'attente de son exécution, celui-ci devient une sorte d'objet sacré, de repère absolu, à l'écart dans sa cellule. Il y a quand même une grande différence entre les deux écrivains, et ces deux manières de célébrer une virilité autonome et narcissique, loin du regard de toute féminité : chez Mishima, l'écrivain (pour des raisons stylistiques à déterminer) n'est point parvenu à métaphoriser le fantasme sacrificiel et le processus d'abjection, qui devaient donc conduire le samouraï (ou sa parodie) à l'incarner et le réaliser sur sa propre chair ; tandis que Genet est parvenu à faire de l'écriture une prison comparable à celle d'un condamné à mort, et a pu ainsi éviter le meurtre (selon son propre aveu), sur lui-même ou sur d'autres. Par son caractère ascétique et solitaire, l'écriture semble le dernier refuge d'une virilité aux abois, relayée ensuite par le théâtre comme métaphore d'un semblant encore plus universel.

Néanmoins, qu'il s'affiche dans la réalité ou dans la fiction, le fantasme reste identique et induit la même stratégie existentielle : il s'agit de combiner une déchéance constituant la part réelle de jouissance de ces sujets avec la quête d'une virilité idéale leur donnant un semblant d'identité. Autant dire concilier "être le phallus" et "avoir le phallus". On ne s'étonnera pas que le corps tout entier se trouve phallicisé, par exemple à travers le culte d'une musculature fantastique, ou bien qu'il soit le théâtre d'opérations sado-masochistes jouant sur le registre de l'imaginaire (plus ou moins réalisé) une castration impossible à établir dans le symbolique.

Ecrivain ou pas, tout homosexuel jouant de la transgression (ce n'est évidemment pas le cas de tous les homosexuels, et bien sûr il serait stupide de faire de l'homosexualité une catégorie clinique !) joue sa virilité en jouant, d'une manière ou d'une autre, avec la mort. Mais en tant que tel l'écrivain n'œuvre pas directement à sa propre mort, comme le prouve a contrario l'exemple de Mishima. D'ailleurs que cela soit bien clair, on ne jouit pas de la mort. C'est plutôt elle, la grande faucheuse, qui finalement se joue de nous en se dissimulant sous les masques multiples du désir. Réalité que seule la littérature parvient à rehausser en se faisant elle-même jouissance partielle, mise à mort des codes socio-linguistiques aliénants.