mercredi 29 décembre 2010

Subversive passion...

Quoi de plus a-social et de plus marginal, en principe, que le couple passionné ? Mais voilà, si ce dernier fait mine de ne pas s'intéresser au social, le social, lui, s'intéresse à la passion où il voit à la fois une menace pour le respect de la norme et une forme basique, quoique inavouable, de la norme sociale. Qu'y a-t-il de si inavouable ou de si secret au principe de la passion, que la classique "déclaration d'amour" ne saurait même exprimer ou percer ? Ecrire à l'être aimé semble moins un aveu volontaire qu'une décharge nécessaire, comme s'il fallait moins se rapprocher de l'objet que le tenir à distance, éviter une trop complète et dangereuse proximité de l'objet. Masochisme foncier de toute passion, qui consiste à jouir en subissant, en souffrant la présence a-normale de l'aimé idéal. Non seulement la passion constitue un dérèglement social, au moins en puissance, mais elle est décrite également comme néfaste et toxique pour les protagonistes eux-mêmes. Pour reprendre la célèbre formule de Freud, le couple passionné relève d'une sorte de "foule à deux" hypnotique et psychotique, dans son retrait tendanciellement absolu. Parallèlement, le couple passionné ne passe pas inaperçu et concerne malgré tout l'Autre social. Celui-ci le toise, avec désapprobation, jalousie ou amusement, mais dans le fond se sent regardé et comme "accusé" par le couple. C'est pour cela qu'il s'efforce de culpabiliser, le plus possible, l'exhibition de la passion. Partant, il n'aura de cesse d'exiger l'aveu d'une improbable conspiration. Comme si le secret, l'inavouable au cœur duquel se tient nécessairement le duo passionnel était intentionnellement caché à l'Autre social, comme si passion devait rimer avec trahison. En effet, la passion ne se contente pas d'être dé-socialisante en faisant fi des règles le plus souvent (en passant avant elles), elle crée une sorte de social "anomique" parallèle. Ou plutôt : ne recrée-t-elle pas un social anomique plus originel que le juridique et le politique ? C'est évidemment en ceci qu'elle est condamnable, de révéler indirectement au social quelque chose de son propre fonds, de son propre secret. Qu'en est-il du culte de l'Autre qui constitue précisément la religion du social, est-il si clairement évacué dans la passion, vouée exclusivement en apparence au "petit autre" individuel ? Au contraire, il semble bien que la passion renoue avec un culte maternel plus obscur et possède une dimension incestueuse, sous des aspirations assez clairement androgyniques. Ce serait une sorte de fétichisme à deux visant à reconstituer le phallus maternel, puis à s'identifier à ce glorieux objet. L'esprit féminin de la passion est peut-être contenu tout entier, avec ses aspects refoulés, symptomatiques et platoniques, dans l'inexprimable passion de la fille pour la Mère. Inavouable, ce fonds incestueux de la passion l'est à coup sûr.

Mais il y a autre chose : la passion concurrence directement la règle sociale dans la mesure où, comme elle, elle est productrice d'idéal. Le narcissisme aidant, la passion élève l'objet au rang d'idéal sexuel, auquel les amants peuvent s'identifier et former cette fameuse "foule à deux" dont nous parlions. Ce qui ne signifie surtout pas que l'union ou la fusion soit réalisée, car si l'inavouable crée un lien passionnel entre les amants, n'oublions pas que ceux-ci en ignorent les tenants et aboutissants : il s'agit là d'amour inconscient ! En tout cas, on assiste bien à une sorte de piratage d'idéal, inacceptable du point de vue du social. En résumé, à la fois le procédé d'idéalisation, constitutif de la passion, et la nature même de l'objet (le phallus maternel, soit l'absence même) apparaissent transgressifs du point de vue social. De ce fait la passion, dans son retrait (visible, éclatant de lumière par là même) est bien plus dangereuse que la pornographie dans son outrancière exhibition, bien plus perverse aussi et transgressive puisqu'elle se désigne elle-même comme la vérité du social…

Dans quelle mesure cette passion issue de l'inavouable incestueux pourrait-elle passer à la jouissance de l'inavouable, non pas certes jouissance de l'inceste mais précisément de l'inavouable passion, et parvenir à cette communauté sans aveux où il est requis de ne céder ni sur, ni à… l'inavouable ? Dans le dernier cas, il y aurait complaisance au secret, en foule à deux ; dans le premier, on rejoindrait la meute - foule à plusieurs - des inquisiteurs. En dehors de ce dilemme, d'essence sociale dans les deux cas, les individus passionnés possèdent seuls la réponse - inavouable car depuis toujours (in)avouée. Si le couple passionnel est pervers, comme on l'a remarqué, au regard de la norme sociale, que dire alors de l'individu en tant que tel, en tant qu'Un ? Il est le phallus incarné (lui qui n'a jamais connu l'inceste), la victime toute désignée (lui qui ne connaît aucune culpabilité), l'éternel marginalisé (lui qui ne connaît ni marge ni centre)...