mercredi 29 décembre 2010

La loi perverse

Il est vrai que le pervers dément et conteste la loi, qui est toujours la loi de l'Autre, et qu'il passe son temps à la piétiner ; cependant c'est au prix de se poser lui-même en législateur absolu, inventeur d'une Loi vraie, réelle, et définitive. Le pervers est un maniaque de la loi et de l'origine, donc de la loi originelle, celle qui confond en un seul principe l'Autre et le Même. Ce rapport absolutiste à la loi est d'autant plus fondamental que nulle perversion n'a de sens, ou d'existence, en dehors d'une relation (dé)réglée à l'Autre ; au sens strict, seule une loi peut être pervertie. On en déduira que "le" pervers, en tant qu'individu un, n'existe pas ; quant au "sujet", il y aurait nécessité d'y voir enfin un effet de langage entre au moins deux individus, une sorte de virgule flottant toujours entre-deux termes. Mais le pervers a ceci de particulier qu'il veut faire Un avec l'Autre ; c'est pourquoi il rétrocède au point limite où se confondent la Loi et la faute qui en est l'origine, de telle sorte que la Loi ne fasse plus faute. La loi humaine est toujours perçue comme ridiculement relative et empirique, pour le pervers, qui en est depuis toujours révulsé, traumatisé. Le pervers est celui qui a décidé de traumatiser cette loi humaine, pour sauver la vraie Loi. La loi menteuse doit être démentie. Il faut en effet sauver la Loi pour se préserver du manque de l'Autre. Pour cela il faut réduire l'Autre à la Loi, ce qui revient toujours à le réduire à Soi (comme le masochiste qui ravit toute initiative, toute autonomie à son bourreau en lui intimant de le punir, et qui en fait tout autant qu'un maître un esclave soumis à sa propre passion). Le lien pervers, la Loi en elle-même consiste à réduire l'Autre dans la conflagration d'une jouissance elle-même confinée à une mise en scène, un fantasme, rabattue sur un fétiche monté sur le corps de l'Autre (maternel), et finalement jouissant à sa place. C'est le fétiche qui jouit dans l'affaire, d'être la source même de la Loi ; c'est le soulier qui reçoit le sperme. En réalité le pervers confond la loi et le maître, dans le fétiche lui-même : par exemple le toxico fait fonctionner un produit comme fétiche, et celui-ci représente à la fois le seul maître et la seule loi auxquels il se soumet volontairement (même s'il en souffre, et s'il veut parfois en sortir). Relation strictement duelle, aliénante entre le sujet et son montage, dont il ne pourra s'affranchir qu'en desserrant d'une façon ou d'une autre (l'analyse en est une) l'étau de cette loi. Il faut éviter que le fétiche faisant la loi confisque la jouissance, et pour cela empêcher toute identification à la loi. La loi n'est que la limite nécessaire à la jouissance. La loi et la jouissance ne s'opposent pas comme des réalités distinctes et donc ne doivent pas non plus être confondues fantasmatiquement. Ne pas dire : "la jouissance, c'est la loi !" ou bien : "la loi, quelle jouissance !" mais plutôt : "la loi, la jouissance" (simple succession appositive). Poser l'équivalence en quelque sorte "an-archiste" de la loi et de la jouissance, c'est non seulement permettre une cohabitation "paisible" des deux sœurs réputées ennemies, mais cela crée cette distanciation ludique qui permet de jouer/jouir enfin librement des jouissances interdites aussi bien que des fantasmes de lois jouisseuses... Enfin cela redonne un sens non répressif et non légaliste à la perversion…