mercredi 29 décembre 2010

Don Juan entre défi et résistance

Défier est indéniablement une action, mais c'est aussi un dire, bref : une énonciation performative ! En outre, défier revient à provoquer l'Autre et appelle une réaction de sa part (c'est un "comportatif") : dans le défi, je m'affirme et je l'affirme à l'Autre, contre l'Autre. En réalité, à rebours du respect, on défie toujours une loi. Le pervers - et singulièrement Don Juan - illustre parfaitement cette figure du défi. Il se reconnaît précisément au carrefour du désir et de la loi, de la jouissance et de l'interdit, de la clinique et de l'éthique puisqu'en effet son symptôme est de faire "le" mal. Le pervers ne se contente pas de transgresser la loi ; par le défi il donne à voir à l'autre cette transgression. Même si son esprit est nié et sa lettre bafouée, il est donc important que la loi soit maintenue : sans elle, il n'y aurait ni défi ni transgression, ni perversion. A la limite le pervers se fait complice de cette loi qui l'obsède. Il devient son propre juriste, son propre théoricien, soucieux de défendre le bien-fondé de ses actes. Comme ce fondement ne saurait être la loi, qu'il récuse, il ne reste plus que l'acte lui-même pour justifier l'acte, une performation auto-suffisante, absurde et répétitive. Ajoutons que le pervers, loin d'éprouver une quelconque culpabilité, se veut l'être le plus innocent du monde : le cynisme de l'auto-justification se double d'une inconscience et d'une sincérité apparentes.

Venons-en aux causes inconscientes et structurelles du défi qui permettent de voir celui-ci comme une stratégie visant à combler un manque, plus précisément une division fondatrice. C'est ce que Freud nomme dans son texte de 1937 "Le clivage du moi dans le processus de défense". Le sujet commence par mettre hors-jeu l'image du père pour instaurer un face à face "illégal" avec la mère, une relation de puissance ou de jouissance pure. Mais le désir est ainsi fait qu'il repose sur le truchement de la loi, impossible à évacuer totalement. C'est pour cela que le sujet pervers, à la fois désireux d'éviter l'interdit et conscient du danger que représente la satisfaction de la pulsion, se "fend  littéralement d'un objet fétiche, capable de représenter à la fois la jouissance mortifère de la mère et le nom-du-Père (le désir vivant et la loi). Le manque se trouve effectivement comblé, mais au prix d'un subterfuge qui instaure une division interne, et finalement intériorise le manque. Le manque sera vécu de l'intérieur (sinon il n'y aurait même plus de désir), mais il est dénié extérieurement car, en présentifiant l'objet, le sujet se paye l'illusion d'une jouissance totale et illimitée. Afin que cette possession soit vécue comme plausible et non aliénante, afin que l'objet apparaisse comme indéfiniment consommable, il faut le renouveler sans cesse (comme les femmes de Don Juan) ; afin que le désir soit stimulé, il faut ravir ces objets à leurs propriétaires légitimes (pères ou maris).

Le défi au père apparaît bien comme la condition de la jouissance perverse, voire la jouissance elle-même. Dans le cas de Don Juan, l'arrière-plan que constitue ce jeu de cache-cache avec un père imaginaire impossible à introjecter, donne au personnage une épaisseur inattendue : il devient en effet le rival du père aux yeux mêmes de ses victimes et peut passer pour une sorte d'allié objectif, de libérateur ou d'émancipateur de la femme. Ou plutôt, si Don Juan veut conquérir toutes les femmes (pas toutes, seulement celles qui sont interdites et protégées), faute de n'en pouvoir tolérer aucune Toute entière, c'est bien qu'il ne cherche pas La femme dans sa globalité mais les femmes dans leur unicité. N'est-ce pas cela même qui fascine et qui séduit dans le personnage, cette capacité objective et monstrueuse de comprendre les femmes en les prenant pour ce qu'elles sont réellement, du côté d'une division spécifique qui n'est pas sans évoquer la division propre du sujet pervers ayant partiellement évité la castration. Mais revenons à l'affrontement avec le père : dans le cas de Don Juan, il s'agit du père de la victime, tenant lieu de père imaginaire, et non du père "réel", bien trop méprisé et absent symboliquement pour être la référence d'une quelconque loi à transgresser. Bien qu'il y ait père idéal ou père imaginaire, il n'y a pas de place pour la loi d'un tel père qui ferait de l'ombre à la seule loi que reconnaît le pervers, la sienne. Le moi du pervers, en particulier séducteur, se veut immortel, ce qui rabaisse d'autant plus celui des autres humain(e)s, perçus d'abord comme périssables. A noter que derrière l'absence du père et l'évanescence des femmes, se dresse la figure non moins immortelle et irréductible de la mère, à la fois présente dans chaque femme et absente. Mais Don Juan ne se contente pas de défier le père, en séduisant la fille, il va tuer le père et plutôt deux fois qu'une, puisqu'il s'agit de ruiner l'image paternelle. Dans la pièce de Molière, Don Juan descend jusqu'aux Enfers défier le père mort, lequel se présentifie par ailleurs sous l'espèce d'une statue et d'un "convive de pierre" (belle et ironique image d'une loi pétrifiée, dévalorisée, vidée de toute substance). Mais la Loi outragée se venge et réclame la vie de Don Juan : en lui lançant "Donne-moi la main", la statue convie Don Juan à un acte solennel et donc, pour ce spécialiste de l'évitement et du leurre, fatal. Le contact physique avec la Loi pétrifiée s'avère lui-même mortel. Notons cependant que si le choc de Don Juan est décrit comme un embrasement ("Un feu invisible me brûle…") et non comme quelque chose de glaçant, c'est que la Loi a finalement prise sur le pervers - dans la mesure même où elle l'anéantit, après l'avoir piégé, et le délivre de ses contradictions en le renvoyant au royaume des Mères, d'où tout procède.

Cela dit, le caractère fictif ou "littéraire" du personnage ne doit pas nous échapper. Le défi est d'abord celui que lance toute fiction à la réalité sociale ; il n'y a pas de plus grande perversion ni de plus grande séduction que celles opérées par l'écriture à l'égard des codes langagiers. Don Juan ne se contente pas de séduire les femmes protégées par un interdit paternel, il met au défi le langage d'exprimer ses désirs et ses souffrances, d'accéder à la compréhension de son être. C'est pourquoi ses conquêtes féminines correspondent malgré tout à une quête du sens. Quant au défi, il ne s'adresse pas seulement au père comme représentant d'une loi familiale restreinte, mais également à la loi du langage comme soubassement général du social. La société tout entière est mise au défi de présenter suffisamment de cohérence et de résister à un prédateur tel que lui. D'ailleurs, le défi et la résistance sont des deux côtés. Par-delà la gratuité apparente des actes de séduction, et au-delà du défi provocateur il faut apprécier le défi don-juanesque comme résistance à la perversion ordinaire du social, celle des lois paternalistes : à ce niveau, il s'effectue moins par des actes que par l'écriture. Le séducteur ne défie que parce qu'il est défié, premièrement, en tant qu'individu a-social ou antérieur au social ; comme tout poète, il est inadmissible.