jeudi 3 novembre 2011

Le trait primaire de perversion selon Freud

Que Freud choisisse un fantasme avoué par des névrosés ("un enfant est battu"), et non par des pervers, pour expliquer la genèse des perversions n'est pas anodin. Cela prouve : 1° que la perversion est une spécificité structurelle et subjective, logiquement déterminée ; 2° qu'elle est justement abordable par le fantasme, et non directement par les pratiques sexuelles des patients ; 3° que le fantasme est construit, et non spontané (ou réductible à une composante pulsionnelle), faisant le lit de la pulsion. Il se trouve que "un enfant est battu" correspond, selon Freud, à la phase terminale d'une telle élaboration, supposant l'organisation psychique de l'Oedipe et donc inscription d'une "position subjective". Problématique oedipienne dont le "trait pervers" constitue l'une des séquelles, l'une des cicatrices possibles.
Freud qualifie ce trait de "primaire" ("trait primaire de perversion") qui trouve son origine dans une fixation infantile, c'est-à-dire fixation à un fantasme infantile. Mais sa réalité est complexe et peut se déployer en trois ph(r)ases, incluant bien la dimension oedipienne. 1° "Le père bat l'enfant… haï par moi". Priées de se "remémorer", les patientes de Freud remontent généralement à cette première étape, qui fait nettement référence au père, et inscrit le sujet dans un rapport de concurrence et de haine avec les autres enfants. Cette phrase concluant sur le "soi", on dira avec Lacan qu'elle reflète la structure du "sujet assertif". 2° "Je suis battue par le père". Après le temps de l'amour incestueux, on passe logiquement à une phase masochiste qu'on peut interpréter comme une expression du sentiment de culpabilité. Noter que cette phase est logiquement (re)construite par l'analyse, mais qu'elle n'est jamais remémorée. Freud y voit l'essence même du masochisme (pervers) dans sa dimension érotique propre, c'est-à-dire au-delà de l'image de la punition (de l'autre), le surinvestissement libidinal de la conscience de culpabilité, et le passage à l'acte (onanistique) comme substitut de la relation prohibée. Le sujet de cette phrase sera dit "indéfini", ou ambivalent, pour souligner le caractère essentiellement imaginaire et duel de cette relation à l'autre (le père déchu de sa place symbolique redevient "semblable"). 3° Enfin "un enfant est battu" est la phrase clairement énoncée, sinon facilement avouée, du fantasme de nombreux sujets névrosés (selon Freud). Ni le père ni le moi ne reparaissent dans cette formulation à l'aspect par conséquent seulement sadique.
Mais précisément, seule la formulation du fantasme est sadique ; la satisfaction éprouvée reste masochiste. En effet, seule compte la position du sujet en cette affaire, réduit au "on" impersonnel et réifié du point de regard, celui qui assiste à la scène. La dimension foncièrement imaginaire du fantasme (pouvant induire bien sûr, chez les sujets pervers, des pratiques réelles) apparaît bien dans cette troisième phase. Mais elle apparaît aussi comme la conséquence d'une chaîne symbolique, celle qui s'arrête précisément sur "l'image" anonyme, indépassable, indéfiniment réitérable, d'un "enfant que l'on bat". C'est pourquoi un processus repéré ici comme formation fantasmatique mérite l'appellation de "trait primaire" selon Freud : toute inscription subjective (en termes de "fixation", d'"identification", de "position", etc.) correspond à un trait logique d'abord purement différentiel, dont l'image de l'enfant battu voire la phrase entière du fantasme sont des matérialisations.