samedi 22 juillet 2017

Face au harcèlement, une éthique de la parole

L’auteur de cette communication ne peut se prévaloir d’aucune connaissance "scientifique", ni d'aucun savoir spécifique concernant le phénomène du harcèlement. En revanche, en tant que professeur et donc, nécessairement, éducateur, nous avons maintes fois été confronté à des actes de harcèlement impliquant des élèves ou des étudiants. Nous avons pu en mesurer la gravité et les conséquences sur les victimes, aussi bien que la difficulté d’y répondre par des mesures coercitives et surtout préventives, ciblées et efficaces. Par ailleurs nous savons bien que le poison du harcèlement ne touche pas seulement les milieux scolaires et la jeunesse : il concerne tous les milieux sociaux ainsi que tous les âges.
Nous partirons du principe que le harcèlement dit "moral" est avant tout une agression, ou plutôt une persécution typiquement verbale, mettant en oeuvre une véritable perversion du discours. Dans la perspective éducative qui est la nôtre, voire dans une visée plus largement éthique, la question "que faire face au harcèlement ?" se mue décisivement en celle-ci : "comment y répondre ?" N’est-ce pas précisément la dimension du langage, plus précisément de la parole, qu’il convient de mettre en avant ? Que dire, comment dire, comment ne pas laisser dire ? Si le problème est d'ordre langagier, la solution doit l'être également.
Notre exposé s’articulera en trois temps et selon trois points de vue.
La première partie suggère que le harcèlement est devenu un phénomène général à notre époque, un vrai problème de société.
La seconde insiste plutôt sur le fait que nous avons affaire à des actes singuliers, impliquant des individus dotés d’une psychologie particulière, individus qu’il est important de responsabiliser, d’éduquer, voire dans certains cas de traiter, et en tout premier lieu d'écouter (même et surtout s'ils estiment n'avoir rien à en dire). Nous avancerons – prudemment – le concept de perversion pour tenter de définir ce qui constitue le cœur ou la structure de ce comportement.
La troisième pointe donc que le harcèlement - dit « moral » - est un phénomène essentiellement verbal. Ce « ne sont que » des paroles (la plupart du temps), mais des paroles extrêmement blessantes et même meurtrières, par leur insistance, provoquant une pression psychologique dévastatrice sur les victimes. Paroles qui n’en sont pas moins des actes. Paradoxalement c’est aussi un phénomène qui est tu malheureusement, qui ne se dit pas.
C’est pourquoi, spécifiquement, il s’agirait de réfléchir à un usage éthique de la parole pour contrer cet usage pervers du langage que constitue le harcèlement. (lire la suite)

I - Le harcèlement, un mal du siècle ?

Essayons d’abord de considérer le phénomène du harcèlement sous un angle très général, en nous demandant si n'avons pas affaire à un problème qui serait propre à notre époque, un « mal » qui se serait banalisé dans la société contemporaine (pas seulement chez les jeunes donc, à l'école, mais aussi dans le monde du travail, dans le couple, etc.), au point de le rendre parfois difficilement repérable.

1) De nouveaux maux, de nouvelles violences ?

D’ailleurs le phénomène du harcèlement n'est pas seul en cause, nous pourrions évoquer une sorte de climat, de contexte global.
Notre société contemporaine a vu naître des maux, des maladies, des violences, qui n'existaient pas auparavant… Nous faisons l'hypothèse que le harcèlement non seulement en fait partie, mais qu’il en résume l’esprit.

- On pourrait citer la dépression : autrefois on parlait de bile noire… Mais la dépression, mal du siècle, témoigne quand même d'une déperdition de sens (une perte du goût de vivre et du sens de la vie) qui semble propre à notre époque. Nous l’analysons comme le contre-coup de l’individualisme, l’homme moderne mis en avant et mis en valeur en tant qu’individu, donc aussi particulièrement exposé ; il nous faut assumer cette solitude qui peut devenir vertigineuse et désespérante, chez certains sujets plus ou moins névrosés, ou pour peu que la vie nous joue quelque vilain tour. Quelques soient les recherches étiologiques, médicales et scientifiques, comme les approches génétiques et neurologiques, il y a quand même une dimension existentielle dans la dépression, qui devait fort peu perturber l'homme du moyen-âge, disons, encore moins celui de la protohistoire...

- Citons également la dépendance ou l'addiction aux drogues, ou à autre chose d’ailleurs (sexe, jeu vidéo, internet…) : c'est bien notre société moderne qui a créé cette sorte de « disposition à l'abandon » chez les jeunes et moins jeunes, cette véritable pulsion d'auto-destruction que l’on peut observer. C'est bien cette société qui les a produites les drogues, qui en a rendu possible le commerce massif, généralisé… D’ailleurs nous voyons un point commun intéressant entre l’addiction et le harcèlement, à savoir leur rapport au langage, mais un rapport inversé. Dans les deux cas la valeur du langage est rabaissée, voire anéantie: l’addiction consiste à se saouler de satisfactions répétitives et massives en se détournant des vertus du langage et de la communication ; le harcèlement consiste à faire subir ou à subir une sorte d’avalanche de paroles ayant pour effet d’anéantir toute lucidité, toute volonté, et même toute possibilité de réagir par le langage, ne serait-ce que pour témoigner de cet enfer.

- Que dire du "burn-out" - l'épuisement psychologique au travail ? Avait-on jamais vu cela auparavant, même à des époques où les gens travaillaient bien davantage ? Le burn-out chez les enseignants, phénomène bien connu : cela n'existait pas chez les maitres d'école d'autrefois, impossible d'imaginer une chose pareille ! Là encore le parallèle entre burn-out et harcèlement s’impose : nous trouvons, à l’œuvre, le même type de pression sur la personne et de destruction de la personne.

- Finissons (la liste n’est pas exhaustive !) par le harcèlement sur internet et sur les réseaux sociaux en particulier. Le numérique n'a pas inventé le harcèlement évidemment, mais il le facilite : c'est tellement facile de se dissimuler derrière un écran. Le phénomène du harcèlement entre adolescents, sur facebook notamment, est un phénomène bien connu.
Plus spécifiquement internet a donné naissance à une forme de harcèlement tout à fait nouveau connu sous le nom de trolling. Un « troll » est un individu qui profite de sa présence anonyme sur internet pour s'inviter dans les discussions entre internautes à seule fin d'insulter les gens, laisser libre cours à ses obsessions (souvent xénophobes, racistes ou fascisantes), et surtout empêcher les gens de discuter pacifiquement et de façon constructive : ce sont des saboteurs, des pirates communicationnels compulsifs. Leur activité haineuse est incessante, ne connait aucun répit.

2) Dans l'enfer du harcèlement : vivons-nous dans une société du harcèlement généralisé ?

- De nouvelles formes d’esclavagisme - Sur le plan sociologique et même politique, le harcèlement est la forme contemporaine (post-moderne, comme on dit) de ce que les penseurs politiques appelaient jadis l'oppression, la domination, le "pouvoir" (Michel Foucault). Sauf qu'à notre époque, tous les termes que nous venons d'employer semblent singulièrement désuets. Des lois et des réformes sont passées par là (... mais aussi hélas, des contre-réformes !). La « lutte des classes » apparaît (à tort ou à raison) comme une cause du passé. L'esclavagisme a disparu…
Ou plutôt l'esclavage a disparu, mais l'esclavagisme dans le monde du travail, c’est moins sûr: les employés de telle grande société américaine ayant pignon, non pas sur rue, mais sur internet, témoignent régulièrement de conditions de travail proches de l'esclavage, non seulement en raison d'impératifs de productivité toujours plus tendus, mais surtout parce qu'ils sont surveillés (électroniquement) en permanence. Pas sûr que le cerveau humain soit programmé pour subir pareil traitement. Cela relève bien, assurément, du harcèlement. Clairement, il y a des formes de management aujourd'hui qui relèvent du harcèlement.

- L’individu pressuré de « partout » - Au-delà du monde du travail, l’on peut ajouter toutes sortes de sollicitations publicitaires, commerciales, bancaires, administratives, émanant de tout organisme quel qu'il soit en mesure de mettre la pression (comme on dit) sur les individus en prenant comme prétextes d'améliorer leur productivité, les enrichir, leur vendre les meilleurs produits, ou rationaliser leur vie. C'est cela que l'on peut appeler le "Pouvoir" aujourd'hui, toutes ces forces ayant comme point commun de ne jamais nous laisser tranquille.
Laissez-moi tranquille ! Tel est le cri de révolte ou de désespoir de l’individu postmoderne subissant la pression de partout - en tout cas, c’est assurément le cri de tout individu victime de harcèlement. Pris dans un sens très large, le harcèlement consiste donc à ne pas laisser quelqu'un tranquille.

Pour autant, nous ne sommes pas spécialement en train de faire le procès de l’époque, de dresser un constat catastrophiste ou pessimiste, puisque dans cette époque, l’on peut aussi bien remarquer que l’individu est roi ; jamais une époque n’aura été aussi individualiste et favorable à l’individu ; simplement, le « harcèlement généralisé » est le prix à payer pour cet individualisme, l’individu prend sur lui de plein fouet le retour de force de tous ces organes agissants qu’il a mis lui-même en place pour assurer son confort, ce « tout » que nous appelons volontiers, et trop facilement, « le système »

Mais… d'après la description que nous venons d'en faire, pour l'instant sociologique et politique, l’on pourrait s'imaginer que le harcèlement est partout. Or il s’agit de ne pas tomber dans ce panneau, au risque de « noyer le poisson », au risque aussi d'abandonner tout moyen de lutter ou de résister contre le harcèlement.
Car si le harcèlement est partout, il n'est nulle part. Or il est important de nommer le mal, pour le dénoncer et tenter de le circonscrire.
Si le phénomène était simplement social, collectif, plus ou moins inconscient, alors il ne serait pas possible de l'imputer à des sujets, d'essayer de les traiter (d'un point de vue psychologique), de responsabiliser moralement les harceleurs, de déculpabiliser les victimes, enfin pour tous, de les aider.
Ceci est essentiel, s'il est vrai que l'enjeu n'est pas seulement d'intervenir après-coup mais aussi et surtout de prévenir.

II - Une forme de perversion ?

1) Un problème psychologique et moral

- Le harcèlement est une agression - C’est pourquoi, malgré cette notion de contexte favorable, le harcèlement reste un acte, une agression, qui engage à chaque fois des sujets, des individus (sinon parler finalement d'éthique n'aurait aucun sens). Le harcèlement est une agression répétée (persécution) qui implique au moins d’un côté une victime, et au moins de l’autre côté un agresseur. Nous nous plaçons sous l’autorité d’Aristote qui rappelle ceci à propos de l’injustice : « il n’y a pas d’injustice s’il n’y a personne pour nous la faire subir ». Notons que cet agresseur peut être un groupe, même si nous pensons qu'il y a toujours un meneur (voir plus bas). Bref, il s'agit de caractériser une pratique, un comportement qui, du point de vue de l'agresseur, mais aussi de la victime, relève d'une faiblesse psychologique, voire d'une pathologie. Nous irons plus loin en évoquant, au moins dans certains cas, le concept de « perversion », voire de structure perverse. Même si ce mot de perversion peut paraître exagéré, un peu daté, nous pensons qu'il reste assez éclairant.

- Qu'est-ce que le harcèlement ? C'est le fait, de la part d'une personne de chercher à nuire à une autre personne en lui faisant subir diverses brimades et humiliations, menaces et chantages, insultes verbales et parfois brutalités physiques, afin de lui signifier le plus clairement possible qu'elle est un être inférieur, une sorte de "déchet".
Le propre du harcèlement est d'être une attaque délibérée, répétée, voire ininterrompue envers une même personne, afin de l’humilier et de la détruire psychologiquement. D'où le terme de persécution.
Le but étant d'isoler progressivement la victime, jusqu'à ce que celle-ci se retrouve seule, désespérée, anéantie… Si elle ne semble pas directement meurtrière, la logique du harcèlement est assez extrême et mortifère.
Les motivations de l'agresseur ne sont pas forcément claires, on peut résumer pour l’instant en disant : une forme de haine, d'obsession contre tel ou telle.

- Boucs émissaires et moutons noirs : le harcèlement, un phénomène de groupe ? - Le plus souvent l’harceleur et sa victime appartiennent à un même groupe. On pourrait penser que l'un des buts visés par le premier est d'isoler la seconde de sorte qu'elle soit exclue du groupe. Mais pas complètement, pas physiquement, sinon le chasseur se priverait prématurément de sa proie, le joueur perdrait son jouet… Plutôt moralement : lui faire sentir qu'elle est différente, inférieure, indigne de faire partie du groupe (classe, équipe, staff professionnel), dans la mesure surtout où l’harceleur meneur (qui s'agrège la plupart du temps une compagnie de petites-frappes) prétend régner sur le groupe. La victime devient alors le « bouc-émissaire » (référence à la cérémonie juive de l'Expiation au cours de laquelle un bouc est symboliquement chargé de toutes les fautes et de tous les malheurs d'Israël, puis chassé dans le désert vers Azazel). Cela n'empêche pas que l'action soit conduite par un meneur.
À notre avis, la question de savoir si le harcèlement est le fait d'un groupe ou bien d'un seul peut être tranchée, puisque toujours Un individu se posera en chef de groupe. Des agressions de groupe existent bien, mais le harcèlement est autre chose. De plus il existe aussi des faits de harcèlement n'impliquant qu'un seul agresseur ; la notion d'individu responsable doit être privilégiée sur celle de groupe.
Notre hypothèse est que le harcèlement ne se résume pas à un comportement collectif de type archaïque, consistant simplement à s’en prendre au plus faible, il relève d’une psychologie pathogène à dominante perverse (comme nous tenterons de la préciser dans un moment).
C'est pourquoi la notion de « bouc-émissaire » reste insuffisante : il ne suffit pas de rappeler que dans tout groupe archaïque (ce que peut devenir une classe parfois !), une victime expiatoire (chargée de tous les péchés) sera tôt ou tard désignée, agressée, exclue symboliquement. Dans le groupe archaïque, le Chef fait subir sa loi sur l'ensemble de ses sujets-victimes. Mais le dominant d'un groupe n'a aucune raison d'agresser continûment le plus faible, au contraire il réserve son agressivité envers ceux qui menacent directement sa suprématie, donc les plus forts. Certes dans un groupe mal policé le plus faible (handicapé, chétif, « trop-gentil », « fort en thème » : les « bons élèves » font des cibles faciles et bien compréhensibles) sera toujours la victime désignée des "autres". Mais justement le harcèlement ne provient pas indistinctement « des autres ». Même si les brimades que subissent certains élèves de la part de l'ensemble de la classe peuvent faire penser à du harcèlement, ce fait demeure trop banal pour qu'on puisse l'assimiler à du harcèlement.
On manquerait ce qui fait le caractère spécifique, et si retors aussi, de ce phénomène.

- Un mal dissimulé et sournois - Ensuite le harcèlement n'est pas toujours une agression franche (ce qu'elle est toujours dans le cas du souffre-douleur classique). Si l'une de ses caractéristiques est son insistance, son caractère répété et continu, l'autre caractéristique est son aspect diffus et dissimulé, sournois. C'est un mal qui ne se voit pas forcément. C'est aussi un mal qui ne se dit pas (nous y reviendrons). C'est pourquoi il est d'autant plus dangereux.

- Une relation de « foule à deux » (Freud) ?Selon nous, le harcèlement revient donc essentiellement à une agression de sujet à sujet, impliquant un agresseur et une victime. Ces deux-là forment une sorte de couple infernal, un duo dominant-dominé fait pour durer : ils ne se quittent plus ! L’harceleur prolongeant le plaisir le plus longtemps possible, la victime ne parvenant pas à trouver une issue. Une sorte de « foule à deux » selon l’expression que Freud utilisait pour qualifier l’hypnose qui selon lui repose sur la fascination et la domination. Il y a effectivement comme une étrange fascination entre le chef dominant et la foule qui le suit, comme entre l’hypnotiseur et l’hypnotisé, donc aussi d’une certaine façon entre l’harceleur et le harcelé qui semblent rivés l’un à l’autre (mêmes si évidemment l’initiative et la responsabilité incombent au premier). Voici ce qu’écrivait Freud dans son article « L’hypnose, une foule à deux » :

« Le meneur de la foule incarne toujours le père primitif tant redouté, la foule veut toujours être dominée par une puissance illimitée, elle est au plus haut degré avide d'autorité ou, pour nous servir de l'expression de M. Le Bon, elle a soif de soumission. Le père primitif est l'idéal de la foule qui domine l'individu, après avoir pris la place de l'idéal du Moi. L'hypnose peut à bon droit être désignée comme une foule à deux ; pour pouvoir s'appliquer à la suggestion, cette définition a besoin d'être complétée : dans cette foule à deux, il faut que le sujet qui subit la suggestion soit animé d'une conviction qui repose, non sur la perception ou sur le raisonnement, mais sur une attache érotique. »

- Parenthèse sur l’Érotomanie - On notera l’expression « attache érotique » utilisée par Freud. Cela fait penser irrésistiblement à une forme de harcèlement avérée connue sous le nom d’érotomanie. Il s’’agit d’une forme de délire, relevant de la paranoïa. L’érotomane est une personne (le plus souvent une femme) qui conçoit une relation passionnelle (mais platonique) pour un homme qu’elle admire. Cible qu’elle poursuit de ses avances, aux moyens de signaux divers (lettres, messages…), puis de ses menaces …quand elle comprend que l’adoration qu’elle éprouve pour son élu n’est pas partagée, et que par conséquent elle s’imagine trahie. À partir de là elle n’hésitera pas à persécuter sa cible par tous les moyens, en la harcelant, en ruinant sa réputation, et cela peut aller jusqu’au meurtre. En tout cas le type d’agression et le procédé érotomaniaque relèvent bien du harcèlement.

2) Harcèlement et structure perverse

- Perversité et perversion -  La relation en « foule à deux », de même l’érotomanie relèvent tous deux d’une forme de folie mais aussi d’une forme de perversité : pour l’instant, disons simplement une volonté de soumettre (dans le cas de l’érotomane) ou de se soumettre (dans le cas de la foule).
Mais si la « perversité » reste une notion morale assez vague, celle de perversion est psychologique et beaucoup plus précise. Parce que la perversion, au-delà des connotations sexuelles plus ou moins folkloriques qu'on rattache habituellement à ce mot, la perversion est une structure psychique particulière. Même si le mot de perversion est contestable parce que sujet à bien des confusions, la structure perverse existe bien, elle correspond à une logique comportementale et affective, inconsciente pour le sujet concerné bien entendu.

- Pourquoi « structure » ? - Parler de « structure », cela n'implique absolument pas de faire appel à un déterminisme biologique, à des facteurs innés. Il n'y a pas de perversion innée par exemple. Pas de tendance innée au harcèlement, non plus !
Pris dans un sens général, « structure » désigne la manière dont les parties d'un tout sont arrangées entre elles, donc c’est une réalité complexe. Cela comprend notamment le type de relation qu’un sujet va entretenir avec les autres (c’est pour cela qu’on peut la qualifier de « relationnelle »), parce que ce sont ces relations qui auront finalement déterminé la structure, et ceci depuis la plus petite enfance. Cela implique notamment que la fonction symbolique, soit un certain rapport au langage - intervenant comme grand Autre dans la structure - y est déterminante.
Enfin une structure est nécessairement inconsciente parce qu'elle forme le soubassement de la personnalité (nous préférerons le terme de "sujet"), c'est ce qui explique sa stabilité et le caractère répétitif des comportements qui lui sont associés. Aucun individu ne peut être conscient de sa propre structure, car elle ne dépend pas de sa volonté ni de ses pensées conscientes.

- Caractéristiques de la perversion – Le sujet pervers se voit comme l’exécutant d’une loi archaïque « naturelle » (loi du plus fort) au-dessus des lois sociales ; il ne se contente pas de piétiner la loi, son grand plaisir est de défier ceux qui la représentent.
Il y a donc une structure perverse comme il y a une structure psychotique, obsessionnelle, ou autre.
Quelles sont ses caractéristiques ? Fondamentalement, c'est vraiment le nœud du problème, un « pervers » est un sujet qui se comporte étrangement comme un …objet. C’est-à-dire qu'il incarne un être objectif, sans aucune réflexion sur soi ni aucun état d'âme, tout entier voué à exécuter le mal : humilier, rabaisser, violenter son prochain. On parle souvent de « pervers narcissique » en croyant caractériser un sujet fort et dominant, centré sur soi. Ce n’est qu’en partie exact. Sa subjectivité n’est « forte » que d’être extrêmement simplifiée, réduite à une forme d’objectivité.
Par exemple dans le cas du sadisme, qui n'est qu'une forme de perversion parmi d'autres, l'individu s'identifie tout entier à l'objet avec lequel il sévit : l'arme, le couteau, etc. Il est une sorte d'adorateur d'un fétiche très particulier. Il s'est mis au service d’un Maitre imaginaire, une entité au-dessus des lois humaines qui le plus souvent sera la Virilité, la Race, ou une certaine idée de la « Nature » (comme chez le fameux marquis de Sade).
C’est pourquoi l’une des caractéristiques du pervers qui doit nous inquiéter le plus, nous éducateurs, c'est son rapport très problématique à la loi. Le pervers n'entend aucune autre loi que la sienne, dans le sens seulement où il s'est mis au service d'une loi délirante et archaïque, une loi qui se résume au projet de rétablir la domination des forts sur les faibles. Dominer les autres, c'est bien, c'est cela être un homme. Sa loi morale se résume à cela.

- Le pervers et ses victimes - Vis-à-vis d'autrui, le pervers cherche toujours à le diminuer, l'humilier, l'objectiver. Ce qu'il veut, c'est réduire toute forme de subjectivité chez sa victime, il veut en faire une chose docile et inerte. Mais son vrai plaisir est intermédiaire, presque paradoxal :  il se situe dans la phase où il martyrise autrui en tant que sujet, puisqu'il jouit de provoquer l'humiliation, la honte et surtout l'angoisse chez sa victime. Et dans cette optique, le vrai pervers s'y entend pour faire durer le plaisir…
Pourquoi fait-il cela ? Sans doute parce qu'il ne s'assume ni comme sujet autonome (les psychanalystes diraient, paradoxalement, comme « sujet castré » capable d’assumer sa finitude, sa sexualité, et sa propre angoisse !), ni comme personne morale responsable, parce qu'il ignore tout sentiment de culpabilité, probablement parce qu'il a lui-même subi la violence (morale ou physique) de la part de tiers dans son enfance. C'est le cas pour l'immense majorité des pédophiles, par exemple.

- Harcèlement et perversion - On reconnait facilement dans les quelques traits que nous venons de décrire combien cela s'applique à la personnalité, et plus simplement au comportement des harceleurs. C’est bien cela déjà que « nos petits harceleurs » et « petits machos » de onze ans répètent à travers leurs comportements : les motifs ne sont pas anodins, le fond se présente comme essentiellement et invariablement sexiste : l’on revient toujours à ça dans le harcèlement, c’est le fond de l’affaire. Soit l’on s’en prend à des filles, pour les salir en tant que telles, soit l’on s’en prend à des garçons en les accusant de ne pas être des « hommes ». Ce motif est universel, et c’est pour cela que le harcèlement sévit dans tous les milieux et dans toutes les classes sociales.
La plupart des pervers sont des harceleurs. Car le harcèlement n'est rien d'autre que le moyen le plus pernicieux et le plus efficace pour nuire durablement à autrui. En revanche, nous ne pouvons pas affirmer que tous les harceleurs sont des pervers de structure, d’abord parce qu'il faudrait les analyser pour le savoir, pour découvrir leur structure. Ensuite parce qu’il ne faut pas confondre structure et passage à l’acte : le harcèlement, comme passage à l’acte et comportement psychopathique est accessible à tous ! Nous sommes tous « capables » de commettre des actes de harcèlement ; mais l’harceleur pervers de structure, lui, fera de ce type de comportement son « ordinaire », ou sa signature. Il est assez évident que, dans le contexte scolaire, la plupart des « apprentis-harceleurs » que nous croisons ne sont pas encore installés durablement ou définitivement dans ces dispositions mauvaises pathologiques – du moins on peut l’espérer.

- Psychologie de la victime – Il faudrait également s’intéresser à la psychologie de la victime pour savoir ce qui la prédispose, peut-être, à devenir victime. Surtout si notre hypothèse de tout à l’heure est vraie – à savoir que l’harceleur cible sa victime, au point de faire couple avec elle : la victime n’est donc pas seulement et systématiquement le « mouton noir » du troupeau, elle a été choisie.
Ce qu’éprouve la victime, on le sait malheureusement, c’est la terreur, la honte et la culpabilité. Cette culpabilité paradoxale qu’éprouvent les victimes de certaines exactions (singulièrement le viol) qui se sentent tellement « salies » qu’elles en viennent à retourner la culpabilité contre elles-mêmes. C’est bien sûr à cause de cette honte et de ce complexe de culpabilité que trop souvent la victime se tait, et contribue à faire durer le harcèlement par là-même. Ce comportement peut s’interpréter, sinon comme un syndrome névrotique, du moins comme le signe d’une fragilité psychologique qui prédestine certains sujets, presque fatalement, à tomber entre les griffes des pervers. "Fragilité" provoquée certes, lorsque de surcroît la victime (fille en l'occurrence) se voit culpabilisée, condamnée, sacrifiée (bouc-émissarisée !) derechef par une fratrie prétendant défendre l'honneur familial, suite à l'agression d'une des leurs (ce qui se pratique encore trop souvent sous certaines latitudes d'Afrique ou du Moyen-Orient) !

- Que faire face à la perversion ? vers la parole - Alors que faire ? Puisque finalement l’on est sûr qu'un tel sujet n'entendra absolument pas le discours de l'autorité, de la loi, des directeurs, des professeurs, des éducateurs, etc. Plutôt il se moquera de ces discours qu'il connait très bien et qu'il méprise.
D'autant plus qu'il ne souhaitera pas s'exprimer sur ses motivations, il n'en éprouve pas le besoin, il ne se remettra jamais en question par lui-même, car il ne doute jamais de lui-même.
Il faudra donc trouver un autre biais pour tenter de l'éduquer, le traiter, ou simplement le contenir.
Si le discours de la loi ne fonctionne pas, qu'est-ce qui fonctionnera ?
Il faut pourtant l'amener sur ce terrain du langage, qui est son point faible, son talon d’Achille. Il a bien conscience qu'il risque de se perdre, en tant que pervers. Pour l'éducateur il n'y a pas d'autre voie que celle du langage, de la parole vraie, de la parole qui touche.
Une parole éthique…

III - Une éthique de la parole

1) La parole est un acte, le harcèlement est une agression verbale

- Le harcèlement, une agression verbale – Il vaut de le rappeler, la plupart du temps, le harcèlement est un phénomène qui relève du langage, de la parole, d'un usage particulièrement vicieux et pervers de la parole. Comme la moquerie, la médisance ou plus gravement la diffamation, et bien sûr l’insulte.
Cela peut passer aussi par l'écrit, la lettre anonyme, voire aujourd'hui le SMS.
Si le plus souvent le harcèlement est d’ordre verbal, très rarement physique, cela n’enlève rien à son extrême gravité car il s'agit de considérer que la parole - justement - est pleinement un acte. Certaines paroles sont des agressions. C'est pourquoi, de notre point de vue qui n'est pas celui d'un spécialiste, d'un médecin ou d'un psychologue, nous chercherons à définir les conditions communicationnelles et langagières d’une prévention voire d’une riposte contre le harcèlement : c'est ce que nous appelons « une éthique de la parole ».

- La parole est pleinement un acte. - Qu'est-ce que c'est un acte ? C'est un comportement situable dans l'espace et dans le temps, en général intentionnel, que l'on peut imputer à une personne et qui va toucher d'autres personnes : un acte a des conséquences réelles. C'est cela un acte. Donc la parole est pleinement un acte, parce qu’une parole provient d’un sujet, touche d’autres sujets, finalement modifie le monde réel. Dire, c’est faire (Austin). Donc aussi, laisser dire, c’est laisser faire !
Dans le cas du harcèlement nous avons affaire à des paroles qui sont des agressions et des persécutions. Nous savons bien que certaines paroles constituent des délits ou même des crimes : la diffamation (dire publiquement quelque chose de faux sur quelqu'un) est un délit.
Les conséquences sont réelles et souvent graves.

(Parenthèse à l’adresse des enseignants et des élèves : le bavardage aussi est un acte, pas très grave en soi apparemment, mais un acte quand même, que chaque participant tente de minimiser, d’abord en niant que ce soit un acte (« mais j’ai rien fait » : si, tu parlais), ensuite en le noyant dans l’anonymat du « on » : « mais tout le monde parle », oui mais parmi tout le monde il y a « toi »… Le bavardage peut très bien être vécu par le professeur comme une forme de harcèlement et comme une humiliation, une attaque contre sa personne puisque sa parole est empêchée, niée en fait. Reste que, inversement, la parole du professeur peut être vécue comme un harcèlement si elle est trop présente, trop envahissante, de sorte que le bavardage ne serait qu'une réaction de défense collective...)

2) - Qu'est-ce qu’une « éthique de la parole » ? 

- Différence entre éthique et morale - Éthique de la parole, ou éthique du dire, éthique du bien-dire par conséquent… Pour bien comprendre il faut peut-être rappeler la différence qui existe entre l'éthique et la morale. Cette distinction n'est pas toujours très claire philosophiquement, ni historiquement, aussi nous n’entrerons pas ici dans ce débat. Juste quelques mots quand même. L'éthique, depuis les philosophes antiques, est souvent définie comme une pratique de la vertu compatible avec le bonheur et même avec la sagesse. Tandis que la morale, surtout dans la perspective kantienne, est plutôt comprise comme une « métaphysique des mœurs » c'est-à-dire un usage exclusif de la « raison pratique » en vue de définir de grands principes universels, des « valeurs ». Ce qui fait que la morale est perçue souvent comme un peu creuse, ou formelle, voire hypocrite.
Pour affiner et surtout pour revenir au domaine qui nous intéresse ici, celui de la parole, énonçons ceci : la morale porte sur l'action selon ce que dit la Loi (les principes), l'éthique (de la parole) porte sur le dire en tant qu'il est un acte. C’est-à-dire qu’il ne suffit pas d’énoncer de grands principes, avant agir, il faut surtout faire attention à comment on énonce les choses, puisque nous avons établi que dire, c'est agir. On peut le formuler autrement. Il ne suffit pas de bien vouloir (« bonne volonté » de Kant) agir en fonction de ce que notre « devoir » nous dicte, devoir lui-même basé sur l’intériorisation de règles universelles, il faut « bien agir » (et donc « bien dire » en fait notoirement partie) en énonçant correctement les choses. Au fond cette éthique n’est pas éloignée de ce que Blaise Pascal énonçait en écrivant « la vraie morale se moque de la morale », la première étant l’éthique et la seconde la morale convenue, et surtout lorsqu’il ajoutait en substance : il ne s’agit pas de penser le Bien, il suffit de bien penser. Mais concrètement, bien penser, c’est bien dire.

- Alors qu'est-ce que "bien dire" d'un point de vue éthique ? - Il est évident que "bien dire", ce n'est pas dire le bien mais dire bien ce que l'on dit. Mais qu'est-ce que dire bien ?
- Ce n'est certes pas enjoliver ou rendre agréables nos propos par des figures de style. Bien dire, ce n'est pas chercher à séduire autrui par de belles paroles ; la séduction est à inscrire plutôt au registre des perversions de la parole ! Ce n'est pas non plus dire à autrui ce qu'il a à faire, cela reviendrait à moraliser et l'on sait pertinemment que ce genre de discours n'a aucun impact sur nombre de personnes, à commencer par les délinquant et les pervers.
Idéalement la bonne parole est celle qui dit vrai et qui en même temps sait toucher (concerner) l’interlocuteur, elle est dialogue ; la mauvaise parole est soliloque.
Bien dire c'est parler à autrui en s'adressant à lui, en ne l'ignorant pas en tant que sujet. Il ne suffit pas de faire appel à la raison et au bon sens pour cela : lorsque le maître zen prononce une parole répondant à la question du disciple, la réponse peut bien paraître absurde, elle peut bien être adressée aux nuages, elle n'en va pas moins toucher sa cible sûrement. Je dis bien lorsqu’autrui est présent dans ma parole, lorsque je le touche vraiment ; je médis, au sens fort, non seulement lorsque je dis du mal d'autrui, mais lorsque je ne m'adresse qu'à moi. La bonne parole est en même temps un don : elle ouvre, elle passe la parole à l'autre ; la mauvaise se referme en soliloque. L'enjeu éthique pour ce qui concerne un éducateur, c'est bien d'arriver à concerner l'interlocuteur. En soi cela constitue déjà une grande victoire.

- Dire quand il faut, comme il faut - Au niveau de l'acte même de parole, de la décision de parole, il est clair que « bien-dire » est fonction d’abord de l'occurrence, du choix, du bon « moment » de la prise de parole. Savoir quand il faut prendre la parole – éviter de couper l'autre, mais d'autre part le couper quand il faut ! - voilà concrètement un savoir éthique. Savoir s'il faut dire la vérité, toute la vérité, toujours la vérité, etc. Il n'y a de réponse à ces questions que dans la prise en compte du moment de parler, du « différer » qui s'avère parfois préférable, nécessaire, ou au contraire impossible. Etc.
Puis viennent les caractéristiques concrètes de l'énonciation. Car la dimension éthique de la parole ne se concentre pas uniquement sur le fait de parler ou de ne pas parler, et à quel moment. C'est bien la manière, la forme, et plus encore peut-être l'intonation qui va constituer ou non un acte de bien-dire. L'intonation est un élément essentiel de l'énonciation, elle est aussi déterminante quant au sens des phrases. « Ne me parle pas comme ça ! » : « comme ça » renvoie bien à la manière de dire et singulièrement au ton employé. « Mettre les formes », d'une façon générale, s'avère donc déterminant du point de vue d'une éthique de la parole. (La plupart des conflits entre les humains – prenons seulement l’exemple des couples et des motifs de divorces les plus courants, ce ne sont pas des fautes lourdes, cela se résume bien souvent à un seul et unique grief : « comment tu me parles ! ».)

3) En quoi cette approche éthique de la parole peut être utile pour contrer le harcèlement ?

- La chosification par l’insulte - Le harcèlement s'accompagne très souvent d'insultes. L'insulte est évidemment perçue comme humiliante, et c'est aussi son but, parce le sens des mots employés connote quelque chose de bas et de dégradant. Mais quand on y regarde de près, ce n'est pas tant le signifié des mots qui constitue l'insulte que la manière de les dire : les mêmes mots employés dans un tout autre contexte et sur un ton amical ou tendre auront une tout autre acception… L'insulte est faite quand une personne se voit dénommée et réduite à une nomination qui chosifie et stupéfie, sans qu’on puisse répliquer quoi que ce soit : "tu n'es que…" ceci ou cela. C'est cela l'injure, proprement.

- Déminer l'insulte. C'est pourquoi lorsqu’un individu est harcelé et insulté, il faut pouvoir demander à celui qui profère ces paroles s'il en connait le sens, et pourquoi il l'applique à cette personne. Pourquoi cette réduction ? Que signifie ce mot pour lui. Il y a fort à parier que le sujet harceleur est lui-même obsédé par les termes qu'il utilise, comme s'il voulait en les projetant violemment sur sa victime les écarter loin de lui-même. N'est-il pas secrètement ou inconsciemment concerné par ce terme ? Une nouvelle fois, insistons sur le caractère volontiers sexiste (misogyne, homophobe) voire sexuel des injures.  Pourquoi les harceleurs sont-ils à ce point obsédés par la chose sexuelle au point de concentrer sur certains mots, fortement connotés, toute l’ignominie humaine et toutes les tares de la nature ?

- Sortir les acteurs du silence - Les acteurs impliqués dans une situation de harcèlement doivent comprendre pourquoi ils en sont là, la victime pourquoi elle n'a pas osé dénoncer (de quoi elle se sent… coupable ?), le premier pourquoi il éprouve cette haine ? La haine est toujours identificatoire : si X persécute Y parce que ce dernier est (paraît) faible, c'est parce que lui-même veut paraître fort, se persuader qu'il est fort alors qu'il est faible : tant qu'il ne l'aura pas dit, rien ne sera fait. Du côté de la victime, le harcèlement est vécu dans le mutisme : comment briser ce mutisme ?
Face à une situation de harcèlement, traiter à la fois la victime et l’harceleur, les sortir tous deux du silence infernal dans lequel ils se trouvent : la première parce que sa situation est ressentie comme oppressante et trop honteuse ; le second car il n'a pas les mots pour dire ce qui l'obsède, c'est la raison pour laquelle il se sert d'un tiers (la victime) pour l'exprimer.
Il faut à tout prix instaurer un espace de communication. L'éthique de la parole se fait ici impérative et élémentaire : il faut dire, il faut dénoncer, il ne faut pas laisser dire donc laisser faire. 

- Problème de l’éducateur : mais comment leur parler ? - Comment faire comprendre à la victime, que non, elle n'est pas vraiment concernée par les mots qui la touchent, que le problème (le mal) n'est pas de son côté mais plutôt du côté de celui ou ceux qui la harcèlent ? Pour cela le langage dispose de ressources dédramatisantes, comme l'humour, l'ironie (ô combien pédagogique), le trait d'esprit… Autant d'usages de la parole qui trancheront avec le rire moqueur, insultant et insupportable, qui s'abat sur la victime.

- Intelligence de l’humour - Certes en matière d'éthique, humour et esprit resteront à jamais insuffisants. Peut-être bien, cependant il est beaucoup d'espèces d'humour. Il y a notamment, hélas, l'humour douteux... C'est qu'il ne faudrait pas confondre l'humour avec la plaisanterie, surtout avec ces (mauvaises) plaisanteries qu'affectionnent les harceleurs, qui se signalent par leur bêtise, leur sexisme, etc...  Au contraire l'humour est par définition intelligent, il constitue un bon moyen pour "nuire à la bêtise" : c'est une sorte de décalage (qui fait du bien), un jeu sur l'impropriété des mots, une pratique hardie de la métaphore, bref le vrai humour est poétique. C'est d'ailleurs par ce biais qu'une éthique de la parole se conforte d'une esthétique de l'écriture.
L’éthique de la parole mobilise à plein la fonction poétique du langage, pour parler comme Jakobson, même si ce n’est pas la seule à prendre en compte.

- Les vertus étonnantes du « trait d’esprit » - « L'intention du trait d'esprit est de produire du plaisir » disait Freud (Le Mot d'esprit et sa relation avec l'inconscient, 1905). Mais ce n'est pas tout, Freud soulignait aussi que le mot d'esprit revêt une fonction sociale. « Personne ne peut se contenter d'avoir fait un mot d'esprit pour soi seul » soulignait Freud, lequel voyait dans cette activité de la pensée « la plus sociale de toutes les prestations psychiques tendant au plaisir ».
Et en effet l'on pourrait conférer bien des vertus pédagogiques, voire éducatives, au trait d'esprit : lorsqu'un sujet délinquant se moque des sanctions, ne veut rien entendre de la loi, de la raison ou de la discussion, il faudra bien à un moment donné que quelque parole (décalée ?) le fasse bouger, à condition que cette parole fasse sens pour lui. Paradoxalement le trait d’esprit (voire l’humour), passe pour n’avoir pas beaucoup de sens : mais au contraire, littéralement c’est un pas de sens, un véritable pas en avant quand il est compris et apprécié.
Parvenir d’un « trait » à décoller le sujet harceleur du rôle de méchant qu’il incarne, lui faire comprendre qu’on n’est pas dupe, qu’on sait qu’il n’est pas tout entier dans ce jeu-là (ce qu’il sait aussi : on sait qu’il le sait s’il a entendu le trait d’esprit justement). Le mot d'esprit va faire lien, ou amorcer la possibilité d'un nouveau lien, d’une complicité nouvelle.
Ce sens peut être entraperçu pour peu que l’éducateur ne s’enferme pas dans un discours borné, par exemple un discours trop moralisant, trop sérieux, disons un discours où l’éducateur incarnerait lui-même son rôle trop lourdement, un peu comme le garçon de café de Sartre qui surjoue son rôle et n’est plus crédible. Il faut ménager un espace, un souffle d’air, une certaine légèreté de nature à faire entendre – entendre ou deviner, plutôt que comprendre – à l’enfant ou à l’adolescent que lui-même par conséquent n’est pas tout entier dans ce rôle de « mauvais » qu’il se donne face à ses camarades ! Car cela, au fond, il le sait très bien… À partir de là une complicité s’établit.

Certes, cela risque de ne pas suffire si le sujet en face présence une réelle structure perverse. L’on ne changera pas comme ça son mode d’existence et de jouissance. Mais une structure n’est jamais complètement fixe, étant relationnelle elle peut bouger, pivoter sur son axe, et permettre au sujet de s’arranger autrement de ses mauvaises dispositions (par exemple les dériver vers des activités ludiques, sportives, bref sublimatoires).