lundi 4 avril 2016

De la généralité du fantasme

Dans le registre des barrières à la jouissance, l’on pourrait énumérer séparément le plaisir, le désir et le fantasme comme trois manières de se protéger d’une jouissance dévastatrice qui ne devrait jamais atteindre les êtres humains. Le plaisir, tout d’abord, impose les limites quasiment biologiques d’une satisfaction destinée à demeurer locale et éphémère. Le désir, de son côté, qui s’institue par la Loi du langage et donc par la castration, maintient le sujet dans un état de manque et refoule la jouissance dans son horizon d’impossibilité. Enfin le fantasme n’est pas autre chose qu’une formation imaginaire tissée à partir d’objets qui, à défaut d’une jouissance de la Chose, suscitent et d’une certaine façon parviennent à satisfaire le désir. Mais il est vrai aussi que le fantasme à lui seul incarne ces divers éléments et peut se présenter, illusoirement, comme une anticipation de la jouissance. Le plaisir est en effet une des composantes nécessaires du fantasme : la trituration mentale peut même déboucher sur le plaisir de l’orgasme, qu’on ne saurait donc confondre avec la jouissance elle-même. Ajoutons même, inversement, qu’on voit mal un plaisir se soutenir en dehors de tout fantasme. Passons au désir : on peut bien prétendre que le désir “pur” est étouffé et endormi par le fantasme, il n’en demeure pas moins présent sous une forme qui trahit bien sa complicité avec la jouissance : c’est le “plus-de-jouir” en tant que cause, voire “cause motrice”, du déclenchement du fantasme.

On retrouve entre le ‘a’ et le “plus-de-jouir” deux versions de l’objet qui recouvrent, non l’opposition, mais bien la corrélation du désir et de la jouissance. L’objet a d’ailleurs une autre fonction, dans le fantasme, qui est de “représenter” le sujet (comme fait le signifiant dans l’ordre symbolique). Ce qui implique d’une part que le sujet n’y soit pas, puisqu’il disparaît derrière l’objet (une partie délimitée du corps) — un objet toujours marqué, selon Lacan, de la négativité phallique — et cela explique, au passage, que si un affect ou une émotion quelconque prédomine toujours dans le fantasme, celui-ci ou celle-là supplée à l’angoisse qui, elle, n’apparaît qu’avec la présence étouffante du sujet (ou de la Chose, ce qui revient au même), mais hors fantasme. Ce qui suppose d’autre part que le sujet y soit, de son propre point de vue “fantasmant”, y soit représenté quelque part comme partie prenante. Le fantasme consiste en un petit scénario ou une action dont le verbe vient relier le sujet à l’objet, et c’est en cette réunion même que consiste le “fantasme”, l’illusion d’unité et de totalité bouchant enfin le manque à être du sujet ; mais en théorie ou, si l’on peut dire, objectivement, c’est tout le contraire : comme l’indique d’ailleurs le poinçon qui intervient dans la formule du fantasme ($ poinçon a), le sujet et l’objet restent ontologiquement séparés. Dans son fantasme le sujet croit l’inverse, c’est-à-dire rejoint l’objet dont il prétend jouir : c’est en quoi le scénario peut être dit pervers. Mais le sujet, lui, ne l’est pas, car il y a une grande différence entre l’action perverse dépeinte en un tableau presque figé dans le fantasme, et le passage à l’acte du vrai pervers dans la réalité.

Le fantasme qui est la réalisation imaginaire de la jouissance, voire seulement sa tentation, sert en même temps de frein à la jouissance : celle du symptôme, momentanément calmée, dans le cas du sujet névrosé. Mais il en va de même pour le sujet pervers qui, en passant à l’acte, se préserve lui-même en servant fidèlement la jouissance de l’Autre. De toute façon l’un et l’autre ne sauraient être que déçus par la jouissance octroyée par l’objet, puisqu’au fond ils ne peuvent que constater et souffrir sa perte. Ce n’était pas “ça”.

L’analyste conduit le sujet à traverser son fantasme “fondamental” pour retrouver un désir vrai. Traverser le fantasme, c’est admettre la perte de l’objet, accepter la castration. Et néanmoins on ne quitte jamais le fantasme puisqu’il échoit à tout être humain, en tant qu’être parlant lancé à l’assaut de la jouissance. Le fantasme est à la fois le symbole de l’inactualité de la jouissance et celui de sa quête incessante ; enfin il est le médiateur obligé pour tout accès à la jouissance dite “phallique”, à la jouissance limitée du phallus. De même que le fantasme se présente comme un mixte de plaisir et de désir, la jouissance (phallique) n’existe que comme mélange de fantasme et de jouissance proprement dite (jouissance de l’Autre, du corps de l’Autre, jamais “pure”).