vendredi 22 juillet 2016

Principe de plaisir, Principe de réalité, Pulsion de mort

Au sens courant le plaisir désigne la sensation agréable qui accompagne le soulagement d’une tension générée par un manque. Mais par définition il s’agit d’une expérience dynamique qui croit avec la tension et donc aussi avec le manque, d’où un premier paradoxe. Par ailleurs on réfère souvent le plaisir à une sensation corporelle ou physique, mais à partir du moment où on l’élève à la dignité d’un principe, comme l’a fait Epicure avant Freud, on lui suppose une tout autre généralité – d’ordre cosmologique ou métapsycho-logique, respectivement. En effet le concept de « principe de plaisir » est apparu chez Freud d’une volonté expressément « scientifique » d’établir une loi valant pour l’ensemble des processus psychiques considérés d’un point de vue économique, loi présentée assez rapidement comme un antagonisme entre le « principe de plaisir » et le « principe de réalité ». Mais l’origine de cet antagonisme, et donc du principe de plaisir, se situe dès « L’Esquisse d’une psychologie scientifique » (1895) lorsque Freud avance le principe d’une inertie neuronique, soit la tendance naturelle des neurones à vider leur quantité d’excitations, et le plaisir consiste justement dans ce libre écoulement de l’énergie vers le niveau le plus bas. Cela correspond à ce qu’il appelle également les « processus primaires » au niveau des représentations mentales, là où leurs significations circulent et s’échangent librement. A quoi il oppose les processus secondaires à l'étage du « moi », lesquels relient l’énergie et maintiennent le système à un certain niveau, selon un principe dit « de constance ».
Lorsque déjà dans L’Interprétation des rêves Freud avance son « principe de plaisir » en opposition au « principe de réalité », on voit bien qu’il ne recouvre déjà plus tout à fait la même chose et n’est plus orienté similairement. En effet c’est bien vers une (autre) forme de constance que penche le plaisir défini par Freud comme décharge de la pulsion, mais qui n’est pas simplement le repos ou l’inertie, seulement le maintien de la tension à un niveau plus bas. Cela signifie entre autres qu’il ne faut pas confondre la pulsion avec le besoin, ni la détente de la pulsion (plaisir) avec sa satisfaction pure et simple. De son côté le principe de réalité tente de préserver un équilibre à un autre niveau (celui de la conscience et du social), et à maintenir l’ensemble des fonctions psychiques. A ce titre il peut être vu comme le meilleur allié du principe de plaisir, comme ce qui le perpétue et le relance en lui imposant maints détours salutaires.

Ce rappel était nécessaire pour montrer d’une part que ces termes freudiens sont toujours corrélés deux à deux, la dualité principe de plaisir/ principe de constance évoluant vers la dualité principe de plaisir/principe de réalité, d’autre part pour signaler que ces évolutions (dans la pensée de Freud puis chez ses successeurs) reviennent bien souvent à des inversions – ou plus justement à des torsions – faisant signe étrangement vers leur au-delà.

Or comme on le sait, c’est à partir de 1920 dans « Au-delà du principe de plaisir » que Freud signale l’existence d’une tendance ne revenant ni au plaisir ni aux exigences de la « réalité », mais plutôt à une résultante (par torsion) des deux : il la nomme « pulsion de mort ». A l’encontre des pulsions de vie d’autoconservation (libido comprise) ou Eros, la pulsion de mort ou Thanatos désigne l’ensemble des tendances incontrôlables qui portent un sujet à détruire tout lien social, toute unité psychique, à abolir directement ou indirectement tout désir, plaisir ou excitation. La pulsion de mort fait pourtant écho au principe de plaisir – dans sa « première version », celui de l’appareil psychique – à cause de sa tendance « lourde » et obstinée à vouloir « retrouver » l’inertie primitive d’avant toute pulsion et toute sensation de manque (c’est pourquoi on l’a aussi appelé, bien improprement d’ailleurs, « principe de Nirvâna »). En ce sens elle est bien effectivement la version mortifère du principe de plaisir, avec en prime un investissement retors des pulsions sexuelles dans ce qu’elles peuvent avoir de transgressives et de déliées socialement.

Freud a longuement étudié la pulsion de mort comme « éternel retour du même » sous les espèces de la compulsion de répétition, dans les névroses et jusque dans le mécanisme du transfert. C’est en cela, précisément, qu’elle est dite par lui « au-delà du principe de plaisir », dans la mesure où elle concurrence le plaisir sur ce qui paraissait être son trait distinctif : le retour du même engendrant la satisfaction. C’est ici que s’impose, comme plus adéquat, plus nativement ambivalent si l’on peut dire, le terme de Jouissance. Mais la pulsion de mort est aussi – et même surtout – l’héritière du principe de réalité en ce sens que la réalité, chez l’homme, n’est pas autre chose que son existence sociale d'où proviennent refoulement et interdit.

Qu’est-ce à dire sinon que la pulsion de mort vient s’inscrire comme la marque de l’Autre du langage chez les sujets, l’inhérence du symbolique à la naissance et au développement de la pulsion ? Freud l’avait intuitivement découvert lorsqu’il commentait le jeu du « fort-da » chez le jeune enfant, soit le rapport de l’opposition de deux syllabes avec la répétition de la perte et de l’apparition d’un objet. La pulsion est le trait de la demande à l'Autre dont la réalisation est impossible car il y a un manque dans l’Autre irréductible. Ce qui est récupéré autour de l’objet est autant une jouissance partielle (appelée « plus-de-jouir » par Lacan) qu’une insatisfaction fondamentale, autant une satisfaction pulsionnelle qu’une jouissance éprouvée comme manquante.

En d’autres termes, toute pulsion, vouée à une insatisfaction fondamentale, est structurée par la pulsion de mort. Il n’y a donc pas lieu de maintenir une opposition absolue entre pulsion de vie et pulsion de mort, entre plaisir et jouissance, même s’ils restent distincts. Eros et Thanatos sont indissociables.

jeudi 5 mai 2016

Le transvestisme et les femmes

Tout comme les transsexuels, les "vrais" travestis sont des hommes. Mais à la différence des premiers, ceux-ci ne rejettent pas leur identité sexuelle masculine puisqu'ils s'installent plutôt dans la bissexualité, et jouissent de cette division caractéristique. C'est cette distinction entre transsexualisme et transvestisme qui compte, beaucoup plus que la répartition secondaire faite habituellement entre 1° les travestis hétérosexuels, qui s'habillent en femme exclusivement dans le cadre de l'acte sexuel et sa préparation, et qui s'apparentent aux fétichistes ; 2° les travestis exhibitionnistes qui jouent sur le registre de l'extravagance et du spectacle, et atteignent leur jouissance dans l'acte du dévoilement ; 3° les travestis homosexuels, souvent prostitués (et parfois transformés pour les besoins de cette activité), qui exacerbent et parodient la dimension séductrice d'une féminité stéréotypée. Donc, contrairement au transsexuel, le travesti n'est pas directement identifié à la mère, mais à son phallus imaginaire ; récusant l'attribution phallique du père, il se fait lui-même phallus au moyen du vêtement, et porte celui-ci "comme" une femme, c'est-à-dire comme il s'imagine qu'une femme doit le porter. En tant qu'homme lui-même, il ne fait qu'hyper-représenter la représentation masculine du féminin et sa fantasmatique "sexy". Le travesti approche le féminin exclusivement par le biais de la séduction, mais surtout par la séduction des signes de la féminité eux-mêmes (que cela soit la parure ou les "formes"), puisque généralement la manœuvre ne vise pas à séduire l'autre (homo ou hétéro) mais soi-même dans le miroir… L'assortiment d'une séduction fascinée et généralisée avec la parodie excentrique du féminin constitue la manière d'être la plus courante du travesti.

Au plan inconscient, pour parler en langage freudien (car il devient difficile de formuler les choses de cette manière après Lacan), on évoquera une défense devant l'angoisse de castration et un déni de l'absence du pénis maternel. Le vêtement féminin vient métaphoriser ce déni dans la mesure où il voile/dévoile le sujet comme porteur dudit pénis, malgré une apparence de femme ("je sais bien, mais quand même"). Contrairement au fétichiste, il ne cherche pas à cacher l'absence de pénis maternel en arborant un objet écran, mais à dissimuler son propre pénis derrière une mascarade vestimentaire et même corporelle qui doit assurer au maximum l'apparence du féminin. Paradoxe : si logiquement le travesti vise à conformer sa réalité avec l'imaginaire d'une féminité non castrée, c'est toute l'esthétique féminine qui se trouve invoquée et utilisée à seule fin de contester et de déplacer ("nier" me paraît décidément un terme trop fort) le réel de la différence sexuelle, justement vers un imaginaire "trans" d'un "second type", littéralement d'un "autre genre". C'est peut-être ce que n'a pas suffisamment anticipé une certaine psychanalyse freudienne qui véhicule encore une conception famillariste et normative de la sexualité et donc de la subjectivation. Laisser entendre que le transvestisme relèverait d'une forme de pathologie ou de perversion (au sens moral du terme) est évidemment ridicule, en totale contradiction avec la clinique psychanalytique elle-même qui ne pose pas de "diagnostics" médicaux ou psychiatriques, et qui encore moins ne juge ou ne condamne ...s'agissant du sujet de l'inconscient et de sa jouissance. D'une façon générale il est difficile d'utiliser un certain nombre de concepts freudiens originaux sans les réactualiser, c'est-à-dire en négligeant la propre histoire intellectuelle de Freud ou l'apport décisif d'auteurs comme Lacan, et surtout sans tenir compte du mimétisme social propre à un contexte historique. C'est ainsi que les symptômes hystériques changent selon les époques et les sociétés (les anorexies remplaçant les paralysies, etc.), de même qu'on n'est pas "gay" au 21è siècle comme on est "pédéraste" à Athènes ou "inverti" au 19è siècle, il en va de même des formes du transvestisme qui ont évolué et se sont disséminées au fur et à mesure de leur progressive (et relative) libéralisation, sous l'influence de la culture pop principalement (certaines "stars" ayant utilisé systématiquement l'ambiguïté sexuelle, l'exhibitionnisme ou simplement l'outrance du déguisement, le plus souvent sur un mode ludique et provocateur).

Il n'en demeure pas moins qu'une posture spécifiquement féminine existe, sans qu'il faille d'ailleurs l'attribuer exclusivement aux femmes, posture qui n'a a priori pas grand chose à voir avec le travestissement de nature plus ou moins fétichiste. Une femme ne se re-marque-t-elle pas en ceci qu'elle tente de parer, littéralement, fût-ce par la parure, aux représentations exclusivement phalliques du féminin ? Toute femme qui n'est "pas-toute" (comme le dit Lacan) dans le féminin (c'est-à-dire dans le maternel) est nécessairement parée et même dans ce sens particulier travestie - ce qui peut aller paradoxalement jusqu'à promouvoir certaines formes de virilité -, jouant cette féminité en question dans le voilement/dévoilement d'attributs imaginaires. C'est ainsi que l'on voudrait dégager la notion d'un transvestisme universel, dont les travestis se font sans doute les hérauts (tel Don Juan à l'égard de la jouissance des femmes), mais pas forcément les meilleurs représentants !

lundi 4 avril 2016

De la généralité du fantasme

Dans le registre des barrières à la jouissance, l’on pourrait énumérer séparément le plaisir, le désir et le fantasme comme trois manières de se protéger d’une jouissance dévastatrice qui ne devrait jamais atteindre les êtres humains. Le plaisir, tout d’abord, impose les limites quasiment biologiques d’une satisfaction destinée à demeurer locale et éphémère. Le désir, de son côté, qui s’institue par la Loi du langage et donc par la castration, maintient le sujet dans un état de manque et refoule la jouissance dans son horizon d’impossibilité. Enfin le fantasme n’est pas autre chose qu’une formation imaginaire tissée à partir d’objets qui, à défaut d’une jouissance de la Chose, suscitent et d’une certaine façon parviennent à satisfaire le désir. Mais il est vrai aussi que le fantasme à lui seul incarne ces divers éléments et peut se présenter, illusoirement, comme une anticipation de la jouissance. Le plaisir est en effet une des composantes nécessaires du fantasme : la trituration mentale peut même déboucher sur le plaisir de l’orgasme, qu’on ne saurait donc confondre avec la jouissance elle-même. Ajoutons même, inversement, qu’on voit mal un plaisir se soutenir en dehors de tout fantasme. Passons au désir : on peut bien prétendre que le désir “pur” est étouffé et endormi par le fantasme, il n’en demeure pas moins présent sous une forme qui trahit bien sa complicité avec la jouissance : c’est le “plus-de-jouir” en tant que cause, voire “cause motrice”, du déclenchement du fantasme.

On retrouve entre le ‘a’ et le “plus-de-jouir” deux versions de l’objet qui recouvrent, non l’opposition, mais bien la corrélation du désir et de la jouissance. L’objet a d’ailleurs une autre fonction, dans le fantasme, qui est de “représenter” le sujet (comme fait le signifiant dans l’ordre symbolique). Ce qui implique d’une part que le sujet n’y soit pas, puisqu’il disparaît derrière l’objet (une partie délimitée du corps) — un objet toujours marqué, selon Lacan, de la négativité phallique — et cela explique, au passage, que si un affect ou une émotion quelconque prédomine toujours dans le fantasme, celui-ci ou celle-là supplée à l’angoisse qui, elle, n’apparaît qu’avec la présence étouffante du sujet (ou de la Chose, ce qui revient au même), mais hors fantasme. Ce qui suppose d’autre part que le sujet y soit, de son propre point de vue “fantasmant”, y soit représenté quelque part comme partie prenante. Le fantasme consiste en un petit scénario ou une action dont le verbe vient relier le sujet à l’objet, et c’est en cette réunion même que consiste le “fantasme”, l’illusion d’unité et de totalité bouchant enfin le manque à être du sujet ; mais en théorie ou, si l’on peut dire, objectivement, c’est tout le contraire : comme l’indique d’ailleurs le poinçon qui intervient dans la formule du fantasme ($ poinçon a), le sujet et l’objet restent ontologiquement séparés. Dans son fantasme le sujet croit l’inverse, c’est-à-dire rejoint l’objet dont il prétend jouir : c’est en quoi le scénario peut être dit pervers. Mais le sujet, lui, ne l’est pas, car il y a une grande différence entre l’action perverse dépeinte en un tableau presque figé dans le fantasme, et le passage à l’acte du vrai pervers dans la réalité.

Le fantasme qui est la réalisation imaginaire de la jouissance, voire seulement sa tentation, sert en même temps de frein à la jouissance : celle du symptôme, momentanément calmée, dans le cas du sujet névrosé. Mais il en va de même pour le sujet pervers qui, en passant à l’acte, se préserve lui-même en servant fidèlement la jouissance de l’Autre. De toute façon l’un et l’autre ne sauraient être que déçus par la jouissance octroyée par l’objet, puisqu’au fond ils ne peuvent que constater et souffrir sa perte. Ce n’était pas “ça”.

L’analyste conduit le sujet à traverser son fantasme “fondamental” pour retrouver un désir vrai. Traverser le fantasme, c’est admettre la perte de l’objet, accepter la castration. Et néanmoins on ne quitte jamais le fantasme puisqu’il échoit à tout être humain, en tant qu’être parlant lancé à l’assaut de la jouissance. Le fantasme est à la fois le symbole de l’inactualité de la jouissance et celui de sa quête incessante ; enfin il est le médiateur obligé pour tout accès à la jouissance dite “phallique”, à la jouissance limitée du phallus. De même que le fantasme se présente comme un mixte de plaisir et de désir, la jouissance (phallique) n’existe que comme mélange de fantasme et de jouissance proprement dite (jouissance de l’Autre, du corps de l’Autre, jamais “pure”).

vendredi 29 janvier 2016

Signifiant et signification de la loi

Il est intéressant de comparer la psychose et la perversion, car si chacune relève d'implications structurales différentes, c'est le propre de la structure que d'offrir en même temps des potentialités frontalières. De fait, on constate de nombreux comportements pervers chez les sujets psychotiques ; on sait aussi qu'il existe des zones d'ambivalence présentant des traits aussi bien pervers que psychotiques. La différence réside dans le sort réservé au signifiant de la loi et surtout à la capacité de celui-ci de faire signification pour le sujet. Ne pas distinguer signifiant et signification, en l'occurrence, relève précisément de la psychose. A qui, ou plutôt à quelle place le sujet réfère-t-il le signifiant de la loi ? Dans le cas du pervers, la loi conserve une signification car elle est encore référée à l'instance paternelle, même s'il faut composer avec la croyance contraire selon laquelle la mère possède le phallus. A la différence du déni, la forclusion caractérisant la psychose ne laisse pas opérer la métaphore du Nom-du-Père qui associe le signifiant du Nom-du-Père au signifié du désir de la mère. La forclusion est donc précisément l'absence de signification (la métaphorisation initiale), mais non évidemment l'absence du signifiant comme tel. De même, il faut bien supposer que le rejet de la castration par le psychotique suppose de sa part un certain savoir de la castration ; mais ce savoir est rejeté dans l'Autre sans être approprié par le sujet, ce qui se traduit notamment par l'incapacité d'assumer une parole subjective. En un sens la structure perverse est plus complexe car, s'inscrivant dans la signification qu'introduit la référence de la loi à l'instance paternelle, elle hypothèque sérieusement cette attribution en la dévalorisant, en la ramenant à une pure supposition, que les défis et les transgressions permanents ont tôt fait de mettre à l'épreuve. De sorte que l'attribution phallique finit par revenir à la mère sous l'effet d'un court-circuit singulier. Imaginer que la mère possède le phallus, transgresser la loi du père, ce n'est pas ignorer la loi mais au contraire se soumettre à une version particulière de celle-ci comme loi de la jouissance. Autant dire que le sujet pervers détourne la signification de la loi du désir - soit le manque comme véritable signifié du signifiant phallus - du côté d'une objectivation et d'une réalisation s'avérant inadéquates puisque dans son interprétation pour le moins hâtive de la loi, il se voit signifier l'obligation de jouir.