lundi 8 juin 2015

D'un usage controversé du mot Energie

On sait que pour Lacan le terme d’“énergie” convient fort mal pour désigner la jouissance, celle-ci n’étant nullement une constante numérique au même titre que l’énergie physique. Lacan préfère parler de “substance jouissante”, d’un terme qui prend moins appui sur une ontologie naturelle que sur quelque hypothèse théorique, plus abstraite encore, s’il est possible, que la notion d’énergie en physique. Cela n'empêche pas J.-D. Nasio (par ex. dans Cinq leçons sur la théorie de Jacques Lacan, 1992), en disciple indiscipliné, de passer outre et d’utiliser métaphoriquement le concept en rappelant que ce fut aussi le cas de Freud. Selon lui “Energie” possède l’avantage de rendre compte de l’aspect dynamique de la jouissance comme “poussée qui, dans une zone érogène du corps, tend vers un but, rencontre des obstacles, se fraye des issues et s’accumule” (p. 45). Il allègue ensuite que seule une jouissance comme énergie peut rendre compte, en l’impulsant, du travail de l’inconscient. En somme : “le travail de l’inconscient implique la jouissance ; et la jouissance est l’énergie qui se dégage quand l’inconscient travaille” (id.). On soude ainsi les concepts d’inconscient et de jouissance, comme le fait d’ailleurs Lacan : “l’inconscient, c’est que l’être, en parlant, jouisse”. Formule qui condense à son tour ces deux thèses essentielles : “L’inconscient est un savoir structuré comme un langage” et “il n ‘y a pas de rapport sexuel”.
Il est clair que Lacan, en opposant énergie et jouissance, cherche à se dégager des schémas encore mécanistes qui président à la description du psychisme chez Freud. Cependant, remarque Nasio, la distinction des jouissances chez Lacan semble bien coïncider avec la tripartition freudienne de l’énergie psychique : énergie déchargée, énergie conservée, et but idéal ou impossible à atteindre. La thèse de Nasio est la suivante : “L’énergie psychique avec ses trois destins correspondrait d’après moi à ce que Lacan désigne par le terme de jouissance, avec ses trois états caractérisés du jouir : la jouissance phallique, le plus-de-jouir et la jouissance de l’Autre” (p. 36). L’option “énergétique” conduit à privilégier le terme médian, le plus-de-jouir, justement comme intensité de la tension interne. D’ailleurs c’est ce surplus intense qui est reconnu comme le moteur de la cure analytique, “le centre dominant le processus d’une analyse” (p. 46). Il y a donc une énergie résiduelle qui n’a pas franchi la barrière du refoulement et subsiste en surexcitant les zones érogènes. Mais résiduelle par rapport à quoi ? Dans un premier sens il faut dire par rapport à l’énergie active qui, loin de s’accumuler et de se maintenir comme le plus-de-jouir, se libère ou se décharge en empruntant les voies inconscientes, autrement dit ce que Lacan appelle aussi “jouissance phallique”. Elle mérite cette appellation dans la mesure où la barrière du refoulement, ici partiellement franchie, n’est pas autre chose que le Phallus, dont on connaît la fonction essentiellement symbolique.
Mais si le plus-de-jouir est l’énergie centrale et la jouissance phallique la manifestation la plus extérieure, la plus visible, de l’énergie, c’est bien la “jouissance de l’Autre”, soit une possibilité de décharge totale, purement hypothétique et bien sûr idéale, qui rend nécessaire la distinction des jouissances. La jouissance de l’Autre est un mythe ; c’est la croyance en une jouissance absolue attribuée à la Chose maternelle, et qu’il serait possible d’accomplir dans un rapport incestueux, donc un rapport avant tout sexuel. Or pour la psychanalyse, non seulement l’acte incestueux (au sens mythique) est impossible, mais “il n’y a pas de rapport sexuel” inscriptible symboliquement, pas de signifiant pour inscrire comme telle la jouissance. En matière de signifiant, il faut se contenter du Phallus qui n’est certes pas le signifiant de la jouissance absolue, mais exactement le contraire. On peut bien écrire “sur” la jouissance, mais on ne peut pas l’ écrire. Cependant cette question sur laquelle on a justement beaucoup écrit tend à masquer la principale, à savoir l’impossibilité non seulement d’écrire le rapport sexuel mais de théoriser la jouissance comme telle. D’où le recours à une pluralité des jouissances qui tend peut-être à en noyer le concept. Il n’y a pas de jouissance en psychanalyse sinon déniée (jouissance phallique et plus-de-jouir) et surtout il n’y a pas de jouissance sinon désirée (jouissance de l’Autre). Ce que trahit la notion d’énergie rapportée à la jouissance, c'est toujours cette même surdétermination de la jouissance par le désir, la seule constante étant le désir-de-jouissance. La prémisse étant que “selon Freud, l’être humain est traversé par l’aspiration toujours constante et jamais réalisée, à atteindre un but impossible, celui du bonheur absolu, bonheur qui revêt différentes figures dont celle d’un hypothétique plaisir sexuel absolu éprouvé lors de l’inceste” (p. 35).
Si le désir est plus ou moins miné par une intention incestueuse, de son côté la jouissance est trop souvent confondue avec une tension énergétique, qu’elle soit envisagée sous une forme accumulée ou au contraire libérée. Ambiguïté que les options terminologiques de Nasio n'aident pas à dissiper, bien au contraire. Mais si l'on tient à ce registre l'on pourrait interpréter plutôt la jouissance comme une sorte de détente, de passivité, d’immobilité et peut-être même -  paradoxalement - comme un manque d’énergie et une absence de “volonté” qui l’apparenteraient à la fatigueIl y a sans doute une énergie corporelle, pulsionnelle, psychique, psychosomatique ou tout ce que l’on voudra, mais elle n’est pas l’origine ni la condition de la jouissance de l’homme : celle-ci demeure, dans son principe et dans sa réalité, une structure d’existence globale - mais d'abord langagière - qui détermine les relations du sujet avec le monde (appartenance, possession, désir aussi bien ). Cependant elle peut prendre le visage et le nom de l’énergie si l’énergie est ce qu’elle capte dans le monde ; elle permet alors de "jouir de" cette énergie, la faisant exister — c’est sa fonction (“divine”) : exister et faire exister — sans la vampiriser mais sans se laisser non plus définir ni vampiriser par elle.