vendredi 27 mars 2015

L'Autre sexe


Le concept de “sexualité” n’est pertinent en psychanalyse qu’à se placer, non au niveau du besoin ou de la fonction vitale de reproduction, mais à partir de la jouissance qu’éprouve un “parlêtre” dans sa division même de sujet, et qui dès lors n’est définissable ou formulable exclusivement qu’en termes masculin ou féminin. “Qui que ce soit de l’être parlant s’inscrit d’un côté ou de l’autre" (Lacan, Encore, p. 72). La logique de l’ordre sexuel ne renvoie à aucune rationalité biologique mais plutôt au réel d’une rencontre — contrairement au plaisir, la jouissance est toujours duelle, confrontée à une autre jouissance — et d’autre part à la notion de “choix” subjectif, que ne contredit pas — tout au contraire — celle d’inscription logique. Soit la distinction, donc, des deux jouissances : disons simplement ici que la position homme se fonde sur l’universalité de la fonction phallique, elle-même fondée sur le particulier de sa négation (qui la nécessite), tandis que la position femme repose sur l’universalité de sa négation et le particulier de son affirmation, à entendre comme contingence, soit le “pas-tout” d’une telle fonction. Dire maintenant que le parlêtre a le “choix” de se poser dans la fonction phallique, du côté homme, ou bien de ne pas en être, passant alors du côté femme, revient peu ou prou à dire qu’en matière de sexualité, ou de jouissance, le choix appartient tout entier au pas-tout : c’est bien en tant que pas-tout, en tant que femme, qu’on peut choisir de pas-tout être un homme, même si par ailleurs la fonction phallique se répartit aussi bien du côté homme (entièrement) que du côté femme (mais pas entièrement). Autrement dit le choix entre le tout et le pas-tout n’est rien d’autre que le pas-tout lui-même... C’est pourquoi si l’on entend par sexualité, pour un sujet, le choix de son sexe et de sa jouissance, la sexualité en toute rigueur devrait être dite féminine. Pourtant, eu égard aux énoncés lacaniens, de telles formulations paraîtront trop hardies voire erronées. Tout d’abord l’être du sujet, sa reconnaissance, passe bien par la fonction phallique, et Lacan le renvoie explicitement au pôle masculin, tandis que la femme se situe non moins sûrement du côté de l’Autre. Rappelons-en le principe : “D’être dans le rapport sexuel, par rapport à ce qui peut se dire de l’inconscient, radicalement l’Autre, la femme est ce qui a rapport à cet Autre" (id.). Lacan écrit ensuite qu’“à tout être parlant (...) il est permis, quel qu’il soit, qu’il soit ou non pourvu des attributs de la masculinité (...) de s’inscrire dans cette partie [du pas-tout]" (id.). Mais le “passage” au pas-tout et à l’infini de l’autre jouissance reste bien énigmatique. Que peut choisir un sujet ? On serait tenté de répondre qu’un sujet choisit toujours la voie de la névrose ou celle de la sublimation (les deux voies de la perversion et de la psychose ne répondant pas aux critères du choix). Mais pour que cela ait vraiment un rapport avec le choix de la jouissance, il faudrait établir une parfaite correspondance entre phallicisme et névrose et entre féminité et sublimation, ce qui, du moins pour la seconde partie de cette opposition, n’est pas évident. Une autre façon de répondre, sans doute plus conciliante, serait de dire qu’il n’existe pas vraiment d’opposition, en tout cas pas de contradiction entre les deux jouissances, puisque la seconde se définit comme “supplémentaire”. En somme nous ne serions pas fondés à parler de “la” sexualité, mais seulement d’emblée de “deux” sexualités ou de deux jouissances. Dans ce cas le terme de “choix” pourrait encore se justifier : on choisirait l’“extra”, le supplément, ou non. 
Donc d’un côté la sexualité, la différence sexuelle, est d’essence féminine, le sexe se définit d’emblée comme l’Autre sexe, mais de l’autre la sexualité apparaît phénoménologiquement comme phallique — aussi bien, on va le voir, pour les hommes que pour les femmes. Il est requis de distinguer la sexualité (c’est-à-dire la jouissance, comme toujours duelle, comme impossible à réaliser) et l’acte sexuel, cette fois au sens de la jouissance seulement phallique. Cet “acte sexuel” dont Nestor Braunstein nous assure qu’il “constitue un malentendu par rapport à la jouissance" (La Jouissance, 1992, p. 130). L’orgasme auquel aboutit dans le meilleur des cas le dit acte sexuel ne peut être présenté que comme un plaisir maximum qui, en tant que tel, leurre le désir qui prétend s’y satisfaire et protège en fait de la jouissance. La sexualité, au sens de l’acte, est donc “phaïllique”, comme l’écrit Braunstein, car phallique d’une part et d’autre part productrice d’une perte qui est celle de l’objet, l’objet ‘a’ qui s’échappe de la rencontre sexuelle et qui est cela seul avec quoi le rapport peut s’établir. C’est le statut propre de la jouissance masculine, mais aussi phallique en général, et donc de l’acte sexuel dans sa définition d’ensemble. (Rappelons au passage que les femmes sont intéressées au même titre que les hommes par la jouissance phallique : non seulement par l’“envie du pénis” ressassée à l’envi par Freud, mais parce qu’elles aussi “possèdent” un pénis (le clitoris) dans la mesure où, petites filles, elles répondent d’abord par cet organe aux sollicitations de leur mère, puis avec leur partenaire ensuite, et à d’autres sollicitations plus explicites dans l’acte sexuel.) 

La structure de la jouissance phallique est loin d’être simple. On a vu tout d’abord qu’elle ne se laissait pas réduire au plaisir orgasmique, lequel n’a rien, d’ailleurs, d’un plaisir “naturel” ou purement “physique”. Le phallicisme est réglé par l’instance du symbolique, sous un angle qui met en avant la dimension spécifique de l’interdit. Pas de désir sans l’évocation en général d’une pensée interdite, mais c’est bien l’interdit, la proximité transgressive de cette pensée qui provoque par ailleurs l’orgasme. L’orgasme qui, à son tour, interdit la jouissance, interrompant momentanément le désir. L’interdit de jouir fait jouir, et le fait de jouir interdit en retour la jouissance. C’est pourquoi la signification du phallus est toujours double, comme étant symbole de la castration autant que celui de la jouissance. C’est aussi pourquoi la jouissance est “phaïllique”, manquée d’une part, reportée d’autre part sur un objet tiers qui empêche de réduire la jouissance du phallus au spasme pénien ou clitoridien. Le concept de “plus-de-jouir” est plus adéquat pour décrire ce qu’il en est de la jouissance du “corps”, et celui d’objet en général permet de formuler la rencontre entre deux corps autrement qu’en des termes de “rapports” “physiques”. Le “plus-de-jouir” c’est la “capacité maximale du corps à jouir" dit Nasio (Cinq leçons sur la théorie de Jacques Lacan., p. 186), et cela ne se limite donc pas à la seule jouissance des organes de la reproduction. La notion d’objet indique, elle, que lors même du rapport sexuel, nous n’avons pas affaire à la rencontre de deux corps qui s’embrasseraient intégralement (ce n’est pas faute d’essayer, n’est-ce pas), mais seulement à la rencontre d’un corps et d’une partie seulement du corps de l’autre (et pas seulement, disions-nous, l’organe de la reproduction, comme n’importe quel film porno peut le montrer). Même à considérer ou à embrasser intégralement le corps de l’autre, celui-ci se trouve réduit à un objet. Tel est le principe.

Revenons maintenant à l’autre jouissance, à la jouissance supplémentaire. Elle incarne le fait qu’il n’y a pas de rapport sexuel et pas de savoir possible sur la jouissance de l’autre. cela vaut d’ailleurs, en conséquence, pour la jouissance phallique elle-même. On ne sait jamais comment faire jouir, ni même si l’autre jouit vraiment, et l’on ignore tout de l’objet partiel impliqué dans cette jouissance puisqu’il est par définition perdu, détaché, présent seulement dans le fantasme inconscient. Dans la jouissance supplémentaire, le manque est plus radical puisque l’absence de l’objet se transforme en absence d’un signifiant : “La dénomination la plus correcte pour situer l’instance de la jouissance Autre est de la désigner comme le lieu où il n’y pas de signifiant. (...) Il convient de penser ce lieu comme un lieu sans nom, comme le lieu du sexe" (id.). La thèse de Lacan est que s’il y avait un rapport sexuel cela se saurait ; or il n’y a manifestement pas de savoir sur cette chose, donc le rapport fait défaut. Ou alors ce savoir est inconscient, et en tant que tel il est réservé aux femmes. L’homme, lui, peut accéder au savoir de ce non savoir, par le biais du discours analytique fondé sur le mathème. On peut écrire en effet les formules de la sexuation et mettre ainsi à plat le non-rapport sexuel (c’est-à-dire vérifier, en le démontrant, le caractère indécidable de l’existence d’un tel rapport). Ici Lacan fait référence à la religion : “Il n’y a pas eu besoin du discours analytique pour que — c’est là la nuance — soit annoncé comme vérité qu’il n’y a pas de rapport sexuel" (Encore, p. 17). La nuance c’est que la vérité n’est pas le savoir ; or un savoir est exigible si l’on ne veut pas réduire le contenu d’un énoncé au statut de celui qui l’énonce : en l’occurrence Dieu. Lacan parle du seul Dieu qui soit vraiment Dieu, le Dieu qui parle — Yahvé — bien qu’il n’ait justement pas de nom. Yahvé rejette le savoir superstitieux des dieux païens qui sacralise la nature, recherche l’union des contraires, comme il interdit les croyances et les pratiques sacrificielles qui entretiennent un savoir illusoire sur la jouissance de l’Autre. Nul ne peut deviner la jouissance de ce Dieu, qui dit la vérité sur les autres dieux et sur la religion en général, car justement il n’a pas de nom et c’est ce signifiant manquant qui ouvre l’univers du discours en refermant celui de la jouissance. “Dieu, écrit Lacan, n’est rien d’autre que ce qui fait qu’à partir du langage il ne saurait s’établir de rapports entre sexués" (Lacan, RSI, p. 100). C’est pourquoi Dieu est la femme (comme elle il n’existe pas) car le non savoir de la jouissance de Dieu (c’est-à-dire du signifiant qui le comblerait en l’interpellant) est l’équivalent du non-rapport sexuel fondé sur le supplément féminin.

Au fond ce qu’on appelle la sexualité n’est que l’élément de différenciation dans le champ de la jouissance. Il y a la jouissance, et deux sexes, qui ne sont promis à aucune rencontre ou à aucun rapport réel. Ou bien il y a la sexualité, l’ordre sexuel, et deux sortes de jouissance asymétriques puisque l’une, la seconde, est le supplément de l’autre. Quel que soit le choix des termes, il est clair que les notions de jouissance et de sexualité se définissent l’une par l’autre ; elles reviennent toutes deux à dire que l’altérité est première, puis viennent la jouissance et la sexualité comme telles, et enfin seulement comme effectuation restreinte - rencontre toujours plus ou moins manquée - l'acte sexuel. Lacan a assez dit que l’être sexué se définissait comme l’être parlant, ceci étant la conséquence de cela.