samedi 20 décembre 2014

Le signifiant cause de la jouissance

« Je dirai que le signifiant se situe au niveau de la substance jouissante. Le signifiant, c’est la cause de la jouissance » affirmait Lacan dans Encore (pp. 16-17). Si le signifiant peut être cause de la jouissance, il n’en est pas pour autant l’objet, qui est le corps. Il n’y a de jouissance que du corps, mais il n’y a de jouissance que par le signifiant. Est-ce suffisamment clair ? Pas sûr. Que veut dire Lacan par “niveau de la jouissance ? N’est-ce pas là infirmer toute assimilation précipitée du signifiant avec l’ordre symbolique ? Le signifiant n’est pas seulement ce qui à la fois permet, filtre et interdit la jouissance ; il doit lui être beaucoup plus consubstantiel. C’est le moment d’interroger également le statut de la “cause” dont parle Lacan, et sa référence explicite, dans le passage concerné du séminaire Encore, à Aristote et à la théorie des quatre causes. Comme cause matérielle, le signifiant est en rapport avec cette partie du corps désignée par l’“objet ‘a’” ou le “plus-de-jouir”. Cause finale, il l’est de mettre un terme, de “faire halte" à une jouissance supposée débridée, psychotique et mortelle. Dans cette foulée, l’efficience et la forme trouvent également (et sommairement) leur justification respective.

Pourquoi le signifiant est-il cause de la jouissance ? Clairement, parce que jouir, c’est signifiant. “Jouir, en général, c’est poser le signifiant comme signifiant”, écrit Alain Juranville (Lacan et la philosophie, p. 221). Mais de quel signifiant parle-t-on exactement ? Il s’agit avant tout du Phallus, c’est lui qui est d’abord posé comme signifiant et qui détermine la jouissance dite justement “phallique” ou sexuelle. “Poser” le signifiant, règne de la jouissance, s’oppose à “être” selon le signifiant, règle première du désir. Le signifiant est posé au moment de la rencontre du désir de l’Autre, qui est l’accomplissement humain du désir, lorsque “la Chose apparaît dans l’écartèlement de sa castration" (id.) c’est-à-dire comme désirante (la Chose est ici l’Autre réel). Le sujet est alors posé comme signifiant-phallus pour cet Autre, et pose à son tour la signifiance du phallus. Il faut bien voir que cette “position” est le tout de la jouissance, en tant qu’épreuve, et épreuve corporelle qui est aussi présence du temps réel (par opposition au temps imaginaire du plaisir et du bonheur). Cette épreuve, du moins à ce stade de la position du signifiant phallique, n’est pas encore un savoir ; elle est simplement pure signifiance, et, comme nous l’avons dit, position du signifiant comme signifiant. Quasiment : position du signifiant comme jouissance. Ou encore plus précisément : position du signifiant phallus comme jouissant.

Or ce qui est vrai pour la “jouissance phallique” en ce qui concerne le signifiant, l’est aussi à un niveau très différent pour l’“Autre jouissance”, la jouissance “féminine”. La première dépendait directement du Phallus, qui est bien un signifiant “pour autant qu’il est utilisé comme tel" (Lacan, Le transfert, p. 278), mais un signifiant non verbal auquel le titre de symbole convient plus proprement, et même “symbole à la place où se produit le manque de signifiant" (id.) dit Lacan. La jouissance phallique ne peut donc pas être considérée comme la pure jouissance du signifiant, qui est jouissance du signifiant verbal. Si de la jouissance phallique Lacan précise qu’elle est “hors-corps”, et plutôt au niveau du symbolique, c’est bien pour marquer la différence qu’il tend à creuser – au fil des ans et des séminaires – entre le signifiant, essentiellement corporel, et le plan strictement symbolique du Phallus. Donc la vraie jouissance du signifiant est la seule jouissance du corps, mais c’est aussi bien une jouissance de la parole et de l’écriture, de cette écriture parlante tissant le “savoir inconscient”. Cette jouissance est toujours Autre, infiniment, et c’est pourquoi on la dit jouissance de l’Autre (génitif subjectif) ; mais bien que corporelle — en ce sens que le corps de l’Autre est précisément posé comme signifiant, à la fois pur corps et pur signifiant — elle reste imprésentable et donc “impossible” dans le monde, présentée paradoxalement sous le registre du “manque” de signifiant, signifiant “à venir” “toujours nouveau”, etc. Elle n’est pas hors-corps comme celle du phallus qui, à partir du symbolique, se déploie dans le monde imaginaire du discours ; au contraire elle est vraiment en-corps, mais radicalement hors-monde... Les signifiants verbaux sont corporels mais ils ne réfèrent à aucune unité imaginaire et mondaine du corps. C’est désormais de la Lettre — dernière phase du signifiant — que Lacan dira qu’elle est jouissance, jouissance de la Lettre donc et jouissance à la Lettre (pour retrouver le sens du génitif subjectif).

Comment penser maintenant le rapport entre ces deux jouissances très différentes ? La seconde est clairement présentée par Lacan comme “supplémentaire”, c’est-à-dire qu’elle suppose la première comme possible et effective. L’Autre jouissance a beau être pure, elle n’est pas pour autant absolue car toujours relative à la castration, dont elle représente le “pas-tout”. Si la femme n’est “pas-toute” dans la jouissance phallique, c’est bien qu’elle l’est un peu. Si l’Autre jouissance n’est pas, en principe, “sexuelle”, elle n’a de sens que passée la rencontre des deux sexes qui constitue l’épreuve de la première jouissance, et la position du signifiant comme signifiant. Mais seule “la” femme peut jouir du signifiant sans le savoir, jouir de ce savoir, et c’est bien cela qui fait la différence. On a vu la présence de la castration au sein même de l’Autre jouissance, examinons maintenant les effets de cette seconde jouissance sur la première. Ils sont eux-mêmes de toute nécessité, car ce qui permet à la jouissance phallique d’éviter le phallocentrisme d’une positivité absolue (tentation perverse) et d’être reliée effectivement au manque qui constitue tout langage, ce n’est pas le signifiant phallique en tant que garant de la cohérence de la chaîne parlée (même si lui-même n’étant pas un signifiant verbal n’y est que représenté par le Nom-du-Père), c’est plutôt le signifiant manquant de la jouissance féminine — ce sur quoi les femmes restent muettes —, en rapport cette fois avec l’infinitude du langage ou ce qu’on a appelé le signifiant toujours “nouveau”. Mais comme la parole ne se soutient que d’une énonciation finie, cette infinitude de l’“Autre jouissance” signe en même temps son impossibilité radicale. Elle a cependant pour effet de maintenir ouverte la béance du langage dans le champ de la jouissance phallique. Le phallus est bien symbole d’un manque ou d’un Autre, mais dans l’ordre essentiellement fini qui est celui de l’homme et de sa jouissance. Tandis qu’il n’y a pas de signifiant du manque du côté de la femme et de l’Autre jouissance, domaine de l’infini, même s’il faut bien passer par le signifiant et le discours pour dire qu’un tel manque ek-siste et pour que cette Autre jouissance ait du sens. C'est bien dans ce sens une nouvelle fois - par son absence - que le signifiant peut-être dit cause de la jouissance.