samedi 31 mai 2014

La névrose ou la défense de la jouissance


"La névrose c’est cette défense de la jouissance, défense “de” dans le double sens : une protection contre l’accès à une jouissance démesurée et une jouissance qui est protégée, coagulée, exempte du commerce de la parole" écrit N. Braustein dans son livre sur La Jouissance (1992, p. 280). Le double sens de la défense qui est évoqué ici témoigne de l’attachement de la névrose à une double polarité irréductible : celle de la castration et celle de la jouissance. Le névrosé n’accepte ni la castration ni la jouissance, en d’autres termes il ne parvient pas à atteindre la jouissance castrée qui échoit seulement au sujet humain, au sujet divisé par le langage. Il y a une jouissance que le sujet névrosé entend défendre, préserver, en même temps qu’il s’en défend, s’en protège : c’est la jouissance de l’Autre. Il la défend tout d’abord en refusant la jouissance pour lui-même, se maintenant dans l’insatisfaction permanente ; il s’en défend en multipliant les manœuvres indiquant qu’il refuse également la castration pour son compte. Cette jouissance de l’Autre, s’en ferait-il l’ardent défenseur s’il ne la sentait pas confusément en danger et même en danger d’inexistence ? Par ailleurs ne faut-il pas qu’il l’imagine totale et parfaite pour trembler ainsi devant elle ? Car il est clair qu’il la confond avec la puissance possessive d’un surmoi contre lequel il se révolte en permanence tout en se soumettant à son prestige et à son désir, qu’il confond volontiers avec une demande imaginaire. “Car il se figure que l’Autre demande sa castration” dit Lacan. Il oscille donc entre défense et demande : demande à la place du désir et défense à la place de la jouissance. Ces deux tendances ne sont pas celles du sujet, sujet du désir et sujet castré, mais celles du moi que le névrosé fortifie parce qu’il se fait fort, grâce à lui, de combler les possibles défaillances de l’Autre et en même temps — toujours ce double jeu — de pouvoir se donner “tout entier” à Lui. La fameuse générosité du névrosé ! Et s’il est moins fort que prévu, moins dodu ou moins en forme, ce moi, alors le sujet déprime et se sens coupable d’infâmie : il n’est plus rien et le fait savoir à la ronde, n’hésite pas à compenser ce manque-à-être par le manque qu’il prétend alors être et incarner. Même au creux de la vague, dans la plus profonde détresse, il ne se résout pas à la castration qui signifierait pourtant le vrai désir. Mais ce moi fort, ou fort faible, se montre d’une tyrannie à la mesure de la possession dont il se croit victime par l’Autre. Sans être pervers lui-même, sinon dans ses fantasmes, il est la face cachée du pervers : tantôt il joue à l’interdicteur et tantôt au transgresseur. Dans le premier cas, il atteint sa jouissance limite dans la douleur du symptôme, dans le second il éprouve la jouissance atténuée d’un plaisir fautif, et si ce sentiment diminue trop il n’éprouve plus rien du tout. 

Mais l’essence de la névrose réside dans cette duplicité même, ce contre-temps d’un désir malheureux face à une jouissance interdite — contre-temps qui peut prendre la forme du retard chez l’hystérique ou celle de la précipitation chez l’obsessionnel. Faute d’être divisé au sens de la castration, le sujet est partagé au sens du refoulement secondaire. Il est parvenu à scinder sa sexualité, notamment, en deux champs opposés et complémentaires : celui de l’interdit et celui de l’obligation. Les institutions sociales et juridiques incarnent en Occident ce malaise. Ainsi par l’institution du mariage, par exemple, est signifiée l’obligation de jouir au civil (c’est-à-dire copuler et reproduire : question de maintenance — pas question de se dérober au devoir génital), mais aussi l’interdiction de (trop) jouir pour préserver le caractère sacré de l’union (ce qui veut dire qu’il ne faut baiser que le conjoint et ne jouir que de Dieu). Observons combien le système est vicieux, dans tous les sens du terme d’ailleurs, et comment il peut être destructeur. Selon cette interprétation névrotique de la jouissance, le principe est donc d’associer la jouissance au péché parce que la jouissance du sujet s’appuie sur le fantasme d’une jouissance de l’Autre, confisquée par l’Autre. C’est inévitable : je ne dois pas jouir de la femme du voisin, mais toutes les femmes appartiennent à un voisin par définition (car en cas d’absence de mari se dresse au moins la figure du père), et donc je ne puis faire autrement que pécher. D'où une étrange complicité de la perversion et de la névrose, couple qui pour être malaisé n’en est pas moins fort répandu. La Mafia, le Sida, la drogue et autres grands fléaux modernes en sont des figures particulièrement explicites : la compromission, c’est-à-dire le compromis qui fait le symptôme névrotique inclut toujours la dimension perverse de la transgression. Mais ce n’est au fond que la forme structurellement idéale du “malaise” et donc de la névrose qui est bien, pour la psychanalyse, la “maladie universelle”. 

jeudi 15 mai 2014

Le coût du savoir

"Le savoir vaut juste autant qu’il coûte, beau-coût, de ce qu’il faille y mettre de sa peau, de ce qu’il soit difficile, difficile de quoi ? — moins de l’acquérir que d’en jouir." (J. Lacan, Encore, p. 89). La preuve que le savoir est concerné par la jouissance, c’est qu’il n’y a pas de savoir absolu, et que d’ailleurs ce savoir est inconscient : il n’y a pas de savoir sur le savoir. Du moins le vrai savoir, celui qui touche à la jouissance et donc à la vérité de l’inconscient, reste-t-il insu ; ajoutons encore qu’il n’y a pas de savoir sur ce non-savoir, comme dans la prise de conscience socratique. Certes on sait bien que l’on sait “quelque part”, et l’on sait qu’on en jouit, mais l’on ne peut rien en dire pour autant : du moins est-ce ainsi que Lacan repère et déduit littéralement l’“autre jouissance” de la femme. 
Si la parole est ici impuissante, il n’en va pas de même de la lettre qui véhicule bien quelque chose de la jouissance, d’abord de ce que celle-ci se démontre de la logique mathématique elle-même, et ensuite se montre, s’exhibe dans la “lalangue” du sujet. Quoi qu’il en soit, ces deux formes de savoir se supportent du signifiant comme tel, ce qui veut dire que son lieu est là où le signifiant se pose, en l’Autre. C’est l’Autre qui sait, et il y a toujours du savoir, en l’Autre, à prendre, à apprendre. Lacan ne se prive pas, comme d’habitude, de jouer sur les mots : “Le sujet résulte de ce qu’il doive être appris, ce savoir, et même mis à prix, c’est-à-dire que c’est son coût qui l’évalue, non pas comme d’échange, mais comme d’usage” (ibid.). Il n’est pas facile de jouir du savoir, mais s’y exercer est la seule voie pour son acquisition et son renouvellement. “Car la fondation d’un savoir est que la jouissance de son exercice est la même que celle de son acquisition” (ibid.). C’est pourquoi il est bien possible que les ordinateurs pensent. Mais qu’ils sachent — autant dire qu’ils jouissent — c’est douteux. 
Aucun confusionnisme dans la position de Lacan, aucun immanentisme d’un savoir se sachant. Ce savoir ne tient que de la lettre, en commençant par le trait unaire qui, dans sa répétition, est l’origine et plus exactement “le moyen de la jouissance”. Cela suggère que le savoir n’est pas une donnée, même si disponible en l’Autre, mais plutôt qu’il relève d’un “travail”. Non que le signifiant en travaillant, ou pire, que le travail en soi puisse produire un quelconque savoir ; le signifiant, le trait unaire par exemple, est d’emblée au niveau du savoir : qu’on le situe de même au niveau de la jouissance ne signifie rien d’autre que le savoir travaillant produit une perte, à la fois jouissance et perte de jouissance, représentées par ce que Lacan appelle “objet a” (sur le versant de la perte et du désir) ou “plus-de-jouir” (sur le versant du reste et de la jouissance). C’est pourquoi encore on ne doit pas imaginer le signifiant ou le savoir comme désincarnés : il s’agit au contraire de la fondation d’un corps, un corps de jouissance autant que de fantasme, habité en creux par l’objet ‘a’ et habillé par l’image spéculaire i(a). “L’affinité de la marque avec la jouissance du corps même” (L’Envers de la psychanalyse, p. 55) n’apparaît jamais mieux que dans la perversion, nommément la pratique érotique de la flagellation. Mais la jouissance masochiste elle-même s’institue d’une marque, d’un écart nécessairement faible, à la mesure du trait qui seul à se répéter fait couler la jouissance, provoque cette perte (que Lacan thématise comme effet d’entropie) et la compensation nécessaire, le plus-de-jouir à récupérer. Et ce qui fait que l’inconscient n’est pas un savoir comme les autres, un de ces savoirs se sachant et contents de l’“être” (à tous les sens de l’expression), c’est qu’il résulte de la fonction du plus-de-jouir comme tel. Et donc Lacan de poser sa définition : “Ce savoir est moyen de jouissance” (ibid. p. 54). 
La thèse contraire, imputable au pervers, serait de prétendre qu’il y a un savoir “de” (ou “sur”) la jouissance. Mais bien sûr cette volonté de jouissance et ce savoir-jouir ne sont que fantasme empêchant toute jouissance réelle. Comme si tenter d'en savoir toujours plus du possible corporel pouvait conjurer l’impossible du rapport sexuel… Le pervers se veut maître ès-jouissance, prétend savoir ce qu’il en est de la “chose”, ce qui représente purement et simplement le déni “de ce que le sujet soit conséquence du savoir” (Lacan Ecrits, p. 787). Le sujet, conséquence du savoir, le savoir, moyen de la jouissance, et la jouissance, conséquence d’un fantasme propre à la “faire-savoir” et en aucun cas réductible à un savoir-faire (le savoir jouir-pervers). Bref si la jouissance est en corrélation avec le savoir, cela signifie que le savoir est inconscient (S1 ne sait pas ce qu’il est pour S2) et que le sujet est condamné à manquer la jouissance (à désirer toujours l’objet manquant). Lacan dit que le savoir est un fantasme fait pour la jouissance comme il dit, par ailleurs, que le discours est du semblant fait pour pallier le manque de jouissance...