samedi 12 avril 2014

La jouissance toxicomane


"Il n’y a pas d’autre définition de la drogue que celle-ci : c’est ce qui permet de rompre le mariage avec le petit zizi." (Lacan)
 

La psychose consacre la séparation du sujet par rapport au grand Autre symbolique et sa confrontation directe avec l’objet, un sujet hors-aliénation placé tout entier sous la dépendance de la Chose maternelle, cet Autre réel. Mais le psychotique ne choisit pas cette position structurale tandis que, nonobstant les déterminismes sociaux ou autres, on peut dire que le toxicomane fait le choix de son a-diction, de sa non-aliénation ou sa déconnexion de l’ordre symbolique. En somme ce n’est plus tout à fait un exil, dû à la forclusion d’un élément symbolique majeur, mais une protestation, un refus d’en passer par le désir de l’Autre et la cession de la part de jouissance qu’il implique. Le “drogué” ne veut rien céder de sa jouissance, en quoi il s’apparente plutôt au pervers — mais ce seul trait ne suffit pas à le ranger définitivement dans cette catégorie, car à leur manière également le fou et le névrosé ne cèdent pas sur une certaine forme de jouissance. Le plus souvent on a plutôt affaire à un comportement pervers au sein d’une structure névrotique. La “structure” tient compte du positionnement du sujet par rapport à la jouissance, en tenant compte de l’Autre et de l’objet. Par exemple on pourrait dire que le suicide est un acte de “folie” de la part d’un sujet névrosé. Certes la toxicomanie est bien, sous certains aspects, une forme de suicide, mais le rapport à la jouissance n’est pas le même : le suicidé, comme le psychotique, est fou — au moins un instant — de croire qu’il peut incarner la jouissance en tant que “sujet” (non castré ou non barré), dans la fulgurance du “se donner la mort”. Bien sûr il ne fait que se donner à la mort (qui est l’Autre le plus réel), tout en gravant sur l’Autre symbolique — société, famille, Dieu, “univers” stigmatisés — la marque de son inconsistance (“tu n’auras pas pû empêcher ça!”). Névrose au niveau de la décision consciente impliquant le désespoir, perversion de l’acte en tant que le sujet occupe une position d’objet (ce corps, jeté à la face du monde), mais folie également de croire que ce corps peut signifier le monde, en être le symbole sacrifié, et donc signifier la destruction du monde avec sa propre destruction. Il n’empêche qu’à la différence du fou, le drogué ou l’alcoolique a fait le choix de se droguer (en réalité il a fait le “choix de la névrose”, comme le dit Freud, ce qui l’a conduit à se droguer), et il est non moins vrai qu’à la différence du suicidaire ce n’est pas comme signifiant qu’il manifeste et qu’il livre son corps à l’Autre, mais comme objet dégradé et pourrissant, bien fait pour colmater le manque et assurer la jouissance d’un Autre pressenti comme non moins pourrissant (le drogué ne fait-il pas marcher la machine “pourrie” du monde capitaliste qui l’a “pourri” (gâté) et maintenant le laisse pourrir ?).

Comme le drogué passe à l’acte quotidiennement et ne se contente pas de le ruminer intérieurement, dans son seul fantasme, on peut parler de perversion et plus précisément de masochisme. Mais on ne peut pas parler de folie car le sujet ne se prend pas directement pour le signifiant du manque dans l’Autre, écrit S(Ⱥ) par Lacan. En revanche le “principe”, sinon la structure, de toutes ces manifestations subjectives reste l’“a-diction”, soit la séparation en tant qu'opération opposée justement à l’aliénation. Il s’agit toujours de forcer l’accès à la jouissance en déniant le passage par le discours (lien social) et la dette symbolique, parce que celle-ci signifierait le renoncement à la jouissance. Le toxicomane se débarrasse de cette dette en livrant son corps en échange — échange purement économique (il faut dire que la société le lui rend bien, puisqu’elle fournit l’objet du délit via les trafiquants : on ne peut pas séparer le problème de la consommation de la drogue et celui de sa distribution) et non échange symbolique donc, car ce corps est vidé de toute signification phallique, sexuelle, et bien sûr ne fait plus l’objet d’intérêt érotique (à cet égard il y a une totale correspondance entre l’impuissance de l’homme alcoolique et le dévergondage de la femme elle-même alcoolique, son corps ayant perdu toute valeur à ses yeux — sinon marchande éventuellement). On retomberait plutôt dans l’auto-érotisme originaire qui est proprement la jouissance de la mort. La drogue est davantage un substitut à la sexualité qu’elle n’est elle-même, comme substance, un substitut de l’objet sexuel. Il ne s’agit pas, comme le dit Lacan, de remplacer le “petit zizi” mais bien de “rompre le mariage avec le petit zizi”, et ce mariage, avant d’être sexuel, est d’abord symbolique. Le drogué ne veut pas entrer dans le jeu du désir de l’Autre, des concessions et des discours : plus de discours !, l’a-diction est le rejet de toute é-diction de tout Autre.

On comprend que si le psychanalyste pense pouvoir intervenir en l’espèce, ce ne peut être au moyen d’interprétations qui ne feront que conforter le sujet dans son déni. La voie est étroite car seul le silence pourra sans doute lui témoigner d’une présence symbolique, mais en même temps il fuira devant un tel silence absolu, tandis que le geste d’aborder avec neutralité l’a-diction dont il souffre (jouit), pour l’aider à “gérer la situation”, le maintiendra dans le mépris de l’Autre dans lequel il verra le psychanalyste au même titre que le médecin ou l’éducateur spécialisé. Il y a donc à faire silence, mais seulement sur l’a-diction, sur la toxicomanie. Le sujet en sera assurément dérangé car il s’est rebaptisé lui-même “toxicomane” et se figure qu’il est là pour “en” parler : beau prétexte justement pour différer l’analyse. Comprenons bien qu’il s’agit de  restituer, non pas seulement un sujet inscrit au registre du symbolique, comme on le croit trop souvent en lisant (mal) Lacan, mais aussi au registre du corps. Le toxicomane se veut et se fait objet en-corps ; il faut donc, et il n’y a pas d’autre issue que de lui proposer l’image d’un sujet corporel n’ayant pas, surtout pas, à exclure la jouissance. Le corps fait le tri lui-même de la jouissance qu’il peut supporter, et cela n’a rien à voir avec l’échange phallique. Ce corps de jouissance reste pourtant signifiant ; il est strié de S(Ⱥ), parcouru du manque de l’Autre — ce qui évite de définir dogmatiquement l’Autre comme manque, justement —, et le parcours thérapeutique n’a rien à voir avec la parole (seule) ou avec des techniques corporelles (seules). Il consiste à repérer ces striures, ces passages de la jouissance ainsi que le passage enfin à l’autre corps, via d’autres striures et d’autres parcours, au-delà de la notion un peu trop spéculative du “désir de l’Autre”. C'est-à-dire que dans un premier temps il faut lui proposer de participer, par le moyen du signifiant, à ce qui s'entend bien comme jouissance (et non seulement désir) de l'Autre ; autrement dit transformer sa dope habituelle en un dopage au signifiant. Enfin, au-delà de la cure, il pourra accéder à  une jouissance du signifiant qui signera son entrée à la fois dans un désir singulier et dans une jouissance corporelle enfin autre.