jeudi 9 janvier 2014

La pathologie comme débordement de la jouissance

Sous le titre de “pathologie” l'on entend, en psychanalyse, les troubles essentiellement corporels que l’on peut attribuer à une production de la jouissance, et plus précisément, comme le dit Nasio (Cinq leçons sur la théorie de Jacques Lacan, 2001), à un “débordement” de la jouissance. Cette question avait déjà été abordée par Freud au titre général de la “conversion”, nomément hystérique, afin d’expliquer certaines affections physiologiques pouvant aller du simple dérèglement psycho-somatique jusqu’aux atteintes fonctionnelles et aux lésions organiques les plus graves. Freud avait alors émis la thèse d’un investissement massif de l’organe par l’énergie libidinale, ayant pour effet de conférer une signification érotique et même génitale à l’organe en question, dont le fonctionnement normal se trouve ainsi perturbé. Lorsque la libido s’y accumule et y stagne en quelque sorte trop longtemps, il n’est pas rare qu’elle provoque des “modifications toxiques”, selon l’expression même de Freud, de nature certes pathogène mais n’en relevant pas moins d’une jouissance qu’on peut qualifier d’excessive. D’ordinaire, le symptôme hystérique “classique”, se manifestant comme retour du refoulé, maintient néanmoins le refoulement avec lequel il se confond d’ailleurs, comme l’a dit Lacan. Le symptôme garde une dimension symbolique et plus précisément métaphorique : le “père symbolique”, synonyme du désir, s’y trouve désigné sinon librement parolisé. 
La thèse de Nasio, concernant ce qu’il appelle “les formations de l’objet a”, c’est que ces formations, à l’origine psychiques, ces flux de jouissance ont passé outre la barrière du refoulement pour se manifester dans le réel organique et cellulaire. La grande différence avec le symptôme réside dans le fait que sa production ne dépend plus de l’économie interne et purement signifiante du sujet. Il ne s’agit pas de signifiants représentant symboliquement le sujet pour un autre signifiant, mais d’objets ‘a’ représentant réellement le sujet en sa jouissance, et ce vis-à-vis d’un grand Autre dont il prétend colmater directement la faille. Du point de vue de l’analysant, c’est l’analyste qui pendant la cure tient lieu de grand Autre, et les débordements de jouissance constatables parfois au plan pathologique ne sont pas sans lui être destinés. L’analyste ne peut cependant intervenir que s’il quitte la place idéale que lui assigne le patient et s’il incarne au contraire l’objet ‘a’ lui-même, soit en l’occurrence l’organe ou la portion de chair affectés. Mais comme le fait observer Nasio, la place de l’analyste est en réalité double voire multiple : il faut qu’il soit à la fois l’organe en tant qu’objet et sa perception, sa dénonciation, et plus encore l’énonciation intervenante qui fournira au patient la preuve et l’épreuve de l’essence subjective de son mal. De même qu’il a incorporé un excès de jouissance pour compenser le manque dans l’Autre, il lui faut maintenant reporter et rejeter ce trop-de-jouir sur le corps de l’autre présent réduit à l'objet-déchet.