lundi 28 octobre 2013

Dérives perverses en psychanalyse

Qu'est-ce que la perversion en psychanalyse, qu'est-ce que la perversion psychanalytique ? Le risque de dérive perverse de la situation psychanalytique est bien réel, étant donné la nature même du transfert qu'elle met en place. Il y aurait même, selon Serge André (L'imposture perverse, Seuil, 1993), une « analogie de structure » entre analyse et perversion. D'une part le transfert consiste en la supposition que le patient fait à son analyste de détenir un savoir répondant aux questions qu'il se pose. Or, premier obstacle, le savoir ne suscite aucun désir véritable (il n'y a pas de désir de savoir), mais seulement de l'amour, et l'on sait les dérives identificatoires que l'amour peut entraîner. D'autre part, l'analyste est en position de cause, il est là pour causer le désir de l'analysant, c'est-à-dire soutenir une interrogation sur le désir de l'Autre. C'est pourquoi, derrière toute demande adressée à l'analyste, se loge une supposition de désir ayant cette propriété, entre autre, d'amener l'angoisse chez le patient. Il ne s'agit pas seulement du désir supposé à tel analyste par tel analysant, ou du désir effectif et singulier de cet analyste pour cet analysant, mais bien du Désir de l'Analyste en tant que tel. Si l'art psychanalytique consiste bien en une transmission de désir, de l'analyste à l'analysant, il faut en effet supposer un Désir spécifique, inhérent à la position de l'analyste. Selon Lacan, le désir de l'analyste est d'amener un sujet à produire le signifiant auquel il pourrait s'assujettir, afin de donner sens - jouis-sens, plus exactement - à son symptôme. Choisir son symptôme, l'assumer, l'affirmer - tel est ce qui motive en règle générale la demande du sujet pervers en analyse, et ce qui lui est le plus souvent proposé, même si ce n'est qu'une demi-solution. Il y a évidemment une analogie entre la fin de l'analyse, savoir y faire avec son symptôme, et le savoir-faire avec la jouissance qui caractérise le pervers. Le pervers et l'analyste ont ceci en commun d'occuper une position qui est celle de la cause, cause de la jouissance dans un cas et cause du désir dans l'autre ; mais dans les deux cas, pour parvenir à ces fins, il est nécessaire de provoquer une division du sujet.

L'analyse devient perverse lorsque, pour résoudre les symptômes du patient, pour annihiler l'angoisse que la situation analytique génère inévitablement, l'analyste se propose lui-même comme jouissant : il peut alors, soit jouir de la division du sujet et faire jouir le grand Autre de la psychanalyse elle-même, soit partager cette jouissance avec le patient, lequel pensera alors avoir trouvé chez son analyste un modèle, un maître, un ami qui lui veut du bien, dans tous les cas dépositaire d'un savoir certain sur la jouissance. D'autre part l'analyse devient perverse lorsque la division du sujet par le signifiant ne laisse pas émerger, précisément, le sujet du signifiant, le logos dûment extrait du pathos de la plainte, envahissante en début d'analyse : si en principe l'analyste s'efface en parole devant l'analysant, et demeure insensible devant sa plainte, évitant à tout prix (c'est le cas de le dire : sa jouissance est limitée au salaire perçu) de jouir de la situation, la tendance du pervers (sadique) est de jouir de la plainte pour finalement monopoliser la parole, ne laissant à la victime que le privilège du cri, recherché comme fétiche par le pervers (cf. J. Carmet dans Buffet Froid de B. Blier expliquant pourquoi il étrangle des femmes dans les terrains vagues). On doit comprendre qu'un pervers sadique n'est pas seulement une personne coutumière des passages à l'acte, mais que son acte pervers consiste bien plus souvent dans la mise en acte et en publicité de son fantasme dans son discours : la jouissance du dire apparaît ici sans limite, car une fois le pervers lancé dans le récit de ses fantasmes, dans le fil d'une cure, il est bien difficile de l'arrêter.

Dans le registre de la confusion du pathos et du logos, et comme exemple de dérive perverse de la psychanalyse, on ne peut pas ne pas évoquer le cas de Ferenczi. Celui-ci avait inventé un style d'analyse dont la finalité s'affichait clairement comme une volonté de tout dire, comme un épuisement du dire commun de l'analyste et de l'analysant - exactement comme dans le récit sadien, où le bourreau et la victime n'en finissent pas de jouir et de souffrir, sont perpétuellement rappelés à cette tâche. L'analyse selon Ferenczi est une véritable torture, aussi bien pour l'analyste que pour l'analysant, même si apparemment la cure prend une tournure plus compréhensive, voire franchement affective, entre les deux partenaires (Ferenczi va jusqu'à parler d'"analyse mutuelle"), qu'avec une cure freudienne classique. Il est clair que Ferenczi eut à souffrir de l'inachèvement de sa cure auprès de Freud et de l'"insensibilité" de ce dernier à l'égard d'une demande (d'analyse, d'amitié, etc.) devenue envahissante. Il est probable que son entêtement à innover dans une direction si manifestement opposée à celle du maître comportait une part de défi et aussi de dépit, à cause même de l'inflexibilité de Freud. Alors Ferenczi reproduit sans sa relation avec ses patients le complexe non résolu avec Freud, sur un mode sado-masochiste. Il se présente comme victime de ce dernier mais également se voudrait son bourreau en tentant de forcer son fantasme, en lui faisant avouer ce qui restait non-dit de son transfert inachevé avec Fliess. A l'égard de ses patientes, il adopte une attitude à la fois active et passive ; il éponge au maximum la souffrance de celles-ci, et, au nom d'un amour qui ne doit connaître aucune limite, qui se doit d'être pur et passionnel, se livre pratiquement à des abus sexuels sur leurs personnes. Ferenczi imagine que l'amour et la compassion sont des vertus essentiellement féminines, et il identifie l'analyste à cette faculté de recevoir la souffrance d'autrui et de la transmuer en jouissance mutuelle. L'analyste occupe la place première et fondamentale de la mère qui se laisse dévorer et sadiser par ses enfants ; au-delà, c'est également la place de l'enfant sadique et cannibale, puisque l'analyste selon Ferenczi ne doit pas lâcher l'analysant (avant la "guérison complète", et que "tout soit dit"), et donc va le disséquer à vie.

On ne peut être plus éloigné de la conception lacanienne de la cure qui, s'appuyant sur la réalité de l'inconscient, tient à marquer le caractère indépassable du semblant qui caractère le signifiant et son usage. Si l'analyste doit occuper la place de l'objet (a), ce n'est certainement pas pour confondre celui-ci avec une présence venant combler tout manque, ce n'est pas pour le confondre avec la Chose maternelle. Il importe également de souligner le caractère irréductible du fantasme sous-tendant le désir de l'analyste, lequel ne saurait être un désir pur, et encore moins un désir de pureté. En réduisant la Chose à l'objet (a) comme plus-de-jouir, reste d'une jouissance mythique, Lacan-analyste adopte la position de la femme pas-toute, de la Femme en tant qu'elle n'existe pas, même si c'est sous le masque du Père - du "sinthome" selon le mot de Lacan - qu'est présentifiée l'incomplétude de la Femme. Or dans les faits, Lacan lui-même n'échappe pas à un certain purisme (ou tragique) du désir de l'analyste, qualifiant volontiers ce dernier de "saint" ou de "rebut de la jouissance". Il faudrait voir si le goût immodéré et typiquement lacanien pour l'interjection, la coupure, le silence interprétatif, la séance courte, etc., tous procédés censés éveiller le désir de l'analysant, ou plutôt éveiller l'analysant à son désir, ne conduisent pas eux-mêmes à une sorte de perversion de l'analyse au profit de la jouissance d'un grand Autre tout désigné, la Psychanalyse elle-même. C'est du moins ce que l'on peut craindre lorsque le bien-dire de l'analyste en séance se réduit au non-dire pur et simple, et à l'extérieur consiste à dire du bien de l'Ecole psychanalytique. D'autre part, dans le cas personnel de Lacan, n'est-il pas évident que sa voix fonctionnait comme objet-cause pour ses analysants et/ou auditeurs, et que la jouissance liée à ce phénomène était de part et d'autre éminemment perverse ?