mercredi 17 juillet 2013

L'homosexualité masculine et ses identifications

En tant que mode de réponse à l'angoisse de castration, l'homosexualité (tout comme l'hétérosexualité, d'ailleurs) n'appartient à aucune structure clinique particulière et présente une grande variété. On la rencontre aussi bien dans la psychose que dans la perversion ou la névrose, et bien sûr aussi dans la sublimation, comme quoi son caractère "pathologique" est un leurre. (heureusement plus aucun psychanalyste n'affirme cela). Par ailleurs ses formes masculines ou féminines ne sont aucunement symétriques. Dans la mesure où elle consiste à aimer les hommes, voire la virilité pour elle-même, et non les femmes (ce qui peut paraître un truisme), il faut voir son origine véritable dans une fixation à l'amour paternel, même si l'image du père est généralement recouverte par celle de la mère, ce qui permet au sujet de conserver le "genre" masculin. Le lien privilégié que celui-ci entretien avec sa mère, dans l'ordre du désir, et sa position d'objet destiné à combler la castration maternelle au niveau du fantasme, n'empêche pas le noyau amoureux père-enfant d'être déterminant (à la différence de la psychose). Soit le sujet homosexuel s'identifie au père aimant, soit il s'identifie au garçon aimé par le père, ce qui donne les deux variétés d'homosexuels, actifs et passifs. Dans les deux cas, l'ambiguïté quant à l'identité sexuelle y est savamment entretenue. On en veut pour preuve la pratique du travestissement : pour être réellement sexy et excitants, les vêtements ou les accessoires arborés par les homosexuels virils, tels les uniformes militaires ou policiers, doivent laisser deviner des dessous d'un genre plus délicat, tandis que les apparats explicitement féminins de certains homosexuels, de l'ordre du maquillage ou du déguisement, n'ont d'autre fonction que de masquer et finalement d'exhiber les attributs virils. 

Il reste à comprendre l'exceptionnelle constance, à travers les siècles et les cultures, non seulement du lien homosexuel masculin mais aussi de sa répression. La dépendance à l'égard d'un père totémique, à la fois aimé et redouté, portant de toute sa mythique autorité le lien social tout entier, explique sans doute que l'homosexualité exhibant un tel amour, soit en bute aux représailles de l'instance paternelle elle-même. En fait, l'expression de l'amour homosexuel pour le père et sa répression sont les deux faces contradictoires d'un même lien, d'autant plus prégnant politiquement et socialement qu'il est occulté individuellement. La source totémique du lien homosexuel s'affiche dans les pratiques initiatiques de nombreuses cultures, qui imposent une allégeance homosexuelle totale du futur initié à l'égard de son maître, du moins le temps que dure son "éducation". Par ailleurs, se défaire du pouvoir totémique tout en le perpétuant socialement, n'est-ce pas ce que le maniement des armes et la tuerie organisée (chasse, guerre) réalisent depuis la nuit des temps en répétant le meurtre du père, mais aussi en perpétuant un lien homosexuel sous-jacent ? Ainsi se vérifie que les plus virulents pourfendeurs de l'homosexualité masculine, au nom de la "nature" ou encore de l'ordre moral, vivent toujours dans la dépendance inconsciente et collective d'un tel lien. (Il faut noter que si l'homosexualité féminine fait plus ou moins exception à la répression, c'est précisément parce que ses implications et plus exactement ses fondements politiques sont nuls. En effet, il n'échappe pas aux hommes exerçant le pouvoir que l'amour homosexuel féminin, prenant appui sur l'amour paternel et imitant bien souvent le désir masculin, ne remet absolument pas en cause la prééminence du phallus ni donc véritablement l'ordre social. Ajoutons à cela qu'il représente un attrait fantasmatique non négligeable pour l'homme!) Donc les sources initiatiques, politiques et culturelles de l'homosexualité se confondent au sein d'un discours dominant qui n'est autre que le discours du maître, au service de ce que l'on pourrait presque appeler "l'ordre homosexuel" (même si le sujet homosexuel, surtout à notre époque, n'est rien que la victime "collatérale" de cet ordre). A l'époque préhellénique, la finalité guerrière de l'initiation ne faisait aucun doute : il s'agissait de forger les mâles combattants en réduisant et en humiliant la part féminine des adolescents. D'autre part, l'ordre social tout entier était suspendu à ces pratiques qui anticipaient souvent les futures alliances familiales et matrimoniales. Selon certaines coutumes indo-européennes, un jeune homme "enlevé" selon les règles, puis affranchi sexuellement (dépucelé) par un homme d'une autre famille, pouvait prendre pour épouse la fille de ce dernier. La pédérastie grecque classique à substitué à cette dimension initiatique et socialement réglée de la pédérastie une dimension purement éducative. En le vulgarisant, elle tend paradoxalement à pérenniser un lien qui devait conduire initialement à une mort symbolique ; à l'époque de Socrate, au contraire, la pédérastie est le moyen même pour parvenir à l'immortalité que propose la philosophie, soit la science de l'amour et l'amour de la science confondus. Les Romains perpétuent le culte de l'homosexualité, tout en la condamnant sous certaines formes. Comme les Grecs, ils conçoivent avant tout la différence sexuelle selon le clivage maître/esclave, plutôt que homme/femme. Si bien que le plus important, la vertu, ce n'est pas d'être homo ou hétéro, mais d'être actif. L'homosexualité purement passive était condamnée tout comme les relations aberrantes, dénaturées, entre maîtres et esclaves par exemple. Dans le fond, si cette époque était moins libérale que la nôtre, elle était aussi moins naïve. En effet, que signifient toutes ces pratiques plus ou moins rituelles, concernant l'accès à la virilité, sinon le fait précisément que la virilité, cela s'acquiert : on ne naît pas homme, on le devient. Vérité étonnante pour la psychanalyse freudienne qui semble avoir réservé ce devenir à la femme. Selon Freud, la reconnaissance de l'identité sexuelle est surtout problématique pour la femme, un homme sachant toujours à quoi s'en tenir grâce à l'organe qu'il détient de nature. La question moderne de l'homosexualité, et les questions des homosexuels à la psychanalyse, opposent un démenti cinglant à pareille certitude. D'autre part, on commence à comprendre que la question de l'homosexualité constitue, en tant que telle, une quête initiatique de la virilité. A partir du moyen-âge, il est vrai que cette quête apparut de plus en plus contre-nature. Les raisons en sont complexes. La religion chrétienne ne condamne pas dogmatiquement l'homosexualité ; d'ailleurs que ce soient dans les communautés monastiques ou dans la chevalerie, l'idéal homosexuel resta extrêmement prégnant. Ce n'est pas encore le choix de l'objet, masculin ou féminin, mais plutôt le choix du sexuel comme tel qui fait problème et attire les foudres de l'Eglise. Encore ce mouvement répressif clérical fût-il assez tardif, postérieur en tout cas aux croisades, le "bon chrétien" ayant tendance à diaboliser et à reporter sur le "mauvais musulman", l'Autre, la réalité diabolique du sexe, du viol et de la sodomie. S'y ajoute des interrogations plus théologiques, à partir des 12è et 13è siècles, sur l'aspect plus ou moins licite des actes homosexuels au regard de la Nature et de la Création. Le concept de Nature est suffisamment large et contradictoire pour autoriser une thèse et son contraire : y voyant le principe actif et mouvant de toute chose, les philosophes antiques en faisaient aussi la source et la justification de leur homosexualité active. Mais au moyen-âge, l'aspect passif de "création" prend le dessus, cependant que la divinité en dernière instance de la nature lui assigne comme but la réconciliation des contraires, le retour à l'unité divine ; bref, en matière de sexualité, on ne jure plus que par l'union soi-disant naturelle du mâle et de la femelle. Les contradictions de la morale se nourriront longtemps des apories propres au concept de nature, déjà présentes chez un saint Thomas d'Aquin par exemple, lequel nous parle d'une nature-vie dont participe la part animale de l'être humain en tant qu'elle vise la légitime reproduction de l'espèce, mais aussi d'une nature-raison propre à l'homme et à sa finalité mystique, préconisant alors plutôt la chasteté. Dans les deux cas, l'homosexualité est jugée contre-nature. 

La psychanalyse a définitivement rompu avec la thèse qui voudrait voir une continuité entre la sexualité animale et la sexualité humaine et qui voudrait imposer une normalité des conduites en fonction de ce qui serait conforme à la nature humaine. Tout porte à croire que la sexualité humaine fut d'abord déviante au regard de la nature, pour appartenir de plein droit à la culture. D'ailleurs, la reproduction sexuée dans le monde animal n'apparaît pas en elle-même comme une évidence ; elle ne sert pas la reproduction d'une espèce (aussi efficace, sinon plus, sur le mode asexué) mais plutôt sa différenciation et sa diversification. Quant à l'espèce humaine, on sait que la rupture culturelle d'avec le monde animal est marquée par la loi de l'exogamie et l'interdit de l'inceste. Dans ce monde humain, les femmes sont placées le plus souvent comme instruments de la jouissance des mâles, alors que c'est l'inverse dans le monde animal. Enfin la psychanalyse va plus loin encore que l'anthropologie, elle détruit la croyance en une complémentarité naturelle des sexes à l'échelle humaine, ou pire (ou mieux) encore, elle affirme comme Lacan qu'il n'y a pas de rapport sexuel. Le propre de l'humain étant la parole, sa sexualité se trouve irrémédiablement lestée par l'élément symbolique, médiatisée par la demande et la nécessité de la jouissance, distribuée et différenciée au terme de "complexes" familiaux, au premier rang desquels se trouve le complexe d'Œdipe. Ce que la psychanalyse appelle le Phallus est l'unique symbole, pour les genres masculin et féminin, du désir sexuel en tant que structuré par le manque, et se substitue proprement à l'instinct. Il n'est pas évident, sous ce régime, qu'un mâle soit attiré par une femelle, et réciproquement. L'assomption de la castration pour un sujet signifie donc ceci : un garçon devra "réaliser" qu'il n'est pas le phallus de sa mère, s'il veut prétendre le posséder, et désirer plus tard une autre femme ; une femme devra réaliser qu'elle ne l'a pas, du moins pas complètement, si elle veut désirer à son tour un homme. Mais finalement le choix de l'objet (l'"orientation") s'avère accessoire, s'il est assumé, l'enjeu étant avant tout la possibilité de désirer tout court. C'est bien dans ce contexte, dans cette articulation du complexe d'Œdipe et du complexe de castration, que s'installent les formes perverses et névrosées d'homosexualité qui justement n'assument pas la castration. Celle-ci peut être insuffisante, comme dans la structure perverse, au point que le sujet abandonne tout espoir de posséder le phallus, et se contente de l'être pour colmater la castration maternelle, selon le procédé du démenti qui produira le fétiche. Si le pervers ne désire pas vraiment, porté qu'il est par une volonté de jouissance absolue et immédiate, le névrosé se contente de différer son désir et encore plus sa jouissance, se sentant en quelque sorte "trop" castré par l'Autre (paternel) ; incapable d'assumer son "avoir", il s'imagine presque "être" le phallus à la manière perverse. La crainte et en même temps l'amour du rival paternel produisent une féminisation du fils, caractéristique de l'homosexualité névrotique ; le choix d'objet homosexuel rend toutefois compatible le désir pour la mère, à qui il consacre sa virilité, et l'amour fusionnel pour le père. De son côté, l'homosexuel pervers incarne d'autant mieux la contradiction quant à l'identité sexuelle, qu'elle est structurée par le démenti. D'une part le pervers reconnaît l'existence de la castration maternelle, donc se prend réellement pour un homme possédant le phallus ; mais d'autre part, il la nie quand même et fait comme s'il était le phallus maternel : le fétiche réalise objectivement un compromis entre ces deux positions. Posture inconfortable, qui semblerait à quiconque insoutenable ; et pourtant le propre du pervers est de soutenir cette imposture (selon le mot de Serge André). L'imposture première appartient à la position perverse elle-même, au niveau de l'être ; l'imposture seconde concerne tous les rites mis en œuvre, exactement comme aux âges archaïques, pour accréditer la possession du phallus et affirmer une virilité qui semble n'être jamais assez idéale ou assez pure. Ajoutons à cela que les insignes phalliques sont puisés chez la mère, ou la grand-mère, évidemment pas chez le père dont la fonction est dévalorisée dans le discours de celles-ci. Il y a une véritable éthique de la transmission, chez l'homosexuel pervers, pour tout ce qui touche à la définition du mâle, qui fait de lui un authentique moraliste. On pourrait peut-être conclure de cette tendance à la pédagogie, déjà présente en Grèce et faisant suite aux anciens rites initiatiques, que l'homosexualité tient son essence de la pédérastie. Ceci n'est concevable qu'à maintenir une dimension authentiquement amoureuse dans la "psychologie" de ces sujets, faute de quoi on risque de ne retenir que l'impératif de jouissance et les réduire à des monstres jouisseurs. Disons que l'impératif de jouissance signe la perversion comme telle, tandis que le lien homosexuel mérite le qualificatif d'amoureux, ou d'érotique, au même titre que le lien hétérosexuel. Pour revenir à cette "morale de la virilité" que l'on rencontre développée chez des écrivains homosexuels célèbres, comme Jouhandeau et Montherlant, ou Genet et Mishima dans un style plus "hard", il convient de souligner ses particularités. La virilité idéale prônée par ces moralistes ne se définit pas en relation avec la féminité, mais au contraire avec la mort et avec la Loi. Cette virilité de mâles purs, étrangement efféminés par ailleurs, ne se mesure qu'à l'aune d'un "mal radical" spécifique, soutenu par une volonté inflexible et une allégeance absolue au sens du sublime - ce que Lacan résume d'une formule, pour l'appliquer toutefois au psychanalyste : l'idéal de la sainteté par l'abjection. Le moraliste pervers se doit avant tout de faire le mâle et/ou le mal en beauté. La Loi homosexuelle perverse est d'imposer une conception du désir comme mort, une loi dont le caractère absolu annihilerait par avance toute autre loi et tout désir, au point de diviser le législateur lui-même. Cependant le pervers n'est sans doute pas assez bon philosophe : il confond mal radical et mal absolu, en faisant de celui-ci un objet de désir (et pas seulement une caractéristique de la volonté du sujet) rapporté à un grand Autre extérieur et divinisé. La limite ou l'imposture du désir pervers apparaît ainsi car il ne saurait y avoir de mal sans le bien, ni de mâle sans les femmes. Le pervers vit parfois cette impasse en plongeant dans l'abjection, par des conduites addictives ou même suicidaires dont la drague homosexuelle participe en période de Sida. D'autres fois, il se ressaisit et passe du côté de la sublimation, dont l'aspect éducatif dont on a parlé participe assurément, malgré les risques qu'il comporte (pour les enfants, évidemment). La sublimation artistique restant la solution de substitution la meilleure, la plus socialisante pour le sujet, même s'il reste toujours à ce titre un "comédien", comme l'a écrit Sartre à propos de Genet. Le monde devient alors un théâtre, une comédie, et c'est paradoxalement la meilleure façon qui se présente à lui pour aborder le réel. Quant à la psychanalyse, elle ne saurait avaliser un discours qui revendiquerait ou au contraire qui condamnerait l'homosexualité : son discours est celui qui affirme la prééminence du manque dans la sexualité humaine, structurée par la castration, et elle condamne la perversité de tout discours, sur l'homosexualité ou de l'homosexualité, qui proposerait une jouissance absolue en dehors de la dimension symbolique du Phallus. La psychanalyse accueille la revendication homosexuelle en tant qu'elle témoigne précisément du problème de la différence des sexes, et parce qu'elle semble confirmer l'existence d'une seule sexualité - c'est toujours du Phallus qu'il s'agit - génératrice de différences. Bref l'imposture perverse (comme le dit Serge André) ne serait qu'une modalité particulière, sous le sceau du déni, d'une posture phallique universelle propre à l'animal parlant. Cela revient à avouer que les deux font système, relèvent de la même logique d'évitement de la jouissance en se positionnant par rapport au Phallus, symbole du manque. C'est pourquoi l'existence du sujet, en psychanalyse, est encore beaucoup plus "positionnelle" que véritablement "posturale", si l'on peut dire ; elle se meut dans une forme de transcendance (un rapport à soi, même et surtout s'il est manqué) et non dans l'immanence du non-rapport, c'est-à-dire de l'identité. 
A notre avis, il faudrait peut-être revoir les choses par ce bout. Il faudrait prendre au sérieux et surtout généraliser la formule de Lacan à propos du "non-rapport sexuel" et ne pas se laisser obséder par le rapport à l'objet : car même si le choix d'objet proprement dit (les hommes, la virilité) apparaît moins déterminant que l'identification du sujet au phallus (cette fois comme objet imaginaire, faisant défaut à la mère), le sujet homosexuel demeure foncièrement aliéné à l'objet aux yeux d'une doctrine analytique qui ne cesse de l'infantiliser. Il serait resté cet enfant du déni, identifié par désir ou par amour à un père ou à une mère idéalisés, sujet en mal d'identité sommé socialement de choisir le camp masculin ou féminin… Cependant on ne fait jamais que sup-poser cette "souffrance" et cette errance aux homosexuels ; on pense qu'ils aiment les hommes pour l'amour de leur père (c'est surtout la thèse de Gérard Pommier), on va jusqu'à parler de "choix" homosexuel (concept de choix qui renvoie en fait à l'identification) et on leur dénie la paternité d'une posture subjective, ou mieux encore "individuale", qui constitue l'unique et véritable père-version humaine.