jeudi 11 avril 2013

Généralité du masochisme

La structure masochiste de tout fantasme fondamental peut se déduire de la théorie freudienne du masochisme originaire, en tant que phénomène contemporain du refoulement originaire et de la fondation de l'inconscient du sujet. Il indique précisément un reste par rapport au refoulement et une fêlure dans la constitution du savoir inconscient, lorsque virtuellement la répétition pure se substitue à l'articulation signifiante et devient pulsion de mort. C'est dans " Pulsions et destins des pulsions ", en 1915, que Freud révolutionne sa manière de penser l'opposition entre sadisme et masochisme, non plus comme deux actions séparées et complémentaires, mais comme la mutation elle-même de l'actif au passif dans le cadre du circuit pulsionnel. Au départ, la pulsion s'assimile à un pouvoir et à un désir sadique de captation, de maîtrise des objets : manger c'est détruire, attraper c'est casser. Le narcissisme intervient dans ce processus en relayant la simple satisfaction auto-érotique de la pulsion partielle, sans faire encore de ce sadisme primitif un mode de jouissance, mais en constituant et mémorisant la source organique de la pulsion dans la région musculaire concernée. La source constitue aussi bien le point de retour de la pulsion sur le corps propre, passant maintenant à la voie passive, ce qui implique l'abandon de l'objet, son ébauche de symbolisation et donc la première apparition du "sujet" en lieu et place de l'objet absent. Identiquement, on ne peut pas parler encore de satisfaction masochiste, tant que du champ de l'Autre n'émerge pas un sujet qui, maintenant identifié à l'objet perdu, puisse jouir de moi et m'imposer sa volonté. Logiquement et chronologiquement, la jouissance apparaît donc avec le masochisme, à partir du moment où la douleur ou même la simple passivité prennent valeur pour le sujet de stimulation sexuelle. Quant à la jouissance sadique proprement dite, elle reste secondaire et suppose une identification masochiste préalable, plus fondamentale, se contentant d'effectuer un changement de rôle (maintenant actif) mais non un changement de place (celle de l'objet). Ce n'est qu'en 1920 que Freud éclaircit le principe de la jouissance masochiste, ou de la jouissance comme masochisme "au-delà du principe de plaisir". Le battement plaisir/déplaisir, au niveau du moi, est en effet contredit par la compulsion de répétition au niveau du Ça, qui transforme un déplaisir pour le moi ne satisfaction pulsionnelle. La satisfaction de la pulsion étant proprement la " jouissance ", et la tendance exclusive et répétitive vers une satisfaction première se signalant comme "pulsion de mort". Par la régression et la passivité qu'elle organise, par sa rencontre avec Eros qu'elle contredit tout en l'utilisant (un déplaisir est vécu comme plaisir, une souffrance comme jouissance), celle-ci mérite bien l'appellation de "masochisme primaire" (le masochisme "secondaire" s'appliquant à l'identification structurelle par laquelle un sujet adopte un tel mode de jouissance de façon constante, dans son parcours sexuel). Bref, le sadisme primaire n'est plus premier, si l'on peut dire, et le masochisme n'est plus considéré comme un retour sur soi de la pulsion sadique. Freud montre au contraire le caractère intrinsèque de ce retour, antérieur à toute extériorisation vers l'objet, et explique l'agressivité (et par extension le sadisme) par la nécessité, pour le sujet, de se défendre contre la tendance auto-agressive de la pulsion, en tant qu'originairement pulsion de mort. Du reste l'agressivité elle-même s'applique d'abord à soi, au même comme autre, puis à l'autre comme tel, à partir de ce dédoublement imaginaire qu'on appelle narcissisme...

L'existence et l'insistance d'un masochisme originaire tend à prouver qu'une partie résiduelle résiste toujours à l'extériorisation, à la relation d'objet ; comment ne pas y voir l'incidence du signifiant sur l'organisme, provoquant la scission de la jouissance et du corps, où s'immisce un sujet ? Le masochisme primaire, exprimant l'effet du langage sur le corps, serait directement corrélatif à l'existence du sujet en tant que représentant d'une perte réelle. C'est pourquoi le fantasme masochiste le plus universel reste celui de l'enfant battu, recevant de l'Autre la marque indélébile (au sens propre : les liens entre pathologie dermatologique et masochisme en témoignent !) du signifiant "unaire", auquel le sujet masochiste voue par la suite un culte interminable tandis qu'il se voue lui-même à incarner l'objet perdu, identifiant son être au déchet de l'opération signifiante et se présentant comme tel devant l'Autre, vermisseau tout entier dévolu à sa suprême jouissance. Outre que toute structure inconsciente témoigne nécessairement d'un tel marquage, tendant à prouver que tout fantasme est masochiste par essence, la position précédemment décrite se retrouve dans les trois formes de masochisme secondaire repérées par Freud. Le masochisme dit "féminin", alors qu'il traduit le fantasme bien masculin de la femme soumise et jouissant de l'être, ce qui - dans les termes de Lacan - constitue une solution facile (et imaginaire) à la question de l'Autre jouissance, soit la jouissance féminine. Le masochisme "pervers" (mais le premier l'est tout autant) se constitue par la volonté de masquer la castration de l'Autre, en provoquant (par tous les moyens, y compris les moins indiqués) sa jouissance. Notons que si le sujet pervers s'identifie à l'objet perdu (ici imaginairement retrouvé et conservé), c'est dans d'Autre qu'il trouvera l'objet 'a', spécifiquement dans la voix impérieuse du maître qui fait jouir et jouit de faire jouir. Cela éclaire la troisième forme de masochisme, le masochisme "moral" qui, dans la névrose obsessionnelle notamment, assimile le devoir avec une voix intérieure se faisant l'écho d'un surmoi sadique : le sujet se trouve littéralement corseté, armaturé de règles et de contraintes, stoppé net dans la mise en acte de son désir. Alors que l'hystérique fait rempart de la perversion masochiste au moyen du symptôme de conversion, dont l'aspect de jouissance maligne rappelle qu'il se structure sur le masochisme originaire (chez l'homme, c'est souvent l'impuissance qui signale l'attachement du sujet à un masochisme indélébile, par-delà les traits pervers qu'il peut également développer). Précisons enfin qu'on ne saurait confondre le scénario pervers, construction imaginaire par laquelle le sujet vise son identification à l'objet et se protège par-là même des risques mortels liés à ses pratiques, avec les formes réelles d'auto-mutilation qu'on rencontre dans les psychoses et qui témoignent plutôt, en tant que passages à l'acte, d'une perte de repères signifiants et d'une identification sans limite au grand Autre jouissant. Sinon, la conséquence sexuelle la plus courante du masochisme fondamental à l'œuvre dans les psychoses, est une forme de passivité doublée d'une impuissance quasi-absolues.

Pour autant faut-il reverser le "trait masochiste" (y compris - surtout - sexuel) au registre d'un pathologique plus ou moins sévère, en dehors du cadre de l'identification perverse structurelle, de la voie du symptôme dans la névrose à la solution du passage à l'acte psychotique ? Ce serait contradictoire dès lors que le masochisme primaire lui-même, loin d'être réellement "premier", apparaît comme le corrélat de la subjectivation et de la symbolisation. Il ne s'agit pas simplement d'un "stade" à "dépasser". C'est parce que le sujet parlant se constitue originairement contre lui-même, se divisant d'avec lui-même, qu'il peut être qualifié de masochiste "primaire". La jouissance est passive par rapport au désir, censément actif, dans la mesure où - conséquence du passage par la demande articulée et l'effet négativisant du langage, soit la pulsion de mort - elle en revient toujours mécaniquement à une première satisfaction. Mais c'est par la même voie de la subjectivation qu'il devient possible, sans demeurer sous l'emprise exclusive de l'Autre, de convertir ou de "traiter" - justement à partir du trait masochiste  toujours singulier - une jouissance foncièrement passive et masochiste en une sorte de jouissance masochiste polymorphe et "libre" (qu'il faudrait dire "tercière", après primaire et secondaire), notamment dans le cadre de la sexualité proprement dite.