mercredi 24 avril 2013

Du temps de la jouissance à la jouissance-temps


La temporalité propre de la jouissance se détache, de manière assez nette, de celle du bonheur et a fortiori du plaisir. Une première façon de l’exprimer, malheureusement naïve, serait d’opposer le plaisir comme ce qui est transitoire à la jouissance comme ce qui est permanent ; or cela ne reflèterait justement que la différence, non essentielle, entre le plaisir et le bonheur. On pourrait également rapprocher le temps de la jouissance du temps de la répétition qui caractérise la vie dans son ensemble, l’insistance de la vie des sujets en particulier où la jouissance devient “compulsion de répétition”, en sachant que ce sont plutôt des traits, des signifiants qui se répètent et que ce qui préserve la vie ne poursuit d’autre but, en l’occurrence, que la mort (pulsion de mort). A partir de là il y a deux façons d’interpréter ce réel qui se dresse derrière le mur de la répétition et qui ne peut être qu’une jouissance mythique, celle-là même que Lacan appelle parfois la jouissance de l’Autre ou de la Chose. Selon une première lecture, le temps de cette jouissance appartiendrait à un passé immémorial d’“avant le temps”, donc à l’éternité. Interprétation idéale pour qui considère la jouissance comme étant d’abord essentiellement mythique, n’apparaissant réellement qu’après-coup, après un lent processus de “récupération” qui est aussi subjectivation de la jouissance. Ainsi Nestor Braunstein dans son livre sur La Jouissance s’appuie sur La recherche du temps perdu de Proust pour montrer que ce qui est retrouvé en l’occurrence, contrairement à ce qu’indique le titre, ce n’est pas le temps mais bien la jouissance d’avant le temps, la jouissance comme abolition du temps à travers la recherche subjective de “la première fois”, et selon une méthode d’anamnèse elle-même quasi-analytique. Voilà le réel de la jouissance, qui n’est pas dans le temps, mais qui dépend pourtant, pour être énoncé et donc pour exister de quelque manière, de l’instance symbolique c’est-à-dire en l’occurrence du récit. Argument classique qui consiste à broder sur l’éternité de l’instant, sur l’affranchissement de l’ordre du temps par le biais de l’imagination, de l’intuition et de la mémoire. Dès lors le concept de récupération de la jouissance fait-il autre chose que ramener à du temporaire et à du fantasmatique l’éternité des origines ? “Une minute affranchie de l’ordre du temps a recréé en nous, pour la sentir, l’homme affranchi de l’ordre du temps" (Proust). 
Mais notre réserve la plus sérieuse est la suivante : de ce que la jouissance ne soit pas dans le temps, c’est-à-dire hors du “cours” du temps selon la “succession” d’un passé, d’un présent et d’un avenir, s’ensuit-il qu’elle ne soit pas “du” temps, constitutive voire constituante du temps lui-même ? Il est clair qu’une autre théorie du temps comme d’ailleurs de la jouissance s’impose, ainsi qu’Alain Juranville en a montré les grandes lignes dans son livre sur Lacan et la philosophie. Dans la jouissance, selon cet auteur, s’effectue l’épreuve même du temps, à condition de considérer ce temps comme réel et opposé au temps imaginaire, qui est celui du “monde”. L’épreuve de la jouissance n’est pas hors du temps, bien au contraire, et elle se produit dans le corps. Et Juranville d’apporter cette précision capitale : “Ce qui ne fait que caractériser la jouissance comme jouissance du signifiant”. Le corps, c’est-à-dire le sujet, n’est pas du monde, car il se constitue du signifiant. Rappelons Lacan : “Un corps, cela se jouit. Cela ne se jouit que de se corporiser de façon signifiante". C’est justement en quoi il y a épreuve : épreuve de la jouissance ou épreuve de la signifiance, puisque jouir c’est poser le signifiant comme signifiant.

jeudi 11 avril 2013

Généralité du masochisme

La structure masochiste de tout fantasme fondamental peut se déduire de la théorie freudienne du masochisme originaire, en tant que phénomène contemporain du refoulement originaire et de la fondation de l'inconscient du sujet. Il indique précisément un reste par rapport au refoulement et une fêlure dans la constitution du savoir inconscient, lorsque virtuellement la répétition pure se substitue à l'articulation signifiante et devient pulsion de mort. C'est dans " Pulsions et destins des pulsions ", en 1915, que Freud révolutionne sa manière de penser l'opposition entre sadisme et masochisme, non plus comme deux actions séparées et complémentaires, mais comme la mutation elle-même de l'actif au passif dans le cadre du circuit pulsionnel. Au départ, la pulsion s'assimile à un pouvoir et à un désir sadique de captation, de maîtrise des objets : manger c'est détruire, attraper c'est casser. Le narcissisme intervient dans ce processus en relayant la simple satisfaction auto-érotique de la pulsion partielle, sans faire encore de ce sadisme primitif un mode de jouissance, mais en constituant et mémorisant la source organique de la pulsion dans la région musculaire concernée. La source constitue aussi bien le point de retour de la pulsion sur le corps propre, passant maintenant à la voie passive, ce qui implique l'abandon de l'objet, son ébauche de symbolisation et donc la première apparition du "sujet" en lieu et place de l'objet absent. Identiquement, on ne peut pas parler encore de satisfaction masochiste, tant que du champ de l'Autre n'émerge pas un sujet qui, maintenant identifié à l'objet perdu, puisse jouir de moi et m'imposer sa volonté. Logiquement et chronologiquement, la jouissance apparaît donc avec le masochisme, à partir du moment où la douleur ou même la simple passivité prennent valeur pour le sujet de stimulation sexuelle. Quant à la jouissance sadique proprement dite, elle reste secondaire et suppose une identification masochiste préalable, plus fondamentale, se contentant d'effectuer un changement de rôle (maintenant actif) mais non un changement de place (celle de l'objet). Ce n'est qu'en 1920 que Freud éclaircit le principe de la jouissance masochiste, ou de la jouissance comme masochisme "au-delà du principe de plaisir". Le battement plaisir/déplaisir, au niveau du moi, est en effet contredit par la compulsion de répétition au niveau du Ça, qui transforme un déplaisir pour le moi ne satisfaction pulsionnelle. La satisfaction de la pulsion étant proprement la " jouissance ", et la tendance exclusive et répétitive vers une satisfaction première se signalant comme "pulsion de mort". Par la régression et la passivité qu'elle organise, par sa rencontre avec Eros qu'elle contredit tout en l'utilisant (un déplaisir est vécu comme plaisir, une souffrance comme jouissance), celle-ci mérite bien l'appellation de "masochisme primaire" (le masochisme "secondaire" s'appliquant à l'identification structurelle par laquelle un sujet adopte un tel mode de jouissance de façon constante, dans son parcours sexuel). Bref, le sadisme primaire n'est plus premier, si l'on peut dire, et le masochisme n'est plus considéré comme un retour sur soi de la pulsion sadique. Freud montre au contraire le caractère intrinsèque de ce retour, antérieur à toute extériorisation vers l'objet, et explique l'agressivité (et par extension le sadisme) par la nécessité, pour le sujet, de se défendre contre la tendance auto-agressive de la pulsion, en tant qu'originairement pulsion de mort. Du reste l'agressivité elle-même s'applique d'abord à soi, au même comme autre, puis à l'autre comme tel, à partir de ce dédoublement imaginaire qu'on appelle narcissisme...

L'existence et l'insistance d'un masochisme originaire tend à prouver qu'une partie résiduelle résiste toujours à l'extériorisation, à la relation d'objet ; comment ne pas y voir l'incidence du signifiant sur l'organisme, provoquant la scission de la jouissance et du corps, où s'immisce un sujet ? Le masochisme primaire, exprimant l'effet du langage sur le corps, serait directement corrélatif à l'existence du sujet en tant que représentant d'une perte réelle. C'est pourquoi le fantasme masochiste le plus universel reste celui de l'enfant battu, recevant de l'Autre la marque indélébile (au sens propre : les liens entre pathologie dermatologique et masochisme en témoignent !) du signifiant "unaire", auquel le sujet masochiste voue par la suite un culte interminable tandis qu'il se voue lui-même à incarner l'objet perdu, identifiant son être au déchet de l'opération signifiante et se présentant comme tel devant l'Autre, vermisseau tout entier dévolu à sa suprême jouissance. Outre que toute structure inconsciente témoigne nécessairement d'un tel marquage, tendant à prouver que tout fantasme est masochiste par essence, la position précédemment décrite se retrouve dans les trois formes de masochisme secondaire repérées par Freud. Le masochisme dit "féminin", alors qu'il traduit le fantasme bien masculin de la femme soumise et jouissant de l'être, ce qui - dans les termes de Lacan - constitue une solution facile (et imaginaire) à la question de l'Autre jouissance, soit la jouissance féminine. Le masochisme "pervers" (mais le premier l'est tout autant) se constitue par la volonté de masquer la castration de l'Autre, en provoquant (par tous les moyens, y compris les moins indiqués) sa jouissance. Notons que si le sujet pervers s'identifie à l'objet perdu (ici imaginairement retrouvé et conservé), c'est dans d'Autre qu'il trouvera l'objet 'a', spécifiquement dans la voix impérieuse du maître qui fait jouir et jouit de faire jouir. Cela éclaire la troisième forme de masochisme, le masochisme "moral" qui, dans la névrose obsessionnelle notamment, assimile le devoir avec une voix intérieure se faisant l'écho d'un surmoi sadique : le sujet se trouve littéralement corseté, armaturé de règles et de contraintes, stoppé net dans la mise en acte de son désir. Alors que l'hystérique fait rempart de la perversion masochiste au moyen du symptôme de conversion, dont l'aspect de jouissance maligne rappelle qu'il se structure sur le masochisme originaire (chez l'homme, c'est souvent l'impuissance qui signale l'attachement du sujet à un masochisme indélébile, par-delà les traits pervers qu'il peut également développer). Précisons enfin qu'on ne saurait confondre le scénario pervers, construction imaginaire par laquelle le sujet vise son identification à l'objet et se protège par-là même des risques mortels liés à ses pratiques, avec les formes réelles d'auto-mutilation qu'on rencontre dans les psychoses et qui témoignent plutôt, en tant que passages à l'acte, d'une perte de repères signifiants et d'une identification sans limite au grand Autre jouissant. Sinon, la conséquence sexuelle la plus courante du masochisme fondamental à l'œuvre dans les psychoses, est une forme de passivité doublée d'une impuissance quasi-absolues.

Pour autant faut-il reverser le "trait masochiste" (y compris - surtout - sexuel) au registre d'un pathologique plus ou moins sévère, en dehors du cadre de l'identification perverse structurelle, de la voie du symptôme dans la névrose à la solution du passage à l'acte psychotique ? Ce serait contradictoire dès lors que le masochisme primaire lui-même, loin d'être réellement "premier", apparaît comme le corrélat de la subjectivation et de la symbolisation. Il ne s'agit pas simplement d'un "stade" à "dépasser". C'est parce que le sujet parlant se constitue originairement contre lui-même, se divisant d'avec lui-même, qu'il peut être qualifié de masochiste "primaire". La jouissance est passive par rapport au désir, censément actif, dans la mesure où - conséquence du passage par la demande articulée et l'effet négativisant du langage, soit la pulsion de mort - elle en revient toujours mécaniquement à une première satisfaction. Mais c'est par la même voie de la subjectivation qu'il devient possible, sans demeurer sous l'emprise exclusive de l'Autre, de convertir ou de "traiter" - justement à partir du trait masochiste  toujours singulier - une jouissance foncièrement passive et masochiste en une sorte de jouissance masochiste polymorphe et "libre" (qu'il faudrait dire "tercière", après primaire et secondaire), notamment dans le cadre de la sexualité proprement dite.

Théorie de la castration et perversion


On sait que pour la psychanalyse le désir de l'homme obéit à une logique "phallique" actualisée sur fond de drame oedipien, associant fermement le désir à la Loi et à la symbolisation. L'identification phallique du sujet consiste donc en l'attribution d'un signifiant, précisément celui du manque qui conditionne tout désir. L'identification déployant le processus pervers n'échappe pas à la dimension phallique, même si, dans le contexte infantile "prégénital " où elle intervient, elle se réduit à instituer le sujet pervers en unique objet (phallique) du désir de la mère. Celle-ci incarne la jouissance en apparaissant tout d'abord comme un Autre tout-puissant, puis comme un Autre manquant : il le faut bien pour que l'enfant puisse se proposer de combler ce manque et régler son propre désir à cette enseigne. Cette identification phallique n'est rien moins qu'imaginaire et se voit contrariée par le réel de la castration sans cesse entrevu, sans cesse dénié. Cela a pour conséquence de barrer l'accès à la castration symbolique, celle qui consiste à assumer ce manque grâce à l'intervention médiatrice et symbolique du père (ou du tenant-lieu). Sur ce terrain imaginaire, le père reste un rival lui-même réduit au rang d'objet supposé du désir de la mère. Le phallus n'est pas encore cette fonction (et accessoirement cet organe) dont on dispose, dans le registre de l'avoir, mais cette chose imaginaire que l'on s'imagine être. Pour le sujet pervers, c'est plutôt la mère qui a le phallus, attribution qui résume l'objet réel de son désir, soit la complétude ou la jouissance maternelle. Une telle disposition psychique, si manifestement irréaliste, ne peut qu'engendrer une "angoisse de castration" (l'angoisse étant une confusion des ordres de l'être et de l'avoir) et un ensemble de dispositifs défensifs destinés à la neutraliser. Freud en distinguait deux principaux : la fixation et le déni de la réalité, déterminant respectivement selon lui l'homosexualité et le fétichisme. L'homosexuel reste "fixé" sur l'image d'une mère possédant un pénis, de telle sorte que les femmes réelles manquent toujours de ce précieux attribut, ce qui le conduit à courtiser les hommes. Quant au fétichiste, s'il parvient à faire son deuil du pénis réel, il s'empresse de lui trouver des équivalents, ce qui l'autorise à vivre des situations de compromis en désirant des femmes "pourvues" de ce pénis. Bref, dans tous les cas, le désaveu de la castration maternelle empêche le sujet d'accéder à la castration symbolique, dans la mesure où le père est vu comme un concurrent imaginaire et non comme un allié symbolique pouvant instituer une Loi neutre. Un père qui sera l'objet de tous les défis, une Loi qui sera l'objet de toutes les transgressions. Ce que le pervers ne peut pas symboliser autrement que sur le mode du tout ou rien (mode de l'être), et ce que représente justement la fonction paternelle dans la mesure où un père (qu’il soit un homme, viril ou non, importe peu d’ailleurs) est toujours "pour une femme", ce n'est pas autre chose que le réel de la différence sexuelle. La castration n'est pas autre chose que cette symbolisation qui institue le droit au désir en tant que désir du désir de l'autre (le père est cet Autre médiateur pour l'enfant), et abandon du droit narcissique à l'objet initial du désir.


Formulons maintenant, à titre d’expérience de pensée, les grandes lignes d’une interprétation « perverse » de la théorie de la castration. Le pervers n'admettra pas aussi facilement cette détermination de la fonction désirante par la médiation symbolique, encore moins la réduction proprement castratrice du désir au "droit au désir". Faut-il s’étonner que d'aucuns tournent ce droit en devoir obsessionnel ou en volonté perverse de jouissance ? Il remettra en cause cette dialectique de l'être et de l'avoir recouvrant une distinction forcée entre deux sortes de castration : d'une part la castration maternelle en tant que manque réel, censément désavoué par le pervers, et d'autre part la castration symbolique, celle du sujet, qui désormais doit intégrer ce manque. Mais le statut "réel" de la première n'est pas clair : la toute-puissance imaginaire de la mère n'est-elle pas d'emblée ...symbolique (dans le battement arbitraire de son absence/présence) et langagière, comme le suggère Lacan lui-même ? La possession du phallus n'est-elle pas d'abord signifiante ? En réalité la dialectique phallique se soumet à la règle faussement universelle, et anthropologiquement réductrice, d'un désir de l'Autre conçu a priori comme désir de jouissance. Théorie infantile d’une psychanalyse qui imagine l'homme désirant le réel, comme l'enfant désire le corps maternel ? Le discours sur le désir incestueux serait largement surdéterminé par cette théorie elle-même incestueuse à l'égard du réel, posé tantôt comme Autre absolu (la Chose...) tantôt comme différence radicale (différence sexuelle). La doctrine de la jouissance (incestueuse) s'enracine dans la première version, tandis que la théorie du désir (castré) découle de la seconde. D'une certaine façon le pervers prend acte de ce réel castré, réduit, objectivé, en le mettant lui-même en acte ou en scène, et l'exhibe comme pierre de touche de l'analyse. Sa théorie, sa vision de la "chose" serait-elle l’index d’une autre théorie de la jouissance ou plutôt des jouissances – ce que semble difficilement concéder l’orthodoxie freudienne -, une critique interne de la psychanalyse, voire une non-psychanalyse ?