mercredi 27 mars 2013

Une jouissance hors discours

Nul ne fait le choix de la psychose ("N'est pas fou qui veut" comme disait Lacan) et c'est bien pourquoi nul psychotique ne peut renoncer, en tout ou en partie, à sa jouissance Les conditions du choix, appartenant au discours, ne sont en effet pas remplies. Le psychotique est considéré par Lacan comme hors discours, hors sociabilité, au sens où justement le discours fait lien social. Etant exclu de ce semblant qui règle les échanges sociaux, du fait de la forclusion du Nom-du-Père, le sujet ne gagne pour autant aucune liberté absolue puisqu’il se retrouve alors esclave du désir de la Mère. Tâchons de voir comment, à partir de la structure du discours dégagée par Lacan, le sujet psychotique y faisant défaut se trouve confronté directement à l’objet de la jouissance et, par-delà la médiation du fantasme, livré au réel le plus menaçant. Le discours est globalement une identification imaginaire, ou si l’on veut une structure existentiale (et non purement symbolique) faisant intervenir quatre termes : l’agent, la vérité, l’autre et la production. Appliquée au discours du maître, qui est la matrice originelle de tout discours, cette structure se met en place selon l’enchaînement suivant : un signifiant (S1, signifiant maître) à la place de l’agent, représente le sujet ($) (matérialisé sous le S1 et sous la barre du refoulement, en position de vérité) pour un autre signifiant (S2, constitué en savoir), l’articulation S1—>S2 laissant comme production un reste réel (‘a’, l’objet) échappant au discours. Entre le sujet et l’objet, nulle articulation, mais plutôt une séparation [//] ou une disjonction [à] qui donne lieu à la “réalité imaginaire” du fantasme. Si l’on tente d’appliquer maintenant le phénomène de la psychose au mathème ou à la structure du discours, nous établissons tout d’abord que S1 ne représente pas ici le sujet pour S2 : c’est cela — ce lien manquant — qu’il faut entendre par “forclusion du Nom-du-Père”, non pas l’inexistence proprement dite de S1 (Lacan est explicite sur ce point), mais sa coagulation ou bien sa désarticulation d’avec S2. Du coup S1 se met à représenter le sujet comme s’il était vraiment le sujet : c’est le fait de se “prendre pour ce que l’on est” (sans ajouter “pour un autre”), souvent décrit par Lacan comme la folie elle-même. Cette rupture signifiante a pour conséquence sur le plan “inférieur” de la jouissance (situé “sous” la barre) que la séparation maintenue par le fantasme entre le sujet et l’objet, autrement dit la barrière du fantasme devant la jouissance, est directement remise en cause. Le sujet n’est plus séparé de la jouissance, est envahi par elle, et l’hallucination où sujet et objet, perceptum et percipiens se confondent, prend le relais du fantasme. Pareille confusion se produit parce que dans la perturbation du discours, le signifiant paraît lui-même identique au signifié ; on assiste donc à un franchissement de la barre du refoulement, comme si à la limite les mots fonctionnaient comme des choses, ou se "chosifiaient". Les conséquences cliniques sont telles que la jouissance n'est plus localisée dans une région du corps, en fonction des frontières tracées par le signifiant, notamment phallique, elle envahit le corps tout entier devenu la marionnette pathétique d'un grand Autre tyrannique. Au fond, pour Lacan, la structure psychotique incarne l’hypothèse d’une jouissance du sujet, et le psychotique est lui-même ce sujet de la jouissance. Mais en même temps il ne l’est pas, puisque la jouissance demeure cette Chose maternelle et dévorante, enveloppant le corps de l’in-fans psychotique. En bref la jouissance — du moins psychotique — désigne seulement l’investissement du corps du sujet par la Chose.