mercredi 20 février 2013

La perversion et l'évitement de l'inceste

Il parait bien difficile d'isoler des critères strictement culturels en vue d'une définition de la perversion. Ce que nous nommons ainsi aujourd'hui, principalement en rapport avec les comportements sexuellement "déviants", n'est-il pas dépendant des valeurs arbitraires (au sens où on le dit du signe linguistique) d'une société donnée et donc soumis à une contingence radicale ? Un relativisme absolu semble donc de mise, si l'on considère l'extrême diversité des mœurs à travers les pays et les époques ("Vérité en-deça des Pyrénées, erreur au delà ", comme le disait Pascal). Au-delà, c'est la valeur sociologique et historique d'un tel concept qui semble faire défaut, car ce n'est pas en additionnant ou en recoupant empiriquement l'ensemble des interdits légaux ou coutumiers relatifs à la sexualité qu'on isolera un quelconque dénominateur commun. Ce que l'on peut affirmer avec assurance, c'est que toute perversion constitue un défi lancé au droit et à la morale, qu'elle est liée à la violation délibérée d'un interdit ou d'un tabou sexuel. D'autre part, on sait que toute société légifère en la matière parce qu'aucune n'est indifférente à la façon dont s'octroie la jouissance sexuelle. En effet, les modalités de tels échanges commandent toute l'organisation sociale et politique, comme l'ont bien montré les anthropologues en exhibant comme règle fondamentale et transculturelle la prohibition de l'inceste. Pourrait-on définir alors le pervers, a minima, comme celui qui, par ses comportements poussant à une jouissance sans limite, enfreint cette règle ou la met sérieusement en danger ?
Avant de répondre, voyons ce que dit le droit à propos de l'inceste. A vrai dire, pas grand chose. De même que dans la Bible, les dix commandements n'ont d'autre fonction que de préserver la possibilité du langage et donc énoncent l'interdit de l'inceste sans le nommer, dans nos codes juridiques le mot inceste apparaît comme le grand absent, même si l'ensemble des lois semble bien destiné à nous tenir à distance d'une barbarie innommable, celle-là en particulier. Il semble que l'inceste ne soit réprimé que par le biais d'autres infractions. Les articles relatifs aux mœurs portent d'une part sur les diverses formes d'attentats à la pudeur et l'exhibitionnisme, d'autre part sur les viols (au fond le viol sur mineur, la pédophilie, vient seulement s'ajouter au titre de circonstance aggravante et ne fait pas l'objet d'une loi spéciale) mais au fond jamais sur la relation incestueuse, intra-familiale, comme telle (rien n'interdit, au sens juridique du terme, les relations sexuelles entre des enfants majeurs et leurs parents). Autrement dit, la loi qui fonde le droit, la prohibition de l'inceste, est ignorée par la loi et le droit. Si maintenant on ne peut définir le pervers, avec constance et à travers les siècles, qu'en fonction d'une telle loi et de son ignorance, on peut aussi en conclure qu'il n'existe pas et ne saurait exister de définition sociale du pervers. Rien ne nous autorise, en d'autre termes, à qualifier de pervers tel ou tel crime commis dans l'histoire, ou bien tel ou tel comportement nous paraissant aberrant. L'interdit de l'inceste, au sens strict, conserve évidemment toute sa nécessité et sa fonction fondatrice au niveau de la psychè humaine, mais on ne saurait confondre cette loi proprement inconsciente avec les lois sociales sur l'exogamie, d'ailleurs variables selon les cultures, pas plus qu'on ne saurait confondre les relations sexuelles dans le mariage avec l'institution elle-même du mariage.
La culture n'intègre donc l'interdit de l'inceste qu'en l'excluant de son langage, de ses attendus et de ses codes. Elle le fait donc au moyen des lois tierces mais elle compense par une marge de tolérance, non seulement en faveur des représentations culturelles "de" la perversion (plus ou moins transgressives elles-mêmes) mais aussi à l'égard des sujets pervers qui demeurent "indiscernables" socialement jusqu'à un certain point (cette limite est bien sûr l'infraction punie par la loi). Si la perversion ne laisse pas d'être culturellement omniprésente, dans les arts par exemple - ayant probablement quelque affinité de structure avec la sublimation -, il est notoire que les sujets pervers contribuent "généreusement" à sa sur-représentation même s'il leur arrive aussi, parfois, de déraper de facto. Les crimes et délits commis par des pervers en relation avec leurs pratiques et leurs fantasmes sexuels restent malgré tout assez rares ; justement ces actes ne font que témoigner d'un affaiblissement de leur perversion et de l'émiettement de leur fantasme, lorsque celui-ci ne parvient plus à filtrer l'angoisse. Soyons clairs : certains pervers passent effectivement à l'acte et peuvent perpétrer des crimes incestueux ; d'un autre côté la plupart des violeurs et assassins d'enfants sont probablement des sujets pervers. Cependant ce n'est pas le passage à l'acte qui signe la perversion, mais la mise en scène du fantasme. Lorsque celle-ci est rendue possible, celui là en général n'a pas lieu d'être.
Culturellement, aussi bien, la perversion serait une protection efficace contre l'inceste généralisé et la tentation, toujours criminelle, de la pureté. Inceste que répand impunément la censure d'Etat par exemple, quand elle sévit, ou bien plus banalement le gavage médiatique standardisé : normalisation, régression, puis possession, viol des corps et des consciences... C'est cela justement l'inceste social "de masse", banalisé et autorisé, le droit de cuissage moderne capitaliste visant de facto l'enfance et la jeunesse : un consumérisme forcé-forcené. Certes une force de résistance existe, elle provient des débordements et transgressions perpétrés dans les arts, la littérature et toutes les autres formes d'expression qui peuvent bien à ce titre être qualifiées de "perverses" quand elles conjuguent a minima sexualité hors-normes et transgression des codes langagiers. De même un certain bénéfice psychique peut être retiré de la perversion, qu'elle soit de traits ou de structure (sadique, masochiste, fétichiste...), du moins tant que le comportement des sujets n'est pas juridiquement répréhensible. On imagine trop facilement le pervers comme un être incestueux, dangereux et imprévisible, alors qu'il nous fournit, dans son genre, un modèle de vie réglée… dans le dérèglement et la distanciation. Bien qu'il se mette régulièrement à dos la population, personne n'est plus sociable et cultivé que le pervers car, pour tourner les lois et transgresser les interdits, n'est-il pas obligé de les connaitre parfaitement et de s'y adapter ? Posons donc qu'une dose de perversion est toujours nécessaire comme mise en acte ou plus précisément comme  mise en scène culturelle du fantasme et donc évitement de l'inceste réel. Puisque ce n'est pas la loi directement comme on l'a dit, mais la culture qui fait barrage à l'inceste, nous tentons ici de démontrer que les "pervers" participent paradoxalement à cette protection. A la limite la perversion pourrait bien se définir comme un mode d'évitement, non pas seulement de la castration comme on le dit généralement, mais bien du crime incestueux.