mercredi 23 janvier 2013

Objet phobique et objet fétiche

Il est assez commun d'utiliser le concept de "disposition perverse polymorphe" pour désigner l'univers pulsionnel en tant que sol originaire du psychisme humain. Il est moins commun de situer la phobie, dès avant l'organisation hystérique ou obsessionnelle, au niveau de ce même dispositif pulsionnel et ainsi de la caractériser comme "disposition polymorphe". Et si, paradoxalement, le noyau phobique originel constituait la meilleure défense contre les assauts de la perversion en tant que structure logiquement constituée ? Dans ce registre polymorphe de la pulsion, le concept de "séparation" semble plus pertinent que celui de castration. En effet, il ne s'agit pas de savoir si le sujet se montre capable de surmonter un certain nombre de contradictions, d'assumer une division constituante, mais seulement s'il peut mettre à distance, se prémunir d'un univers imprévisible où tout est possible, tout peut arriver, y compris et surtout l'absurde intégral. Une peluche familière adorable - comme dans le film "Gremlins" ! - va se changer en monstre sans crier gare, tyranniser avec la dernière cruauté l'enfant qu'il semblait jusqu'alors protéger. Nous sommes ici dans l'imaginaire à l'état pur, où se succèdent arbitrairement le bien et le mal, l'amour et la haine, le rire et la peur, la tendresse et la terreur. L'univers polymorphe de la pulsion est celui de l'inceste prescrit, annoncé, prophétisé - nullement interdit. Mais à la différence de la perversion proprement dite ou de structure, la disposition perverse/phobique implique à terme la culpabilité et fait accéder par ce biais, par ce recul imposé, au lien symbolique. Le fait de s'abandonner au non-sens expressionniste de la pulsion est vécu comme une faute, qui engendre la séparation. Lorsque, plus tard, la phobie est constituée autour d'un ou plusieurs objets invariants, ceux-ci fonctionnent comme des signaux où se repère le sujet, qui défend sa castration (même si c'est dans la terreur), là où inversement le pervers s'en défend grâce au fétiche.

Rappelons d'ailleurs ce qui constitue le fétiche comme manifestation typique de la perversion, en tant que structurellement organisée, et en quoi il se distingue de l'objet phobique intervenant dans la névrose. Généralement, le névrosé répond au manque dans l'Autre avec son symptôme, empruntant ce "trait" signifiant à l'idéal du moi. Mais il arrive que le symptôme ne suffise plus face aux manifestations inopinées de la jouissance, risquant de submerger le sujet dans l'angoisse. C'est ici qu'intervient la fonction dérivative de la terreur, donc de l'objet phobique. Il en va tout autrement chez le sujet pervers qui, face à l'angoisse de castration, construit l'opération psychique du déni. Le manque dans l'Autre étant intolérable, il est bouché par l'objet que vient incarner le sujet lui-même, réduit à une pure pulsion, en dehors de toute symbolisation (à la différence du vécu du symptôme). A ce moment là, le sujet choisit l'être au détriment du sens, évitant ainsi le non-sens et l'angoisse ; l'acte sexuel lui apparaît comme une certitude, la jouissance comme un impératif, etc. S'il pallie ainsi les défaillances du Nom-du-Père qui composent sa structure, cette façon de compenser une perte de sens au moyen d'une identification à l'objet prouve néanmoins que le sujet (y compris de structure perverse, parce qu'il est sujet justement) reste attaché à la quête du Nom-du-Père. En attendant la disposition phobique polymorphe, avec tout ce qu'elle pouvait comporter de ludique et de dérivatif, de plastique et d'inventif, a dû céder devant la (trop) sérieuse et intimidante constitution perverse.