jeudi 5 mai 2016

Le transvestisme et les femmes

Tout comme les transsexuels, les "vrais" travestis sont des hommes. Mais à la différence des premiers, ceux-ci ne rejettent pas leur identité sexuelle masculine puisqu'ils s'installent plutôt dans la bissexualité, et jouissent de cette division caractéristique. C'est cette distinction entre transsexualisme et transvestisme qui compte, beaucoup plus que la répartition secondaire faite habituellement entre 1° les travestis hétérosexuels, qui s'habillent en femme exclusivement dans le cadre de l'acte sexuel et sa préparation, et qui s'apparentent aux fétichistes ; 2° les travestis exhibitionnistes qui jouent sur le registre de l'extravagance et du spectacle, et atteignent leur jouissance dans l'acte du dévoilement ; 3° les travestis homosexuels, souvent prostitués (et parfois transformés pour les besoins de cette activité), qui exacerbent et parodient la dimension séductrice d'une féminité stéréotypée. Donc, contrairement au transsexuel, le travesti n'est pas directement identifié à la mère, mais à son phallus imaginaire ; récusant l'attribution phallique du père, il se fait lui-même phallus au moyen du vêtement, et porte celui-ci "comme" une femme, c'est-à-dire comme il s'imagine qu'une femme doit le porter. En tant qu'homme lui-même, il ne fait qu'hyper-représenter la représentation masculine du féminin et sa fantasmatique "sexy". Le travesti approche le féminin exclusivement par le biais de la séduction, mais surtout par la séduction des signes de la féminité eux-mêmes (que cela soit la parure ou les "formes"), puisque généralement la manœuvre ne vise pas à séduire l'autre (homo ou hétéro) mais soi-même dans le miroir… L'assortiment d'une séduction fascinée et généralisée avec la parodie excentrique du féminin constitue la manière d'être la plus courante du travesti.

Au plan inconscient, pour parler en langage freudien (car il devient difficile de formuler les choses de cette manière après Lacan), on évoquera une défense devant l'angoisse de castration et un déni de l'absence du pénis maternel. Le vêtement féminin vient métaphoriser ce déni dans la mesure où il voile/dévoile le sujet comme porteur dudit pénis, malgré une apparence de femme ("je sais bien, mais quand même"). Contrairement au fétichiste, il ne cherche pas à cacher l'absence de pénis maternel en arborant un objet écran, mais à dissimuler son propre pénis derrière une mascarade vestimentaire et même corporelle qui doit assurer au maximum l'apparence du féminin. Paradoxe : si logiquement le travesti vise à conformer sa réalité avec l'imaginaire d'une féminité non castrée, c'est toute l'esthétique féminine qui se trouve invoquée et utilisée à seule fin de contester et de déplacer ("nier" me paraît décidément un terme trop fort) le réel de la différence sexuelle, justement vers un imaginaire "trans" d'un "second type", littéralement d'un "autre genre". C'est peut-être ce que n'a pas suffisamment anticipé une certaine psychanalyse freudienne qui véhicule encore une conception famillariste et normative de la sexualité et donc de la subjectivation. Laisser entendre que le transvestisme relèverait d'une forme de pathologie ou de perversion (au sens moral du terme) est évidemment ridicule, en totale contradiction avec la clinique psychanalytique elle-même qui ne pose pas de "diagnostics" médicaux ou psychiatriques, et qui encore moins ne juge ou ne condamne ...s'agissant du sujet de l'inconscient et de sa jouissance. D'une façon générale il est difficile d'utiliser un certain nombre de concepts freudiens originaux sans les réactualiser, c'est-à-dire en négligeant la propre histoire intellectuelle de Freud ou l'apport décisif d'auteurs comme Lacan, et surtout sans tenir compte du mimétisme social propre à un contexte historique. C'est ainsi que les symptômes hystériques changent selon les époques et les sociétés (les anorexies remplaçant les paralysies, etc.), de même qu'on n'est pas "gay" au 21è siècle comme on est "pédéraste" à Athènes ou "inverti" au 19è siècle, il en va de même des formes du transvestisme qui ont évolué et se sont disséminées au fur et à mesure de leur progressive (et relative) libéralisation, sous l'influence de la culture pop principalement (certaines "stars" ayant utilisé systématiquement l'ambiguïté sexuelle, l'exhibitionnisme ou simplement l'outrance du déguisement, le plus souvent sur un mode ludique et provocateur).

Il n'en demeure pas moins qu'une posture spécifiquement féminine existe, sans qu'il faille d'ailleurs l'attribuer exclusivement aux femmes, posture qui n'a a priori pas grand chose à voir avec le travestissement de nature plus ou moins fétichiste. Une femme ne se re-marque-t-elle pas en ceci qu'elle tente de parer, littéralement, fût-ce par la parure, aux représentations exclusivement phalliques du féminin ? Toute femme qui n'est "pas-toute" (comme le dit Lacan) dans le féminin (c'est-à-dire dans le maternel) est nécessairement parée et même dans ce sens particulier travestie - ce qui peut aller paradoxalement jusqu'à promouvoir certaines formes de virilité -, jouant cette féminité en question dans le voilement/dévoilement d'attributs imaginaires. C'est ainsi que l'on voudrait dégager la notion d'un transvestisme universel, dont les travestis se font sans doute les hérauts (tel Don Juan à l'égard de la jouissance des femmes), mais pas forcément les meilleurs représentants !