mercredi 31 octobre 2012

D'une prétendue "perversité morale"

"Nous ne disposons malheureusement que d'un seul mot, celui de pervers, pour désigner indistinctement les sujets marqués du sceau de la perversité, et ceux qui sont atteints de perversion des instincts élémentaires". L'auteur de ces lignes extraites du Manuel alphabétique de psychiatrie (A. Porot, 1952) regrette la polysémie d'un vocable qui, selon lui, désigne deux réalités bien distinctes. D'abord la perversité (terme dérivé de pervers) renvoie à un contenu essentiellement moral, comme les mauvais penchants d'une personne n'hésitant pas à exploiter son semblable, afficher son égoïsme ou se comporter avec cruauté. De tels sujets ne seraient pas considérés comme anormaux, cette orientation du comportement pouvant conserver un caractère épisodique. Le clivage séparant perversité et perversion intervient avec le caractère soi-disant pathologique des comportements pervers, en ceci qu'il indique une altération générale et permanente de la personnalité et, surtout, une "déviation" significative des "instincts". Il n'échappe à personne que ce clivage, étant à la base idéologique puisqu'il postule de toute part une "dégradation", une subversion par rapport à certaines "valeurs", ne fait que transporter ses préjugés moraux et idéologiques au niveau de l'analyse des perversions instinctives. Dans cette vision normative, qui perdure encore de nos jours plus qu'on ne l'imagine, les perversions sexuelles font seulement figure de cas particuliers, voire de simples conséquences ; aucun élément de structure ne peut être déduit du vecteur sexuel proprement dit. En matière de sexualité, on se contente de distinguer les perversions par rapport à leurs objets (zoophilie, etc.) et les perversions par rapport à leurs moyens (fétichisme, etc.). Certes cette opposition servit également de base à la distinction freudienne entre les déviations quant à l'objet (objet de la pulsion) et les déviations quant aux buts, sauf que Freud plaça toujours la sexualité au centre de son modèle explicatif. Dans l'approche normative et idéologique du phénomène, au contraire, on se contente d'évaluations purement différentielles tout en confondant les manifestations aléatoires de la perversion et ses traits structuraux déterminants. De ce fait, on ramène bien la perversion sexuelle à la perversité morale, la première restant ignorée dans sa dimension causale.