mercredi 5 septembre 2012

Ecriture à haute voix


Jouir de la voix n’est pas un thème inconnu en psychanalyse puisque Lacan, on le sait, fait de la voix l’un des possibles supports de l’objet ‘a’. Jusqu’alors la rhétorique réduisait le phénomène vocal à une performance qui devait servir la bonne compréhension et la bonne communication du message, et qu’on incluait comme tel dans l’actio, c’est-à-dire l’extériorisation corporelle et “expressive” du discours. Or telle que l’imagine Barthes (Le plaisir du texte), l’“écriture à haute voix” rompt avec toute forme d’expressivité (subjective) pour renouer avec la jouissance, comme étant directement et concrètement celle de la voix, notamment “par le grain de la voix, qui est un mixte érotique de timbre et de langage”. Certes il ne s’agit pas naïvement de prétendre exprimer les profondeurs charnelles, les rythmes profonds du corps pour en extraire du sens ou  bien pour confirmer un sens ; il s’agit d’y voir une pratique autonome à partir du langage et plus précisément de l’écriture, un art qui soit véritablement “corporel” touchant même, écrit Barthes, aux “incidents pulsionnels”. Seule la matérialité des sons peut ainsi traduire ou plutôt causer quelque volupté. Exemple probant : “Il s’agit en effet que le cinéma prenne de très près le son de la parole (...) pour qu’il réussisse à déporter le signifié très loin et à jeter, pour ainsi dire, le corps anonyme de l’acteur dans mon oreille : ça granule, ça grésille, ça caresse, ça rape, ça coupe : ça jouit”.

Mais quant à l’“écriture à haute voix”, on ne peut pas, comme l’affirme en le regrettant Roland Barthes, se contenter d’en parler “comme si elle existait” car elle existe bel et bien (même en 1973), répondant depuis plusieurs décennies aux noms de “poésie sonore”, “poésie action”, etc. Il est vrai que Barthes rêve d’une pratique et d’une jouissance uniquement vocales, uniquement corporelles, et non de recherches sonores qui auraient à voir avec quelque instrumentalité et qui, selon lui, ne relèveraient plus de l’écriture mais plutôt de la musique. Mais que signifie au juste “jouir de la voix” ? Pourquoi définir la matérialité vocale uniquement par rapport à l’acte concret de la parole, physique et singulière ? N’est-ce pas justement confondre la voix et la parole et oublier que la voix est faite pour être portée et transportée, diffusée et amplifiée, transformée… ? Les références sans doute trop "littéraires", classiques ou bourgeoises de Barthes lui auront finalement fermé l'accès aux avancées esthétiques décisives qui furent celles de la poésie sonore des années 60 et 70, notamment grâce à des auteurs-performeurs comme François Dufrêne ou Bernard Heidsieck – ne se privant pas de mêler souffle et technologie - mais trop longtemps méprisés par l'Université.