jeudi 23 août 2012

La loi sacrificielle du surmoi

Le concept de surmoi doit être analysé et déployé systématiquement d’après une tripartition préalable des jouissances qui fait l’ossature même de la thèse lacanienne : jouissance de l’être, jouissance phallique, et jouissance de l’Autre (en tant qu’« autre jouissance » précisément). Le surmoi se présente comme un soutien en général de la jouissance et même comme un impératif ; mais comme il y a trois jouissances il faut distinguer trois surmois qui ne reflètent pas la même conception de l’impératif, et tiennent diversement compte du sujet de l’inconscient. Le surmoi qui commande la jouissance de l’être, donc avant la castration et en évitant d’y accéder, s’adresse à un sujet psychotique auto-destructeur ignorant tout du Nom-du-Père et de la loi du désir. Seulement peut-on vraiment parler d’un “commandement” quand le surmoi se confond avec l’appel des mères (mythiques) et lorsque la jouissance du sujet se ramène au nihilisme et au masochisme primaire ? Vient alors ensuite un surmoi typiquement freudien, celui qui encourage et même impose la jouissance phallique sous son aspect le plus apte à répondre de l’interdit, à savoir le symptôme. Commander prend ici le sens tout à fait restreint, et même contradictoire, d’interdire. S’il s’agit encore d’un impératif de la jouissance (et non d’une interdiction de celle-ci, sauf à confondre le plaisir et la jouissance), ce n’est cependant que dans le but d’interdire le désir et d’en fermer l’accès au sujet en l’occupant par une jouissance maligne : la voie est donc ici celle de la névrose, de l’inhibition coupable, du symptôme et de l’angoisse. Reste enfin la jouissance de l’Autre, une jouissance “autre” à laquelle correspond également un surmoi inédit : le surmoi proprement “lacanien”. Celui-ci ne déclenche pas automatiquement la jouissance comme le grand Autre maternel, il n’interdit pas davantage ni même n’impose des satisfactions compensatrices ou des affects douloureux comme le père castrateur ; ce surmoi vise (“impose” dans ce sens précis) la jouissance à travers le “semblant”, dans l’ouvert qu’impose le discours et la distance avec l’objet qui est le résidu du discours. Ce surmoi est transgressif par rapport au précédent puisqu’il demande de passer outre à la castration symbolique, non certes pour la nier pour passer à une jouissance sans frein mais pour accéder à la reconnaissance du désir.

Le point délicat ici est la place qu’il convient de réserver à la perversion. A première vue on pourrait être tenté d’en faire soit une possibilité, un risque encouru, soit même un équivalent de l’autre jouissance en raison du caractère transgressif qu’on lui a reconnu. En réalité la perversion est davantage liée à la névrose, dont elle est le “négatif” selon Freud. “Négatif” est précisément à interpréter comme l’“envers” de la névrose, c’est-à-dire une autre face de la même structure qui est fondamentalement celle de la jouissance phallique, mais avec deux surmois opposés. De même que la névrose interdit le désir et rend impossible la jouissance, la perversion impose la jouissance mais rend impossible le désir, et donc dépossède finalement le sujet de sa jouissance. Entre la perversion et l’autre jouissance, la différence est structurelle et tient à la reconnaissance du semblant, ce semblant qui est pour Lacan la première conséquence de l’inexistence du rapport sexuel — à savoir que le réel n’est pas et que l’être est langage. La jouissance autre consiste à jouir et à savoir jouir de faire semblant ; tandis que la perversion se prétend un savoir-jouir qui n’est en réalité qu’un faire semblant de jouir : soit une jouissance au service de l’Autre (jouissance supposée, évidemment). Le psychotique pense réaliser en “soi” la perfection et la complétude du rapport sexuel : il se fait Chose, ou indistinctement Sujet (non castré) et Chose (mère). Le pervers pense réaliser ce rapport et cette perfection en l’Autre, en s’offrant lui-même comme objet pour combler tout manque en l’Autre (cela vaut surtout pour la structure basique du masochiste ; le sadique, lui, offre surtout ses services et se donne par là même). Quant au névrosé, il voudrait bien aussi être un objet pour l’Autre, mais il n’est pas sans avoir repéré le semblant qu’il éprouve (mais aussi qu’il réprouve) jusqu’à la nausée : à la fois il ne peut pas croire et ne peut pas ne pas croire en l’existence d’un rapport sexuel, et dans les deux cas il en est malade. Le plus remarquable est que cela soit l’objet lui-même qui se donne, qui se présente sous les auspices du surmoi interdiseur. C’est la grande découverte de Lacan dans la confrontation qu’il organise entre l’impératif catégorique de Kant fondant la moralité et la loi sadienne de la jouissance, non moins catégorique et inconditionnelle d’après Lacan. En effet cette loi vient de l’Autre et exclut notamment toute pathologie (au sens kantien du terme), tout ordre naturel qui ferait conjoindre le Bien et mon bien-être, ou celui de n’importe qui. “J’ai le droit de jouir de ton corps, peut me dire quiconque...” et Lacan ajoute : “En quoi la maxime sadienne est, de se prononcer de la bouche de l’Autre, plus honnête qu’à faire appel à la voix du dedans”. Sade donne la vérité de Kant parce qu’il révèle la nature d’abord objectale, vocale pour être plus précis, du surmoi. C’est à cette voix que le philosophe s’identifie et c’est elle aussi que nous devrions “écouter”. Mais pourquoi devrions-nous servir la jouissance de l’Autre, pourquoi accepter ce masochisme moral qui résume la réalité de la jouissance névrotique ? L’analyste au contraire (si l’on prend ce nom générique pour désigner le produit de la cure) ne se prend pas pour ‘a’, le manque chez l’Autre, mais pour le semblant de ‘a’, c’est-à-dire i(a), soit le manque “intérieur” ou structurel du sujet lui-même qui conditionne la mobilité et la pérennité de son désir.

La structure générale de la jouissance ressemble donc à s’y méprendre à celle d’un sacrifice. Aucune des trois jouissances n’y fait exception ; chacun de ces surmois, à sa manière, représente un impératif qui ordonne de donner, et les sujets y vont de bon cœur : le psychotique se donne tout entier et réintègre la Chose maternelle, tout en ayant l’impression de se garder de la castration ; le pervers donne le produit de ses actes en vue du colmatage infini de l’Autre; le névrosé se donne beaucoup de mal pour donner finalement peu : seulement sa demande ; enfin l’analyste se donne comme celui qui a accepté de perdre et peut perpétuer le rite, le rite de payer et de faire payer, de payer pour perdre et de perdre pour payer. Mais c’est aussi le seul à rendre la jouissance effectivement possible en l’inter-disant, en la faisant passer par le crible de la loi du langage et du désir.