vendredi 13 juillet 2012

Signifier la Chose


Si le Phallus est le symbole d’une déréalisation et d’une régulation de la jouissance, la Chose est directement le symbole de la jouissance comme impossible. C’est dire combien les deux concepts sont proches, au service d’une théorie de la jouissance en tant que liée au désir et au signifiant. Le véritable point commun entre la Chose et la jouissance, ce n’est rien d’autre la castration, puisque la jouissance advient au moment où le désir du sujet rencontre le désir de l’Autre présent, dans l’écartèlement de sa propre castration.

La Chose est à la fois l’Autre réel et l’Autre présent : certes ce n’est pas la même chose, mais en tant que l’Autre désire, donc castré, il faut bien qu’il soit présent, et en tant qu’il jouit on peut affirmer qu’il est réel, c’est-à-dire aussi bien absent en tant que sujet. Cependant même réelle, la Chose ne fait qu’incarner le signifiant, elle est ce que le Phallus ne parvient jamais à être : le signifiant de la jouissance. Même si elle flirte avec le Réel innommable, la Chose n’en reste pas moins une dit-mention signifiante du sujet, tout comme le Réel d’ailleurs. D’une certaine façon elle est véritablement le “sujet réel”, l’“Autre sujet”, et n’en est pas moins signifiante. Contrairement aux apparences, l’existence d’un signifiant de la jouissance n’est pas contraire à l’enseignement de Lacan, car il ne s’agit pas d’un signifiant verbal qui serait inscriptible dans un rapport, mais du corps, du corps comme signifiant. Corps parlant ou “parole” aussi bien - mais non telle ou telle parole, qui revient au symbolique - ; énonciation pure. Lacan peut bien dire que la Chose “fait mot”, motus, au sens où elle se tairait ; elle n’est muette qu’au sens où un corps peut l’être, c’est-à-dire jamais. C’est bien ainsi que naît le désir du sujet, et le signifiant phallique proprement dit vient après. Par exemple, si l’on identifie occasionnellement la Chose et la Mère, nul besoin du signifiant phallique pour que le corps de la Mère ne soit signifiant pour l’enfant. C’est ainsi qu’en interne, si l’on peut dire, se dessine une salutaire remise en cause du primat du Phallus dans l’économie mixte du désir et de la jouissance. Mais bien sûr le corps ou la Chose apparaissent d’emblée comme castrés, puisque le signifiant, même réel, est toujours déréalisant, il vient toujours à la place de quelque chose ; la Chose est un mixte irréductible de signifiance et de jouissance, de signifiant et de réel — attendu que le réel absolu serait le vide (de signifiant) ou le plein (de jouissance), ce qui revient exactement au même puisque c’est impossible. La Chose, elle, n’est pas présentée comme impossible, sauf à jouir absolument. Et le Phallus, s’il n’est pas le signifiant premier, est effectivement corrélé à la Chose puisque, sans lui, sans un deuxième signifiant, il ne saurait même être question d’évoquer le signifiant. Seulement on se rend bien compte que nous avons inversé l’ordre généralement admis, instauré par Lacan lui-même, entre la Chose et le Phallus, le signifiant de la jouissance et le signifiant du désir, ou le savoir et la vérité : S2 devient premier et S1 second !

La distinction classique de la Chose et de l’objet doit également subir un réajustement. Freud envisage une division entre la Chose et l’objet qu’il inclut comme telle dans le procès de connaissance et la rencontre de d’autre : disons grossièrement que la Chose (ici le prochain), comme instrument des premières satisfactions enfantines, occuperait le pôle logique du “sujet” (élément constant), et l’objet c’est-à-dire les objets perçus ultérieurement, toujours partiellement décevants par rapport au premier, serait en position de prédicat (élément inconstant). Mais la Chose selon Freud (qui n’est pas encore la “Chose freudienne” de Lacan) reste comme ramassée en elle-même et sa division est celle de l’objet et de la Chose. Or pour Lacan la division est celle de la Chose elle-même, d’où choit précisément l’objet. On peut bien sûr s’arrêter aux analyses de Heidegger, en ce qu’elles révoquent la métaphysique kantienne qui ne conçoit la Chose qu’“en soi”, idéalement. Mais pour Heidegger l’unité de la Chose est seulement sensible, ne renvoie à aucune essence, et l’on peut voir la Chose en toute chose ; du point de vue de Lacan il faut plutôt supposer que la Chose appelle l’homme, le parlêtre, faisant surgir d’elle-même le signifiant. Elle l’appelle pour être nommée en retour, dans son être de Chose… La différence est flagrante ici entre le philosophe et le psychanalyste. Heidegger rabat l’originalité ou la signifiance de la Chose sur son signifié, et finalement sur la présence du monde et l’être-là d’un sujet. Tandis que pour Lacan la Chose incarne plutôt la dimension d’un signifiant, mais non verbal*, antérieur en tout cas à la nomination qui l’installe simplement dans le monde. En tant que signifiant, et non plus signifié, elle participe d’une autre temporalité que le temps mondain, essentiellement imaginaire. Il faut dire plutôt qu’elle se situe à la charnière du réel et du monde. (*Même si ce concept n’est pas clairement formulé par Lacan, il le devient plus nettement chez certain(e)s disciples, dont J. Kristeva qui l’intègre dans la sphère plus large du sémiotique.)

Comment s’effectue la distribution des jouissances, à partir de là ? En tant qu’elle apparaît dans le monde (qui lui est pourtant foncièrement étranger), la réalité de la Chose se matérialise dans l’objet ‘a’, autant que l’on puisse parler d’objet et de matière à propos du vide cerné par la pulsion. Nous retrouvons là le “plus-de-jouir” de Lacan. On ne peut pas s’en “contenter” et la sublimation sera ce moyen d’“élever l’objet à la dignité de la Chose”, selon l’expression de Lacan. En tout cas l’objet lui-même n’a pu apparaître que parce que la Chose fut auparavant signifiée comme castrée, donc nommée par le signifiant phallique et perdue comme jouissance pure. Ici prend place la “jouissance phallique”. Remontant vers la Chose réelle, nous trouvons enfin la dimension du signifiant non verbal (= corporel) décrite précédemment, qui est aussi celle de l’“autre jouissance”. Bien sûr celle-ci n’existe pas dans le monde, qui est toujours le monde du signifié, régi par la loi phallique. Nous voulons parler de la loi du Désir, édictée par le signifiant phallique. Mais par ailleurs la réalité du signifiant est homogène à cette loi du désir, signifiance et désir étant des concepts quasiment synonymes. Aussi la fameuse formule de Lacan, à laquelle nous revenons enfin, à savoir la Chose est “ce qui du réel pâtit du signifiant” complète-t-elle impérieusement celle-ci : “le désir vient de l’Autre et la jouissance est du côté de la Chose”. N’oublions pas en effet que le désir est initialement désir de la Chose et qu’à son tour la Chose n’existe que castrée et désirante.