mercredi 27 juin 2012

La loi de la castration

La loi dont il s’agit, qui fait barrage à la jouissance tout en en promettant une autre, s’appelle la castration ; ou bien si l’on privilégie le passage d’une jouissance à l’autre, on peut l’appeler loi du désir ou encore loi du Père. La castration signale (plus qu’elle n’interdit) que la jouissance de la Mère, qui est jouissance de la chair, n’est pas possible comme telle à cause du langage. Il en résulte d’une part que pareille jouissance n’a jamais eu lieu pour l’homme, mais d’autre part qu’en dehors de l’être parlant, là où il y aurait totalité, il n’y a pas de jouissance du tout. La jouissance doit donc s’incorporer, la chair devenir corps, et cela passe paradoxalement par l’exercice du langage qui est d’abord sujétion à sa loi, et donc castration. Celle-ci impose, non seulement des règles de langage, mais une symbolique corporelle qui tend à limiter la jouissance à la seule jouissance phallique. C’est la seule jouissance permise par la voie du symbolique, permission qui inclut l’obligation de désirer à travers le complexe d’Œdipe. Mais afin de ne pas confondre l’obligation de désirer, ou la loi du désir, et l’obligation de jouir, autrement dit pour ne pas donner une interprétation perverse de la loi de castration, qui reviendrait à la nier, il faut introduire un nouvel intermédiaire propre à retarder encore la jouissance. C’est l’amour. La jouissance phallique est elle-même interdite si elle ne passe pas par les lois du langage, en l’occurrence le champ de la demande adressée à l’Autre, à travers le philtre — c’est le cas de le dire — de l’amour. Le désir ne se demande pas, puisqu’il est la parole elle-même, dont l’usage est inconditionnel ; mais la jouissance, elle, se demande, non certes comme un objet, mais elle doit se paroliser pour atteindre l’Autre et se l’incorporer (toujours relativement). On peut donc définir l’amour comme cette demande de jouissance, qui “aboutit” plus ou moins, comme on le sait. Jouissance “demandée” qui tend même à inventer un nouveau rapport entre les sexes, puisqu’aussi bien il n’en existe pas de naturel chez l’homme. Cependant le sentiment d’amour n’est pas vraiment la jouissance, cela on le sait aussi : l’appel de celle-ci nous fait retomber assez durement — insatisfaits — sur le roc de la castration. De sorte que si l’amour a ses règles, le désir reste la Loi du genre humain en tant que sujet au langage. Désir et castration d’un côté, du côté de la loi du langage ; amour et jouissance de l’autre, du côté de rien du tout, du côté où ça penche ...et où ça pèche.

jeudi 14 juin 2012

L'Autre dans la structure perverse

Il y a la question du névrosé : Ché vuoi ? Et celle du pervers : Que veut l'Autre ?. Mais à la différence du premier, le pervers dispose d'un savoir indubitable, d'une réponse préétablie à la question : l'Autre veut la jouissance ! Il la lui faut, c'est une loi inconditionnelle, un impératif catégorique… De plus, le pervers interprète à sa façon cette jouissance et cet impératif : il s'agirait de purifier le corps de l'Autre, le nettoyer de son emprise par le signifiant, en se faisant soi-même l'objet réel dont il aurait été décomplété. Le pervers se veut l'instrument de la jouissance de l'Autre, un bouche-trou zélé soucieux de restituer un Autre vraiment absolu ; d'où sa tentation, fréquente, de rejoindre les plus fidèles serviteurs de Dieu (comme dans les écrits du marquis de Sade) - ou de Satan. A cet égard, l'échec du pervers est double. Logiquement d'abord, cet Autre n'existe pas : ni complet, cela s'entend, ni même incomplet car l'Autre comme tel est symbolique et ne saurait donc manquer de quelque "chose" (qu'incarnerait le sujet pervers auto-fétichisé, réifié, instrumentalisé). Par contre il est proprement "inconsistant", il lui manque au moins un signifiant, que Lacan épingle comme celui du réel de la jouissance féminine. Pratiquement ensuite, le pervers parvient tout juste à une simulation, un simulacre de la jouissance de l'Autre au moyen d'une mise en scène piteuse, indéfiniment renouvelée. Sa condition réelle de serviteur ou de "prostitué de Dieu" l'effleure d'autant moins qu'il s'identifie imaginairement à l'Autre, se croit en communion avec l'Autre, est l'Autre. Il est probablement moins obsédé par celui-ci en tant que tel (comme le serait un mystique) que par la volonté de jouissance qu'il lui suppose, donc d'une certaine façon par la division de l'Autre… Lacan insiste aussi sur la division du sujet dans la perversion, révélatrice d'une perception traumatique du manque dans l'Autre. Peut-on réussir là où le pervers échoue, non seulement à jouir, mais à jouir en tant qu'Autre ? Certes, cela ne revient jamais à compléter l'Autre, mais à le poser dans son identité d'Autre, si l'on peut dire, en tant que jouissance plutôt que volonté de jouissance. La théorie analytique mérite d'être infléchie dans ce sens : l'Autre n'est peut-être d'abord ni réel ni symbolique, mais imaginaire, de cet imaginaire corporel où se tient la jouissance en tant que multiple.