mercredi 30 mai 2012

L'Autre qui manque

Lacan note que pour les philosophies du bonheur et l’éthique en général, le terme de jouissance évoque sans doute quelque rencontre remarquable avec la perfection et la plénitude de l’être. Or l’ontologie de Lacan ramène ce qu’il en est de l’être au “parlêtre” humain, à l’homme en tant qu’il parle. En tant qu’il parle, l’homme n’“est” pas sous les auspices de la plénitude mais plutôt sous celles de la castration, car le langage équivaut à un trou dans le réel, à une altérité irrémédiable atteignant l’être. Par le langage l’homme n’est d’ailleurs pas en rapport avec l’être mais plutôt avec l’Autre, un Autre symbolique dont l’essence est le manque ; et comme “il n’y a pas d’Autre de l’Autre”, pas de complétude à attendre, on ne peut que manquer toujours cet Autre qui manque. L’essentiel de la thèse lacanienne se concentre dans le fait que la jouissance du sujet humain n’est justement possible qu’adossée à ce manque, dû au signifiant, en quoi elle fuit heureusement l’impossible jouissance de l’être. En toute rigueur, il faut distinguer trois Autres, chacun faillible à sa manière. L’Autre réel ou l’Etre que Lacan appelle aussi la Chose, tout d’abord, est atteint d’un manque radical, à savoir son impossibilité effective. Ce manque est justement causé par l’existence de l’Autre symbolique, dans l’ordre du langage et du discours, synonyme du phallus et de la castration (représenté par S1 ou le Nom-du-Père). Mais lui-même “boite” ; frappé d’une impuissance structurelle il ne peut fonctionner comme ordre signifiant (et proposer corollairement une jouissance) que s’il est en manque d’Un : il manque en lui un signifiant, le signifiant de la femme (noté S(A)). S’ouvre alors le champ énigmatique de la jouissance féminine, hors-langage, au-delà du phallus. Mais cet Autre et sa jouissance sont proprement indécidables (puisqu’ils “manquent”, eux aussi) ; il reste à les imaginer, c’est-à-dire les corporiser, puisqu’impossibles au champ du langage. — Bref, l’Autre manque et l’on peut dire que pour Lacan l’Autre manque avant de jouir, même s’il donne accès à la jouissance du sujet grâce à son manque. Mais ni l’Autre ne jouit vraiment, ni le sujet ne jouit en tant qu’Autre, en tant que sujet de la jouissance, ni d’ailleurs ne jouit de l’Autre. Le sujet désire en tant qu’Autre, mais jouit en tant qu’Un, c’est-à-dire pour Lacan en tant qu’être — au niveau de cet ersatz d’être qu’est l’objet —, c’est d’ailleurs pourquoi il le fait si mal. 

mercredi 16 mai 2012

Carence du Nom-du-Père et perversion

Comme on le sait, la fonction paternelle est d'articuler le désir et la Loi, afin de préserver intacte la question sur le désir de l'Autre. La mettre en berne, comme le fait le pervers, c'est tuer la question, tuer le manque. Par exemple, on voit s'effectuer le nouage du désir et de la Loi dans la phrase paradigmatique du fantasme "On bat un enfant", où le père a un rôle prééminent. Plus exactement il s'effectue dans le passage de la première phase ("Le père n'aime pas cet enfant, il le bat, il n'aime que moi") à la seconde ("Il me bat"), passage de l'amour du père à l'expression de la culpabilité du sujet, en raison de la relation incestueuse interdite. Si l'on admet avec Lacan que la fonction de Père se ramène, in fine, à celle de symptôme ("sinthome"), non seulement comme effet du refoulement mais comme tentative de renouer symboliquement les fils manquants, on situe la carence chez le pervers d'une telle fonction, puisqu'il se contente d'être un palliatif imaginaire au manque. Généralement le père n'a pas été nommé par la mère, ou plutôt il a été nommé puis aussitôt démenti, et sa parole anéantie. Le père lui-même n'a peut-être pas voulu incarner la fonction, transmettre le Nom, ce qui supposerait l'acceptation de la mort et le renoncement à des formes de jouissances, justement en vue de leur redistribution. Le père étant suspecté (à tort ou à raison) de monopoliser la jouissance et d'exercer une loi arbitraire, il se trouve châtré par la mère qui, de son côté, rabat son désir sur une demande sans cesse réitérée à l'enfant, pure répétition d'un S1 qui sera ensuite matérialisé par le fétiche. En d'autres termes, la perversion apparaît comme une défense, jusque dans ses formes de jouissance les plus débridées - la volonté de jouissance ayant pour fonction d'éteindre le feu de la demande. Comment, à partir du fétiche, incarnation d'une jouissance muette et inerte chez le pervers, ressusciter la fonction symbolique du Nom-du-Père ? Sans doute par le biais d'une nomination poétique du fétiche qui fasse demande de sens, capable d'effacer le non-sens de la demande antérieure.

mercredi 9 mai 2012

La lettre et le refoulement

Si l’ordre de la lettre peut à bon droit qualifier l’ordre inconscient tout entier, alors même que la fonction littérale, telle qu’elle opère à l’intérieur du système de l’inconscient, est corrélée à d’autres fonctions comme celles du sujet et de l’objet, ce n’est pas au nom d’un quelconque formalisme mais plutôt à cause de la réalité même du refoulement et de la jouissance comme cause. Mais il est un fait que le maniement de la lettre est le seul moyen, pour le psychanalyste, d’accéder concrètement à l’économie pulsionnelle du patient. Tâchons de montrer cette dimension libidinale de la lettre, forgée sur sa double nature d’abstraction et d’inscription corporelles. Il y a deux façons de présenter l’instance de la lettre, ou plutôt deux moments dans cette présentation, selon S. Leclaire (cf. son célèbre Psychanalyser, 1968).

La première consiste à en faire un intermédiaire entre l’objet pulsionnel et la simple différence érogène, présente à même le corps. Leclaire écrit : “D’un côté elle peut être dite zone érogène, bord qui limite et fixe “in situ” l’écart où s’ouvre la possibilité du plaisir ; et d’un autre côté elle est ce trait, détachable, tel un objet, du corps qui le fait apparaître”. Mais justement elle n’est ni absolument zone érogène, mais plutôt son bord matériellement isolable et saisissable, ni objet proprement dit, mais plutôt sa limite ou sa figure toujours reproductible. “En fait la lettre est, pourrait-on dire paradoxalement, la matérialité du trait dans son abstraction”. Mais la référence corporelle est ici obligatoire pour pouvoir parler de lettre, et non de signe fantôme comme c’est le cas pour le psychotique, chez qui l’absence de fixation érotique des éléments formels est proprement “criante” : un formalisme du signifiant ne parviendrait ici qu’à se rendre complice du fait psychotique en tant que système de renvois et de connexions désordonnés, autodestructeurs. A vrai dire cela témoigne d’un disfonctionnement voire d’une carence de l’inconscient en tant que celui-ci est fondé sur la jouissance. Comment s’effectue cette “fixation” par la lettre de l’insaisissable différence génératrice de plaisir ainsi que sa répétition ultérieure dans l’ordre inconscient ? Réponse de Leclaire : “la connexion qui s’établit se fait sur le mode de la scansion du temps faible d’une syncope”. Plus explicitement, ce trait formellement repérable qu’est une lettre “scande le temps vide d’une syncope et connote en un autre lieu, de façon paradoxale, l’insaisissable écart d’une différence ; elle est ce trait qui fixe en un registre étranger ce qui semble ne pas pouvoir s’inscrire, à savoir l’annulation de la jouissance que réalise de façon évanescente le temps du plaisir”.

Cette dernière formule, “l’annulation de la jouissance”, nous oblige à passer à une seconde présentation pour rendre compte de la réalité proprement inconsciente de la lettre, comme antinomique cette fois au principe de jouissance. On ne parle pas du corps jouissant au sens où il satisfait ses pulsions, et en autorise la marque, mais de la jouissance absolue ou “pure différence” qu’annule justement le temps du plaisir, essentiellement limité. Or dans la doctrine lacanienne, le symbole de cette annulation de la jouissance, ou tout au moins la fonction alternative susceptible d’engendrer tour à tour son annulation et l’effacement de cette annulation même”, échoit précisément à ce qu'on appelle “sujet”, le sujet de l’inconscient. Ainsi l’ordre inconscient ou “de la lettre” est-il structuré à partir de ce point zéro de la jouissance, en comprenant les trois fonctions spécifiques du sujet, de la lettre, et aussi de l’objet. Ce dernier remplit une “fonction stable”, à l’extrême opposé de la “pure différence”, de sorte qu’il rend possible une jouissance corporelle mais locale, semblant “tenir son pouvoir du zéro qu’il masque, de cette réalité de la jouissance qu’il tempère pour en maintenir la différence d’avec la mort” écrit très bien Leclaire. On observe cliniquement une certaine réversibilité entre l’objet et la lettre : objectalisation de la lettre, caractéristique de la névrose hystérique, ou littéralisation de l’objet, propre à la structure obsessionnelle. La fonction sujet, fonction précédemment décrite comme commutation alternante, semble au contraire, par-delà tout objet, dévoiler le zéro ou l’annulation de la jouissance. Mais là encore, selon deux directions ou plutôt deux temps simultanés : soit pour en offrir et en exiger la béance, comme à l’excès dans la non-satisfaction hystérique, soit pour la réduire dans la production — et éventuellement la répétition obsessionnelle — de la lettre. La fonction thétique de la lettre constitue le troisième aspect du système inconscient, dit aussi système “littéral” car la lettre en occupe véritablement le centre, étant en corrélation avec les deux autres, et surtout assurant par cette fonction “thétique” le lien avec les éléments pulsionnels — éléments proprement “déterminants” pour le système. C’est d’ailleurs pourquoi la fonction littérale se pose comme la condition même de la fonction d’alternance, puisqu’il faut bien une lettre pour poser cette annulation du zéro qu’est le sujet. Sans pousser plus avant l’analyse, il faut admettre l’existence d’une corrélation entre chacune des fonctions du système : lettre-sujet, sujet-objet, lettre-objet.

Nous avions décrit d’abord un premier système comprenant la zone érogène primitive, l’objet détaché du corps, et la lettre comme trait formel intermédiaire. Mais pour affirmer la causalité propre de la jouissance, il fallait faire apparaître ensuite la structure inconsciente comme un ensemble corrélé de trois fonctions : subjective, objectale et littérale. Il reste à expliquer maintenant le rôle central de la lettre dans ce système. D’après Leclaire le point inaugural n’est autre que celui du refoulement. N’est-il pas lui même refoulé lorsque la lettre, de par son abstraction, devient prétexte à ignorer toute corrélation avec les fonctions subjective et objectale, soit donc, systématiquement, avec l’ordre sexuel et la jouissance ? Ce qu’il ne faut jamais oublier, selon Leclaire, c’est que l’ordre inconscient est tout entier dominé par le refoulement, et que la lettre est l’instance refoulante elle-même (au point, on l’a suggéré, de se prendre parfois à son propre piège). 

Le refoulement se concentre dans la littéralité même de l’interdit, à interpréter non comme une sentence significative mais comme un effet de la lettre dans sa matérialité formelle ou son articulation : “L’interdit, c’est l’articulation littérale considérée dans sa fonction de limite à la jouissance” écrit S. Leclaire. Mais comme par ailleurs “la jouissance est la cause de l’ordre inconscient”, il faut bien que la lettre conserve un rapport à sa cause, où l’on s’aperçoit que l’interdit est inséparable de sa transgression, au principe même du désir et de son renouvellement. Donc ce que la lettre refoule dans l’ordre de la jouissance, elle le récupère d’une autre façon dans sa répétition même ; le fonctionnement du système dépend de cette dualité fondamentale, dualité sérielle qui fait s’opposer interdit et transgression, jouissance et désir, refoulement et retour du refoulé, ou encore refoulement “primaire” et refoulement “secondaire” (puisque le premier porte directement sur la jouissance et le second davantage sur le désir). Mais il faut soutenir que ce clivage, dont le refoulement est si l’on veut le terme originel, est orchestré proprement par la fonction subjective en tant que fonction d’alternance. Cela apparaît clairement dans la structure psychotique où le défaut du refoulement originaire se manifeste par une confusion de l’objet et de la lettre à cause d’une carence de la fonction subjective. On ne peut pas, en théorie, parler d’un “clivage premier entre la lettre et la jouissance” et situer ce clivage lui-même au niveau de la lettre, sauf à considérer, comme nous l’avons fait, deux “niveaux” de la lettre : l’instance de la lettre, qui n’est autre que le refoulement qui n’est autre que le sujet, et la fonction littérale au sens restreint de “signal” de jouissance. Lorsque Leclaire explique enfin l’origine du refoulement par un rapport de jouissance entre la mère et l’enfant, de sorte “qu’une zone érogène vienne à projeter son écart, ou l’index de sa lettre, sur la différence sensible d’un autre corps”, on ne saurait remettre en cause le bien-fondé empirique de cette remarque ; toutefois l’important est qu’il faille du deux, un deux qui explique le refoulement et qui implique la lettre, mais qui nécessite surtout le sujet comme lieu (ou nom) de la division.