jeudi 5 avril 2012

L'impossible sujet de la jouissance


Le syntagme “sujet de la jouissance” n’existe pas dans les textes et les “statuts” de la psychanalyse, bien qu’on le trouve employé au moins une fois par Lacan dans le Séminaire L’angoisse, pour dire précisément qu’“en aucune façon il est possible de l’isoler en tant que sujet”. Cela signifie sans doute qu’un tel sujet ne peut exister que sous forme de mythe, un lexème pour désigner l’état du “sujet” livré au pur réel antérieurement à l’emprise du signifiant. Mais bien entendu il n’y a pas plus de « pur » réel qu’il n’y a de sujet strictement “réel”. L’expression de “Moi-Réel” employée par Freud en 1915 (Métapsychologie), et jamais reprise ailleurs dans ce sens, désigne bien déjà un Moi jeté dans la Détresse, abandonné à l’Autre, et donc au moins potentiellement au signifiant. Si la dualité Sujet-Autre (ou Sujet-Chose) est paradigmatique, l’impossible est le réel auquel ces deux signifiants semblent renvoyer, car ils renvoient d’abord mutuellement l’un à l’autre... La première relation est signifiante, avec d’un côté la parole invoquante et le désir de l’Autre, et de l’autre le cri nu de la jouissance de l’être. On remarque que cette relation est en forme de chiasme, car d’une part la jouissance, on peut la supposer à l’Autre (en tant qu’être suprême omnipotent) autant qu’à l’être du sujet dans sa souffrance ; d’autre part le cri de ce dernier témoigne autant du désir et du manque que l’appel invoquant du grand Autre maternel. Concernant le sujet, le chemin va du S non barré dans “son ineffable et stupide existence” (comme l’écrit Lacan à propos du S apparaissant en haut et à gauche dans le schéma "L", vers lebarré, c’est-à-dire le sujet du désir comme castré qui est aussi le sujet du signifiant. Ce parcours de la jouissance au désir, sans exclure une certaine récupération de la jouissance, passe par une division, une double entame où  l’Autre et le sujet doivent chacun manifester un manque même si son initiation, si l’on peut dire, est toujours le fait de l’Autre tandis que son application marque surtout le sujet. Le tableau dit justement de “La division subjective", présenté dans le Séminaire L’angoisse, montre bien comment le sujet S ne peut se faire entendre de l’Autre qu’en “corporisant” son cri, en le transformant en objet partiel offert au désir de l’Autre, lequel apparaît alors comme manquant : le sujet passe ainsi de la détresse initiale à un état intermédiaire d’aliénation et d’angoisse. Ce n’est que dans un troisième temps, celui de la division propre du sujet, qu’après avoir inscrit sa jouissance en l’Autre sous la forme de l’objet ‘a’, le sujet advient comme sujet de l’inconscient à la fois divisé par le signifiant et séparé de l’objet de la jouissance par toute l’épaisseur du fantasme.


Donc à la rigueur “sujet barré” ($) n’a d’autre signification que “jouissance perdue”, et l’on comprend dans ces conditions que le concept même de “sujet de la jouissance” contredise la théorie du signifiant. Un tel sujet n’existe pas dans le réel, et le seul signifiant qui puisse dire la jouissance du pré-sujet S n’en est lui-même pas encore un : c’est le cri primordial. Quand la jouissance apparaît, pure douleur d’exister, il n’y pas encore de sujet et quand elle réapparaît, sous les auspices de l’objet, il n’y en a plus. Cependant, dans ses dernières formulations, Lacan, fait une concession de taille en indiquant que l’inconscient travaille, en assurant la répétition des signifiants premiers, et par-là même jouit. Ce qui ferait peut-être écho à la notion d’“auto-perception du Ça" avançée in extremis par Freud en 1938, et donc à une sorte de “subjectivation” de l’énergie. Si l’inconscient jouit, pourquoi ne pas alors admettre un “sujet de l’inconscient” jouissant ? Lacan pourtant s’y refuse, car pour lui si l’inconscient travaille et jouit en travaillant, il y va d’un savoir qui produit lui-même un sujet spécifique, qui n’est plus tout à fait le sujet du signifiant (et encore moins la jouissance ou l’énergie en tant que telle) mais le sujet supposé savoir : outre que ce sujet n’est que supposé, comme son nom l’indique, sa jouissance est extrêmement différée, partielle et imaginaire, en rapport avec l’objet ‘a’ qui par ailleurs est le résultat ou résidu de ce procès inconscient. Le point important à souligner, dans cette articulation sujet de l’inconscient/jouissance, c’est que la seconde apparaît presque comme un attribut de l’inconscient : l’inconscient jouit, “fait jouir”, est responsable de cela, mais si l’on avançait maintenant que la jouissance est cause de l’inconscient, ou que la jouissance est première et l’inconscient second, ce rapport nous ferait sûrement tomber dans une théorie de type biologisante. En effet la jouissance ne peut pas être première dans une logique subjective : comme “mode d’être” anté-subjectif elle reste mythique ou impossible, et comme “relation-à” post-subjective elle implique d’abord l’existence d’une syntaxe inconsciente.


Evidemment l’on pourrait soutenir, en théorie du moins, que l’inconscient est jouissance et pas seulement structure signifiante. S’il est exclu que la jouissance soit première (hypothèse ontologique déjà écartée), elle ne saurait être seconde qu’à partir du réel lui-même, c’est-à-dire à partir de ce qu’en tout état de cause la jouissance n’est pas. Mais comme en même temps il ne saurait exister de réel (d’imaginaire et de symbolique) que comme dit-mention d’un sujet, il ne reste plus qu’à admettre ce fameux concept de « sujet de la jouissance », à la rigueur, comme un autre nom du « sujet du signifiant » prédominant chez Lacan. De fait il y a bien un sujet de la jouissance produit, et le grand commandement analytique qui édicte Tu ne jouiras pas de toi-même ne saurait servir d’épouvantail puisqu’aussi bien la question n’est pas là : « sujet de la jouissance » ne signifie en rien « jouissance du sujet » ou (pire) jouissance de soi ; d’autre part que le sujet jouisse aussi n’implique en rien qu’il y soit tout entier (il s’y perdrait plutôt, comme chacun sait).