jeudi 26 avril 2012

Le fantasme sadien et son écriture

Qui n'est pas spontanément tenté de confondre sadisme et perversion, tant il est vrai que les deux termes semblent exprimer la même attitude, la même disposition subjective à "faire le mal" ? On sait bien pourtant qu'il n'en est rien et que l'éventail des perversions se montre des plus riches et des plus variés, que le sadisme n'existe comme tel que mis en relation structurellement avec le fétichisme ou le masochisme, par exemple, et qu'il est sans doute moins fondamental, en tant que structure clinique, que ces derniers. D'autre part, si l'on rapporte l'origine du mot au personnage historique de Sade et à son œuvre, il faut éviter de confondre le "sadisme" applicable aux héros des récits sadiens et la structure psychique du Marquis lui-même, libertin dans le siècle assurément, et non moins indéniablement masochiste. Rappelons qu'un libertin au XVIIIè siècle n'est pas spécialement, ou pas seulement un "débauché", mais surtout un contestataire opposé aux discours dominants, notamment religieux, un athée mettant en cause le statut du Dieu chrétien comme unique "sujet-supposé-savoir". L'autre grande référence philosophique de l'époque est la Nature, en tant que système de lois universelles, et c'est elle que l'on retrouve omniprésente chez Sade sous l'espèce d'un "Etre suprême en méchanceté", non plus supposé-savoir mais cette fois supposé-jouir. Mais Sade est plus conséquent, ou peut-être plus religieux, que les libertins de son époque cultivant simplement l'immoralisme : il conçoit une vraie morale, universaliste, rigoriste, dont l'impératif catégorique consiste à obéir à la Nature et à ses lois impitoyables, cannibaliques, éminemment criminelles. Pour le dire autrement, la Loi est de jouir selon la Nature et pour la Nature. Il s'agit d'un sacrifice, plaçant cette nouvelle espèce de dévôts dans une position masochiste, et dont la portée ne va toutefois jamais jusqu'au marricide ou à l'inceste : la Nature elle-même reste inviolable, finalement le crime, non dialectisable, tourne court, se résout non dans la jouissance tant espérée mais dans le seul plaisir, indéfiniment réitéré.

L'uniformité de la vie et des écrits du Marquis de Sade illustre à merveille ces principes. Voici comment Lacan formalise le fantasme du héros sadien. La position initiale du bourreau est celle de l'objet 'a', instrument métonymique de jouissance au service de la Nature comme Volonté de jouissance absolue. C'est la victime, en face, qui incarne le sujet dans sa division spécifique, entre douleur physique et soumission morale. C'est cette division qui est visée par le bourreau, au moyen de l'angoisse provoquée, et non la souffrance pour elle-même. Le reste de l'opération, en bout de circuit, devrait être le "pur sujet du plaisir" comme l'écrit Lacan, censé advenir une fois le corps expurgé de toute douleur et de tout mal. Or c'est à ce moment que le sujet défaille, pendant que le maître "décharge" (éventuellement), et tout est à refaire. Dans sa vie, Sade a plutôt joué le rôle de la victime, du mort-vivant, ayant passé le plus clair de son temps sous les verrous, à la merci d'un maître qui avait pour nom Mme de Montreuil, sa belle-mère. Il y a une autre dimension du fantasme sadien, rarement mis en valeur, qui concerne directement le rôle que la psychanalyse peut revendiquer auprès des pervers. Dans sa prison, Sade a dû convertir l'impératif de jouissance totale en obligation de dire "toute" la jouissance, de raconter la totalité de son fantasme, fût-ce sous le mode le plus rébarbatif. Il y a bien du sadisme dans le fait d'imposer au lecteur pareille épreuve de lecture, véritablement assommante. Le côté répétitif et comme mécanique de la stylistique sadienne, indique que cette jouissance excède de toute part le langage, et pourtant s'épuise à vouloir l'exprimer dans et par le langage. Sade écrivain s'acharne sur son lecteur comme le bourreau sadien s'acharne sur sa victime, indéfiniment ranimée pour subir d'éternels supplices. Or cette situation nous renvoie au cœur du fantasme sadien et à la véritable nature de l'objet fétiche : il s'agit de la voix, la voix forte, impérative. Que vocifère-t-il, le bourreau, que réclame-t-il de sa victime ? L'aveu, l'aveu de la jouissance cachée dont elle est censée être la dépositaire, ou la bénéficiaire grâce au traitement infligé ("avoue que tu aimes ça !", dit le violeur à sa victime - alors que dans le même temps, il ne saurait souhaiter son consentement !). D'une part l'impératif de tout dire (de la jouissance) produit le texte mécanique, sans sujet, que les avant-gardes littéraires ont justement repéré chez Sade ; d'autre part, il produit la stupeur médusée du lecteur, de même que le bourreau finit par arracher un cri à sa victime, seulement un cri (comme "fétiche sonore" : Barthes), en guise de parole. La mise en oeuvre littéraire fonctionne alors, non comme un authentique passage à l'acte, mais comme une modalité d'érection du fétiche.

L'impératif sadien de tout dire s'oppose, de toute évidence, à l'éthique du bien-dire du psychanalyste ; cependant, si ce même psychanalyste parvient à provoquer ce pivotement, d'un quart de tour sur la structure, qui exprime la différence entre le fantasme sadique et le fantasme masochiste de Sade écrivain, autrement dit s'il parvient à susciter chez son patient le désir d'écrire son fantasme, ceci allègera d'autant les occurrences où il serait tenté de le vivre. Evidemment, cela ne constitue qu'une demi-solution, d'autant que les conséquences réelles d'une identification masochiste pour le sujet écrivain ne sont pas à négliger : car dans le cas où il écrit sur la jouissance, il le fait nécessairement à ses dépens. Eternel problème de la sublimation qui, en tant que mode de l'"autre jouissance", ne fait qu'"élever l'objet (ici le signifiant) à la dignité de la Chose" (Lacan), sans toutefois déloger le sujet pervers de son identification masochiste à l'objet ; de sorte que le sujet ne peut vivre la jouissance que médiatement, par la voie du signifiant, ou bien immédiatement, en retombant dans la perversion du passage à l'acte.

jeudi 5 avril 2012

L'impossible sujet de la jouissance


Le syntagme “sujet de la jouissance” n’existe pas dans les textes et les “statuts” de la psychanalyse, bien qu’on le trouve employé au moins une fois par Lacan dans le Séminaire L’angoisse, pour dire précisément qu’“en aucune façon il est possible de l’isoler en tant que sujet”. Cela signifie sans doute qu’un tel sujet ne peut exister que sous forme de mythe, un lexème pour désigner l’état du “sujet” livré au pur réel antérieurement à l’emprise du signifiant. Mais bien entendu il n’y a pas plus de « pur » réel qu’il n’y a de sujet strictement “réel”. L’expression de “Moi-Réel” employée par Freud en 1915 (Métapsychologie), et jamais reprise ailleurs dans ce sens, désigne bien déjà un Moi jeté dans la Détresse, abandonné à l’Autre, et donc au moins potentiellement au signifiant. Si la dualité Sujet-Autre (ou Sujet-Chose) est paradigmatique, l’impossible est le réel auquel ces deux signifiants semblent renvoyer, car ils renvoient d’abord mutuellement l’un à l’autre... La première relation est signifiante, avec d’un côté la parole invoquante et le désir de l’Autre, et de l’autre le cri nu de la jouissance de l’être. On remarque que cette relation est en forme de chiasme, car d’une part la jouissance, on peut la supposer à l’Autre (en tant qu’être suprême omnipotent) autant qu’à l’être du sujet dans sa souffrance ; d’autre part le cri de ce dernier témoigne autant du désir et du manque que l’appel invoquant du grand Autre maternel. Concernant le sujet, le chemin va du S non barré dans “son ineffable et stupide existence” (comme l’écrit Lacan à propos du S apparaissant en haut et à gauche dans le schéma "L", vers lebarré, c’est-à-dire le sujet du désir comme castré qui est aussi le sujet du signifiant. Ce parcours de la jouissance au désir, sans exclure une certaine récupération de la jouissance, passe par une division, une double entame où  l’Autre et le sujet doivent chacun manifester un manque même si son initiation, si l’on peut dire, est toujours le fait de l’Autre tandis que son application marque surtout le sujet. Le tableau dit justement de “La division subjective", présenté dans le Séminaire L’angoisse, montre bien comment le sujet S ne peut se faire entendre de l’Autre qu’en “corporisant” son cri, en le transformant en objet partiel offert au désir de l’Autre, lequel apparaît alors comme manquant : le sujet passe ainsi de la détresse initiale à un état intermédiaire d’aliénation et d’angoisse. Ce n’est que dans un troisième temps, celui de la division propre du sujet, qu’après avoir inscrit sa jouissance en l’Autre sous la forme de l’objet ‘a’, le sujet advient comme sujet de l’inconscient à la fois divisé par le signifiant et séparé de l’objet de la jouissance par toute l’épaisseur du fantasme.


Donc à la rigueur “sujet barré” ($) n’a d’autre signification que “jouissance perdue”, et l’on comprend dans ces conditions que le concept même de “sujet de la jouissance” contredise la théorie du signifiant. Un tel sujet n’existe pas dans le réel, et le seul signifiant qui puisse dire la jouissance du pré-sujet S n’en est lui-même pas encore un : c’est le cri primordial. Quand la jouissance apparaît, pure douleur d’exister, il n’y pas encore de sujet et quand elle réapparaît, sous les auspices de l’objet, il n’y en a plus. Cependant, dans ses dernières formulations, Lacan, fait une concession de taille en indiquant que l’inconscient travaille, en assurant la répétition des signifiants premiers, et par-là même jouit. Ce qui ferait peut-être écho à la notion d’“auto-perception du Ça" avançée in extremis par Freud en 1938, et donc à une sorte de “subjectivation” de l’énergie. Si l’inconscient jouit, pourquoi ne pas alors admettre un “sujet de l’inconscient” jouissant ? Lacan pourtant s’y refuse, car pour lui si l’inconscient travaille et jouit en travaillant, il y va d’un savoir qui produit lui-même un sujet spécifique, qui n’est plus tout à fait le sujet du signifiant (et encore moins la jouissance ou l’énergie en tant que telle) mais le sujet supposé savoir : outre que ce sujet n’est que supposé, comme son nom l’indique, sa jouissance est extrêmement différée, partielle et imaginaire, en rapport avec l’objet ‘a’ qui par ailleurs est le résultat ou résidu de ce procès inconscient. Le point important à souligner, dans cette articulation sujet de l’inconscient/jouissance, c’est que la seconde apparaît presque comme un attribut de l’inconscient : l’inconscient jouit, “fait jouir”, est responsable de cela, mais si l’on avançait maintenant que la jouissance est cause de l’inconscient, ou que la jouissance est première et l’inconscient second, ce rapport nous ferait sûrement tomber dans une théorie de type biologisante. En effet la jouissance ne peut pas être première dans une logique subjective : comme “mode d’être” anté-subjectif elle reste mythique ou impossible, et comme “relation-à” post-subjective elle implique d’abord l’existence d’une syntaxe inconsciente.


Evidemment l’on pourrait soutenir, en théorie du moins, que l’inconscient est jouissance et pas seulement structure signifiante. S’il est exclu que la jouissance soit première (hypothèse ontologique déjà écartée), elle ne saurait être seconde qu’à partir du réel lui-même, c’est-à-dire à partir de ce qu’en tout état de cause la jouissance n’est pas. Mais comme en même temps il ne saurait exister de réel (d’imaginaire et de symbolique) que comme dit-mention d’un sujet, il ne reste plus qu’à admettre ce fameux concept de « sujet de la jouissance », à la rigueur, comme un autre nom du « sujet du signifiant » prédominant chez Lacan. De fait il y a bien un sujet de la jouissance produit, et le grand commandement analytique qui édicte Tu ne jouiras pas de toi-même ne saurait servir d’épouvantail puisqu’aussi bien la question n’est pas là : « sujet de la jouissance » ne signifie en rien « jouissance du sujet » ou (pire) jouissance de soi ; d’autre part que le sujet jouisse aussi n’implique en rien qu’il y soit tout entier (il s’y perdrait plutôt, comme chacun sait).