jeudi 29 mars 2012

Ecritures lacaniennes de la négation

Contrairement à la passion, le sexe est une affaire qui concerne la logique et bien sûr il en va de même pour la jouissance. L’utilisation et en partie la subversion lacanienne de la logique mathématique n’a de sens que rapportée au problème de la jouissance, puisqu’il s’agit, par l’écriture logique, d’apporter un démenti à une conception classique qui se voudrait absolutiste de la jouissance. D’où l’accent mis par Lacan sur l’écriture de la négation et la petite révolution qu’il a introduite dans ces écritures. Mais pour cela il doit distinguer deux sortes de jouissances : l’une qui ne peut être absolue, la jouissance phallique, l’autre qui ne peut qu’être infinie, la jouissance féminine. Si l’on tient compte de la différence des sexes, nous nous retrouvons donc avec quatre écritures dont une représente une affirmation et trois autres différentes sortes de la négation.

La première est la négation privative qui apporte une contradiction à la proposition universelle affirmative exprimant en l’occurrence que tout homme ou plutôt l’homme en général satisfait à la fonction phallique. A partir de là, la logique classique en déduit qu’aucun x contraire ne satisfait à cette fonction ; tel est l’impossible, telle est donc la négation qui s’applique spécifiquement à l’autre sexe (les femmes sont privées du phallus, mais elles possèdent autre chose). Il y a bien un rapport sexuel puisque chaque sexe prive l’autre de ce qu’il possède en propre, rapport de parfaite complémentarité que traduit en général l’opposition de l’âme et du corps, de l’acte de la puissance, etc. Ce qu’il faut remarquer c’est que l’universelle négative dépend néanmoins de l’universelle affirmative, puisqu’elle n’en est que la négation, que la privation, ce qui suppose une logique fondée sur un sujet substantiel qui dans ce système assure justement l’unité des contraires. A opposer deux universels, c’est l’universel affirmatif qui l’emporte : “logique” !

Or c’est justement ce que compromet Lacan. Pour lui, cet équilibre n’existe pas, aussi n’est-ce pas l’universelle négative mais la particulière affirmative qui apporte la vraie contradiction, à condition de former celle-ci d’une double négation, l’une portant sur l’existence et l’autre sur la fonction : impossible qu’il existe une femme qui ne satisfasse pas à la fonction phallique.

En revanche, côté homme, c’est la particulière négative qui rend possible l’écriture d’une affirmative universelle, de ce qu’un élément n’appartienne pas à l’ensemble, y fasse exception: c’est ce que l’on doit appeler maintenant la négation de castration. Ce n’est pas le sujet-Un comme substance, mais un-sujet comme exception — à la fois le phallus comme symbole de la castration et le père réel comme “agent” de cette même castration. “Y a d’l’Un” désigne cet un comptable qui justement se décompte de l’ensemble, qui ne peut le faire d’ailleurs qu’en s’adossant à la fonction du zéro équivalente ici au réel, ce rien à partir duquel l’Etre créateur (ni plus ni moins le Dieu judéo-chrétien) peut donner lieu à des possibles. En l’occurrence pour que l’acte sexuel soit envisageable. “Pour l’homme, à moins de castration, c’est-à-dire de quelque chose qui dit non à la fonction phallique, il n’y a aucune chance qu’il ait jouissance du corps de la femme, autrement dit, fasse l’amour" (Lacan, Encore).

Mais précisément, en guise de la jouissance du corps de l’Autre il faut se contenter de ce qui est filtré par le fantasme, soit l’orientation vers les objets partiels. Reste alors à envisager ce qui véritablement fait rater le rapport sexuel, soit la négation d’incomplétude. Celle-ci s’appuie sur la proposition universelle négative révisée par Lacan, c’est-à-dire que la négation porte cette fois uniquement sur le quanteur, biffant le tout supportant l’universalisation et promouvant ainsi la célèbre formule du “pas-tout”. La femme n’est pas toute, pas complètement dans la jouissance phallique ; donc il n’y a pas “La” femme, mais les femmes, puisque par définition la femme n’est “pas-toute”. La négation d’incomplétude barre l’Autre — l’Autre avec lequel la femme entre en rapport — et non le sujet comme dans la négation de castration. Il manque donc un signifiant ; c’est à ce réel là, incarné par “une” femme, que l’homme est confronté dans sa vie amoureuse ; c’est à ce type de négation que nous devons l’ensemble de la conception lacanienne de la jouissance. 

jeudi 15 mars 2012

Jouissance du Déchiffrage


Si le langage reste évidemment l’instrument extérieur de la cure, en tout cas du côté de l’analysant, le champ complet de celle-ci est bien celui de la jouissance. Contrairement à ce que l’on croirait volontiers, ce n’est pas la parole qui s’“échange” ou qui se “communique” ; si la psychanalyse nous a appris quelque chose, avec Freud et Lacan, c’est qu’il faut compter plutôt sur un élément de nature économique que Lacan appelle “plus-de-jouir”, lequel fonctionne comme vrai ressort de la cure. Le fameux Dites tout ce qui vous passe par la tête, même si cela vous paraît désagréable ou choquant n’a pas d’autre signification que d’inciter ouvertement à jouir, à partir de cette situation de parole, mais n’a d’autre effet réel que de confronter l’analysant aux impasses de cette même situation (car l’on ne saurait justement tout dire) comme à l’impossible d’une jouissance totale. Cela s’effectue par la traversée nécessaire du fantasme dont la fonction est justement de protéger de la jouissance en interposant un rideau de fumée, une scène qui organise la jouissance supposée de l’Autre tout en masquant et en partialisant celle du sujet. Mais si le fantasme est séparation il est aussi aliénation complaisante ; aussi dans la cure le sujet doit-il aller au-delà et s’identifier à l’objet ‘a’ cause du désir, au manque lui-même, représenté un temps par l’analyste. De toute évidence l’analyse n’est une partie de plaisir pour personne, en revanche le fait d’être une confrontation (traumatisante et ineffable) au vide de l’être - y compris à ce reste qu’est l’objet ‘a’ - la situe indéniablement dans le champ de la jouissance. 
    
Les psychanalystes utilisent très souvent, mais aussi très prudemment, la notion d’une jouissance de l’analyse comme “jouissance du déchiffrage”. Il faut admettre auparavant que le symptôme est chiffrage de la jouissance, jouissance bloquée, ou comme l’écrit Lacan “lambeau de discours [dont], faute d’avoir pu le proférer par la gorge, chacun de nous est condamné, pour en tracer la ligne fatale, à s’en faire l’alphabet vivant" (J. Lacan, Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 445). Mais cette définition du symptôme en croise une autre, plus ancienne, selon laquelle le symptôme est métaphore du désir et donc essentiellement parole. Ainsi s’explique que l’opération de déchiffrage passe par l’usage de la parole dans ce que Lacan appelle la traversée du “mur du langage”. La jouissance du déchiffrage est alors le pendant de l’interprétation : jouis-sens, voire j’ouis sens ! Pour “entendre” cela, il ne suffit pas (ou il ne suffit plus, si l’on prend la doctrine de Lacan en diachronie) que le désir se dise, il s’agit qu’il soit pris à la lettre, qu'on le ramène en ce point d'impossible jouissance d'où il procède. Ce n’est plus dans la langue (commune) que cela se passe mais dans “lalangue” de chacun, ou la voix elle-même devient objet plus-de-jouir et cause du désir. La doctrine même du parlêtre, qui consonne si philosophiquement, est complétée par une théorie originale de la trace et de l’écriture. Ceci dit le mouvement général imprimé à la cure reste globalement celui du désir et du manque, car il ne s’agit pas tant d’utiliser l’écriture du symptôme et son quantum de jouissance, donnés tels quels, que de les retrouver, les récupérer, et les interpréter par le biais de la parole. La jouissance du déchiffrage est par nature toujours différée. Sauf pour le psychotique, qui tente de jouir de l’Un c’est-à-dire de soi, mais ne déchiffre rien ou plutôt confond le chiffrage et le déchiffrage, ce statut de la jouissance du déchiffrage reste d'une certaine façon celui de la névrose. La jouissance étant pensée, comme le désir, en terme d’aliénation, de privation, par rapport à un grand Autre inaccessible.     
    
Objectivement, le déchiffrage repose d’ailleurs sur une névrose constitutive, certes artificielle, qui s’appelle le transfert. C’est-à-dire qu’un savoir du déchiffrage est doublement présupposé dans le cadre de l’amour de transfert : l’analysant voit d’abord en l’analyste un expert en désir et en jouissance qui ne peut pas ne pas savoir, au moins ce qu’il en est du symptôme, tandis que l’analyste suppose en l’autre un savoir inconscient dont il peut favoriser le déchiffrage. En réalité l’analyste n’est pas un savoir ni même une science, mais une place, une place à prendre où, en particulier, doit prendre place l’objet-plus-de-jouir. Quand au déchiffrage, ou bien il est jouis-sens ou bien il n’a pas de sens du tout. C’est dire que c’est l’affaire de l’analysant, purement et simplement. Mais alors quel est le rapport de l’analyste avec la jouissance? L’analyste, dit Lacan, est le “rebus de la jouissance" (J. Lacan, Télévision, Paris, Seuil, 1974, p. 29) et même s’il occupe la place de l’objet, c’est davantage en tant qu’objet ‘a’ cause du désir qu’en tant que plus-de-jouir. S’il incarne avant tout le désir et le manque, la question dès lors est de savoir comment cette place est compatible avec la causation d’une jouissance comme possible. Ce qui est en cause ou en jeu dans l’analyse, n’est-ce pas autant que la jouissance du sujet (sa récupération) la question du désir de l’analyste comme essence  de l’interprétation ? Cette question, on nous la présente souvent comme celle de l’éthique puisqu'il est clair que la présence de l'analyste dans les dires de l'analysant n’est soutenue que par le désir même de l’analyste, lequel n’est pas censé jouir du déchiffrage (et encore moins de l'analyse comme telle). Sa propre parole est liée à la jouissance du déchiffrage en tant qu’elle la provoque et la rend possible, mais en tant que telle, en tant que limite ou coupure, elle signifie plutôt l’impossible de la jouissance.

jeudi 8 mars 2012

L’hystérique, politiquement et poétiquement incorrecte

L'hystérie est "perverse", non seulement parce qu'elle s'accompagne d'une part de fantasmes non négligeable, dans le sens où elle met en scène une forme de transgression et une remise en cause de l'ordre social. C'est bien ce qui se passe dans la tragédie de Phèdre qui incarne presque l'archétype de la Passion féminine devenue passion pour la femme.(*) Mais cette passion fait symptôme, comme on l'observe dès le 17è siècle, tant sur la scène théâtrale que sur la scène médicale. La Phèdre de Racine érige le symptôme, autre nom de la passion, à la dimension du tragique : cela a pour effet de muer une première faute impossible à symboliser, devenue symptôme, en une seconde transgression que constitue la puissance dévastatrice d'un certain langage, celui de la tragédie. Dans le même temps, en cette deuxième moitié du 17è siècle, les femmes "malades" de leur passion ne sont plus considérées comme des sorcières ou comme des possédées, responsables dans un cas, victimes dans l'autre, mais précisément comme des "hystériques" (le terme connaît alors un regain d'intérêt) dont le symptôme passionnel relève d'une relation perturbée entre l'âme et le corps. Le médecin anglais Sydenham trace un premier tableau clinique de cette maladie spécifiquement féminine qui se déclenche le plus souvent à l'occasion d'un "chagrin" : la catégorie des troubles "psychogénétiques" est née. Tout en détaillant les aspects somatiques, il insiste sur les manifestions psychiques et morales telles que l'abattement, le désespoir, la haine ou la jalousie… Dans le cas de Phèdre, la filiation féminine du mal semble avérée ; les symptômes physiologiques ainsi que la "dépression" mélancolique sont amplement restitués. C'est le corps qui se plaint et s'afflige, s'épuisant à soutenir le désir dans sa pureté d'origine, au-delà des mesquineries de la vie ("Tout m'afflige et me nuit, et conspire à me nuire").

Or ce désir et cette passion ne visent nullement leur satisfaction. La perversion réside dans ce détournement ou cette transgression, lorsque le dire - l'aveu - de la passion se substitue à la passion. L'Autre réel (Hippolyte), objet du désir, est surtout désigné comme cause de la passion et donc responsable des maux occasionnés. Le corps hystérisé et monstrueux de la passion se veut pure exhibition destinée à culpabiliser l'Autre. "Regarde ce que tu as fait de moi." En exhibant et en victimisant ce corps féminin, l'hystérique fait-elle autre chose que renvoyer à l'Autre l'image insupportable de la castration, pour le confondre et pour le posséder tout à la fois ? C'est sa propre haine de la castration, voire sa profonde misogynie qui la pousse, dans un parfait jeu de miroir, à castrer son partenaire en décochant sur lui les flèches de sa plainte. La parole qui exprime à ce point le désir est plus que pathétique, elle est tragique et transgressive, scandaleusement subjective, car elle perturbe l'ordre social et les règles du langage en faisant entendre un discours excessif, hors du commun. L'hystérique joue la passion incestueuse contre les échanges familiaux traditionnels, où la femme apparaît comme un bien symbolique dans le système patriarcal (incarné par Thésée). Elle apparaît monstrueuse dans ce système et révèle en même temps la monstruosité du système (la nouvelle de la mort de Thésée a pour effet de libérer la parole transgressive, l'annonce de son retour entraîne une répression hypocrite et injuste), dont elle ne peut pas s'affranchir complètement.

Il faut bien admettre que ces aspects "politiquement incorrect" et surtout "mauvaise langue" de l'hystérie n'acquièrent leur pleine dimension que dans l'art et la littérature. La "passion" de la langue exhibée dans tous ses états remplace avantageusement les souffrances du corps réel. Encore faut-il, pour pouvoir parler de perversion et donc de transgression, que la fétichisation de la langue (ou plutôt de la "lalangue" du sujet, pour reprendre Lacan), soit suffisamment effective pour s'affranchir de toute expressivité ou représentativité à l'égard du réel. Aujourd'hui, ce n'est plus la tragédie mais la poésie (en tant qu'expression a priori absolument libre et abord résolument matérialiste du langage) qui peut supporter une telle fonction transgressive, car elle seule défait et repousse assez loin les codes sociaux de la jouissance. On parle donc de la poésie la plus concrète et en même temps la plus abstraite, la plus politique et aussi bien la plus ludique, en tout cas la plus formellement transgressive par exemple sous ses formes "concrètes" ou "élémentaires", actives et performatives (à quoi on pourrait aujourd’hui ajouter le slam), et bien sûr la poésie électronique et numérique à cause du rapport objectal à l'image. Car ces formes touchent à la jouissance plutôt qu'au sens et mettent en avant l'objet (par exemple l'objet "voix" dans la poésie sonore) plutôt que la subjectivité. L'avantage considérable est de laisser entendre, ou voir, que si le poème concret est jouissance, il ne saurait exister quelque part de jouissance absolue ; le poème - mais c’est souvent le poète lui-même, dans la performance - fétiche se présentant comme Un, comme monument dérisoire, se substitue lui-même à cet espoir ; il présentifie l'impossibilité radicale de présenter ou de dire la jouissance ; il pervertit littéralement la question hystérique à ce propos et s'offre comme réponse, de même qu'il rend inutile tout autre symptôme que lui-même.

* Cf. Des pages éclairante à ce sujet dans : Paul-Laurent Assoun, Le pervers et la femme, Anthropos, 1989