jeudi 23 février 2012

Père-version du temps

Le trauma pourrait se définir proprement comme le temps de la père-version, un temps mythique où l'amour paternel venant sans doute contrebalancer la castration maternelle, transfère le manque sur le sujet lui-même. Par son intervention, le père rend vivable cette castration maternelle en la faisant oublier, par conséquent sur le mode d'un premier déni pervers. Le vécu (psychotique) de l'angoisse de castration est lui-même hors du temps, tandis que le manque, le désir, la castration symbolique initient le temps subjectif, l'ouverture de la temporalité du sujet. C'est le temps du désir, modulé par un écart toujours variable entre jouissance et insatisfaction, qui par ailleurs s'écrasent dans le symptôme. Le symptôme fait mémoire de l'événement traumatique en même temps qu'il scande l'existence du sujet. Mais entre psychose et névrose, l'origine mythique et père-verse du temps est occultée, refoulée, au même titre que l'amour du père dont le souvenir est insupportable, violent et irrationnel. On passe notre temps, c'est le cas de le dire, à fuir ce temps mythique et nous lui substituons un temps qu'on pourrait qualifier cette fois d'utopique. Au mythe de l'origine du temps, de l'amour paternel creusant le sillon du désir subjectif, on substitue alors le mythe de la fin des temps, qui n'est pas moins pervers que le premier. N'oublions pas que si, dans le mythe, Kronos permet la naissance des enfants en castrant Ouranos (lequel se cramponnait à Gaïa et l'empêchait d'enfanter), et crée par-là l'histoire, il les dévore aussitôt et tente donc de fermer le temps qu'il a ouvert (pour éviter justement les histoires… après). Il n'oublie pas de donner la mort en donnant le temps. L'image de Kronos dévorant ses enfants, reprenant ce qu'il a donné, n'est-elle pas emblématique de la fatalité d'un amour dévorant, celui que les sujets névrosés vouent maintenant à leur père idéal ? Les sujets pervers, eux, ressuscitent franchement le temps du traumatisme, le temps du mythe, qu'ils projettent en autant de catastrophes futures et annoncées, imputables naturellement à un père tout puissant et vengeur. Il ne leur reste plus qu'à œuvrer pour un recommencement radical, pour la "renaissance" d'une "race" "pure", pour l'apparition d'un homme "nouveau", etc. Faut-il désolidariser l'origine mythique du temps, celui de la jouissance paternelle, et la temporalité désirante du sujet qui, à force d'utopie, finit par se faire délirante ? Si la psychose est le retour du réel dans une dilatation-contraction insupportable du temps, synonyme d'angoisse, la solution du sujet réside dans la réinvention d'un temps de l'amour-désir comme seule alternative à celui de l'amour-jouissance paternel.

vendredi 10 février 2012

Sport et castration

La compétition n'est pas seulement une forme socialement organisée du sport, elle en est l'essence même : si ce n'est pas toujours pour vaincre l'adversaire, du moins est-ce pour se dépasser soi-même, repousser les limites du faisable corporel. La sorte d'infini que représente ce hors-limite n'est pas, c'est le moins que l'on puisse dire, de tout repos ; car non seulement il implique d'être premier, de parvenir en tête, mais inscrit encore l'absolue nécessité de réitérer l'exploit, pour conserver un titre, une réputation, voire un mécénat. La jouissance de la limite est telle qu'elle n'a pas de limite. On touche ici à ce que la psychanalyse désigne par "jouissance", au-delà du principe de plaisir et à travers la souffrance, au-delà aussi de ce qui peut s'énoncer dans le langage. En forçant un peu le pessimisme, on pourrait dire que le dopage n'est pas seulement un tendance circonstancielle des sportifs actuels poussés à commettre l'infraction par des lobbies capitalistes avides de "résultats", confondant de plus en plus sport et publicité, mais qu'il s'inscrit au contraire dans la logique de sport de compétition. Car la jouissance visée par l'acte sportif se situe au-delà des vertus à la fois médicales (le bien-être, la santé) et morales (l'exemplarité, la ténacité, le fair-play, etc.) qu'un certain discours humaniste veut bien attribuer au sport. L'utilitarisme ou le moralisme (celui qui met en avant la "conscience", la liberté de l'athlète de ne pas céder à l'infraction du dopage) ne pèsent pas lourd devant l'irrésistible appel à l'excès et à la démesure, face à la jouissance même de passer la limite… qui conduit beaucoup d'athlètes à enfreindre le règlement. L'expérimentation corporelle, sous toutes ses formes, ne peut qu'échapper de facto à la loi car elle vise un au-delà (ou un en-deça) du symbolique ; pire encore, elle peut prétendre à faire loi et s'imposer comme impératif catégorique (comme l'a bien montré Lacan, à propos de Sade et de Kant), car le hors-limite est dans son principe. Cet effet de brouillage de toute règle raisonnable et mesurée explique peut-être les débordements de plus en plus considérables des publics eux-mêmes. La relation sportifs-spectateurs illustre bien ce que Freud appelait "foule à deux", où le moindre geste de l'un est relayé et amplifié par l'autre, où la passion idolâtre des uns pour les autres se transforme chez certains en haine de l'adversaire. Parti jusqu'au bout de lui-même afin de récupérer cette part de réel qui lui manque, cette pureté à jamais perdue, il doit compenser par une réalisation inédite et toujours "supplémentaire", sans qu'il lui soit donné de faire oeuvre. Le sport n'étant pas une forme de sublimation puisque l'objet "élevé à la dignité de la Chose" (Lacan) est ici le corps propre, ce qui nous fait pencher plutôt du côté de la perversion masochiste. 
Poutant il n'y a nulle fatalité, et il serait ridicule de condamner le sport en soi : cela reviendrait à l'assimiler de facto à une drogue. Le sport est effectivement pervers lorsqu'il a pour finalité son propre effort vers ce Corps ultime et scandaleux, cette Chose parfaite livrée au public qu'est finalement le cadavre du sportif épuisé, dopé, déshonoré.  Inversement ce qui est à gagner dans le sport - y compris dans la compétition - ce ne sont pas tant des médailles et des honneurs que l'assomption d'une forme de castration, la pure reconnaissance des limites (symboliques autant que biologiques) du corps humain, et donc accepter de "perdre".