jeudi 26 janvier 2012

Le Chant divin de la jouissance

La religion - en particulier chrétienne et islamique - a toujours vu dans la voix humaine un objet de fascination relevant tour à tour du divin et du diabolique, inspirant à la fois un profond respect et un sentiment d'horreur. C'est que derrière le lyrisme, avant la beauté musicale de la voix, se trouve la voix tranchante du Père et donc la loi entrant directement en concurrence avec la jouissance (plus féminine, maternelle ?) du chant. Les religieux se partagent donc en deux écoles, car s'il faut célébrer Dieu avec le "cœur" (i.e. l'esprit), chanter ses louanges dans son cœur, la question se pose de savoir si la voix doit participer réellement, physiquement, de ce chant. Le camp qu'on pourrait appeler intégriste ou dogmatique ne veut "entendre" que la voix pure, purement intérieure et spirituelle, divine en fait, tandis que dans une tradition plus mystique (mais non moins intégriste sous certains aspects) on pratique le chant lyrique comme un moyen de "rejoindre" Dieu. On voit ainsi s'opposer le parti de la rigueur et celui de la transe, aussi bien chez les chrétiens (Saint Jérôme contre Saint Ambroise) que chez les islamistes (légalistes contre soufis). Evidemment, les partisans du lyrisme eux-mêmes n'ignorent pas les dangers inhérents à leur pratique, le risque de confondre transe mystique et possession démoniaque. Une position médiane (celle de Ghazzali, par exemple) consiste à poser ensemble la voix divine et la visée du chant mystique dans la perspective d'un inaccessible silence, signifiant de la présence divine. Au pire, le lyrisme représente un adjuvant pour la méditation et la prière dont on peut se passer, au mieux il métaphorise la dimension d'excès de la parole et amorce une relation fusionnelle avec le divin.
Les puristes, comme les partisans du lyrisme et de la transe, assimilent donc le chant et la jouissance du divin  : l'amour de Dieu est chant et la foi se fait lyrisme. Bien plus, la musicalisation du divin correspond à sa féminisation : séduction diabolique pour certains, élévation vers la pureté et le mystère pour d'autres (ce qu'atteste, bien entendu, le culte marial chez les chrétiens). Le champ de la jouissance semble donc réellement porté par le chant comme jouissance féminine du divin. Si l'on accorde au féminin la jouissance lyrique des mystiques (à laquelle n'est pas étrangère, dans un autre domaine, celle des amateurs d'Opéra, ces mystiques du lyrisme vénérant la Diva), à l'inverse la jouissance diabolique (méphistophélique) se signifie dans la parole réduite à son articulation pure - effet de la gravité extrême de la voix qui tend à mimer, de façon assez troublante, en ces confins mythiques où le père et la bête ne faisaient qu'un, l'énonciation de la loi. 

jeudi 19 janvier 2012

Le rapport-sans-rapport des jouissances

Soit deux jouissances du corps, situées hors-langage ou en excès de langage : la jouissance de l’être (Chose) et la jouissance de l’Autre (sexe). Elles sont séparées et discon­tinues comme l’illustre le principe de la fausse bande de Mœbius : une vraie bande de Mœbius, sans endroit ni envers et à un seul bord, ayant subi une coupure longitudinale sur toute sa longueur redevient une surface ordinaire orientée et à deux bords. Cette dualité (des jouissances du corps) n’est que le produit de la coupure phallique et signifiante, consti­tutive en tant que telle de la vraie bande de Mœbius. La jouissance phallique crée ce vide et cette division internes au corps et à sa jouissance, non seulement en distin­guant un endroit et un envers mais un avant et un après (la castration), sans compter la sexuation qui y trouve son vrai principe de différenciation. C’est à savoir que la coupure est totale chez l’homme, doté de l’argument imaginaire que constitue le support pénien, le condamnant à jouir du phallus seulement, alors qu’elle n’est que partielle chez la femme de sorte que pour elle une continuité entre les jouissances reste possible, quoique le réel de l’autre jouissance soit proprement indécidable. Certes la femme accède à la jouissance phal­lique ; mais que la femme jouisse, en tant que femme, cela ne saurait se dire, reste un secret de femme... Entre une jouissance essentiellement perverse (réduite au signifiant et à l’objet) et une “autre” qu’on peut dire “folle” (pas de signifiant pour l’inscrire — ce qui n’em­pêche pas qu’on en parle ou qu’elle fasse écrire), Lacan a sans doute raison de dire qu’“il n’y a pas rapport”. Si, comme on l’a vu, c’est la coupure phallique qui permet d’établir ces distinctions alors le non-rapport entre les sexes, entre l’Un-sexe et l’Autre-sexe ne semble visible que depuis la dualité homme/femme. Pourtant c’est bien la première dualité Chose/femme — ou Un/Autre — qui en décide. S’il n’y a pas de rapport sexuel il y a bien coupure au départ, et celle-ci concerne la décomplétude de la Chose initiale. La coupure, dans son principe, est donc identifiable à une soustraction d’Un — ce qui est bien une sorte de rapport et même le rapport par excellence pour Lacan, un rapport-sans-rap­port, bref un rapport raté.

jeudi 12 janvier 2012

L'hainamoration du Père

Le Freud de Totem et Tabou inscrit le crime et la haine du père à l'origine même de la société. Il rend également inséparables l'amour et la haine pour ce père, l'un étant inconscient quand l'autre apparaît conscient, et réciproquement. Tout d'abord, les fils meurtriers du père jouisseur auraient transmué la haine, via la culpabilité, en amour et adoration d'une instance idéalisée comme totem et plus tard comme Dieu unique. Au nom du père, ils se seraient ralliés à une loi sociale régulatrice fondée sur l'interdit de l'inceste. On voit comment le lien social est constamment, structurellement sous-tendu par une haine inconsciente du père, par-delà la vulgate d'un contemporain affaiblissement de l'autorité paternelle. On doit reconnaître en même temps la pérennité d'une aliénation religieuse au cœur même du pacte social, du moins en tant qu'il laisse échapper sur le mode symptomatique (et parfois incontrôlable) des manifestations de cette haine primitive. Le culte d'un Dieu bienveillant et tout amour n'empêche pas, on le sait, les déferlements de haine raciste et/ou xénophobe au sein d'une société "civilisée". A tout le moins cela conduit à s'interroger sur l'ambivalence originelle de cette prétendue bonté. La haine inconsciente des fils pour le père, en amont de l'adoration divine, n'aurait-elle pas pour pendant la haine très évidente et très visible de ce Dieu pour ses fils ? N'a t-il pas poussé l'un de ceux-ci (Caïn) à commettre l'irréparable, en détournant son regard de ses oeuvres et en négligeant ses sacrifices, tout en sanctifiant au contraire, de façon injuste et unilatérale ceux d'Abel ? Ce regard n'est-il pas mauvais dès lors qu'il exclut et qu'il divise ; n'est-il pas ambivalent dès lors qu'il "couvre" ensuite littéralement les œuvres c'est-à-dire la descendance (dont nous sommes tous, par conséquent) du meurtrier ?

mercredi 4 janvier 2012

Destin des pulsions et perversion chez Freud

"Par "pulsion", nous ne pouvons, de prime abord, rien désigner d'autre que la représentation psychique d'une source endosomatique de stimulations, s'écoulant de façon continue, par opposition à la " stimulation ", produite par des excitations sporadiques et externes.", écrivait Freud dans les Trois essais sur la théorie sexuelle. Ayant rappelé cette indispensable définition de la pulsion freudienne, il faut encore apporter deux ou trois mentions essentielles pour effectuer une articulation théorique pulsion/perversion : 1) la pulsion est toujours "partielle", c'est-à-dire que malgré sa forme fluente et continue, elle reste surdéterminée par l'objet (partiel par définition) ; 2) si elle est décomposable (en source, but, objet, etc.), elle doit avoir initialement la nature d'un assemblage, tandis que la perversion correspondrait à une désolidarisation de ces éléments ; 3) néanmoins la perversion va dans le sens d'une "idéalisation" de la pulsion et implique une participation psychique globale.
Dans la première partie des Trois essais, Freud effectue un recensement des différents types d'"aberrations sexuelles", selon le terme courant de l'époque, et reprend les critères classiques de discrimination entre, d'une part les "déviations" relatives à l'objet, et d'autres part les déviations relatives au but (le but "normal" serait la satisfaction apportée par l'acte génital). Mais l'originalité de Freud consiste déjà à ancrer ces "aberrations" sur le concept de pulsion. D'autre part Freud va subvertir l'opposition classique entre, justement, les déviations du premier type, essentiellement l'inversion, et celles du second, assimilées aux perversions proprement dites : Freud limite l'usage du mot perversion aux déviations quant au but sexuel, qu'il s'agisse de transgressions anatomiques caractérisées ou d'arrêts à certains stades intermédiaires de l'acte sexuel, ayant pour effet d'inhiber celui-ci. Les déviations quant à l'objet ne sauraient être indicatives car, Freud le découvre peu à peu, cet objet de la pulsion est foncièrement indifférent et ne laisse place à aucune "normalité". C'est donc le processus sexuel lui-même qui semble exposé à la perversion et comme marqué par elle, comme si la perversion cessait d'être vue comme une déviation par rapport à une norme mais comme un aspect essentiel et "naturel" de la sexualité humaine. En particulier, elle se déduit des fluctuations du processus pulsionnel et de sa complexité originelle.
Ainsi Freud met l'accent sur les aspects pervers dans la névrose (les symptômes comme traces en négatif d'une sexualité perverse) et bien sûr les sources infantiles polymorphes du phénomène (le surinvestissement des objets partiels). Freud substitue aux concepts d'aberration et de déviation ceux de "fixation" et de "régression". Il introduit la notion de "destin pulsionnel", soit l'élection de tel objet ou de tel but intermédiaire en fonction de l'histoire du sujet. Etant donné la mobilité des buts et des objets de la pulsion sexuelle, on ne s'étonnera pas de croiser dans leur constitution et leur destination les pulsions du moi, auxquelles elles viennent parfois se mêler. Dans "Pulsions et destins des pulsions", la subjectivation apparaît clairement comme un effet du processus pulsionnel, et Freud distingue quatre types de destins pulsionnels : le refoulement, la sublimation, le renversement dans son contraire et le retournement sur la personne propre. Ces deux dernières notions s'appliquent directement aux perversions. Le renversement dans son contraire peut consister en un simple retournement de l'activité vers la passivité (comme par exemple le sadisme s'inversant en masochisme – du moins en apparence) ou bien porter sur le contenu même de la pulsion (comme l'amour devenant haine). Quant au retournement sur la personne propre, cela permet notamment de caractériser l'inversion comme l'un des processus à l'œuvre dans les perversions, et ainsi faire oublier l'ancien clivage inversions/perversions qu'on trouve encore dans les Trois essais. Cette subjectivation indéniable des perversions opérée par l'évolution des concepts freudiens n'aboutit pas encore à la structuration de la perversion comme mode d'identification. Elle suffit en revanche pour distinguer théoriquement pulsion et perversion en empêchant de réduire "moralement" celle-ci à celle-là. Elle contribue, d'autre part, à lester le processus pulsionnel d'une composante perverse en présupposant la double extériorité d'un objet et d'un but, tous deux indéterminés, respectivement nommés par Lacan "objet a" et "jouissance".