jeudi 1 décembre 2011

Pères versions

La fonction paternelle intervient au moins de deux manières dans l'assomption de la castration chez le sujet. La première est imaginaire et confronte une première fois l'être humain au père "phallophore", soit le père jouisseur (-de la mère) que l'enfant pose en rival absolu ; la seconde est symbolique et consiste à transmettre un nom que le sujet choisit ou non de porter, de revendiquer, tout en choisissant son appartenance sexuelle. 

 Le pervers a fait un choix qui le rive définitivement au Père comme rival. Au départ, il y a bien le père réel, porteur du phallus, mari ou amant de la mère ; c'est l'enfant qui érige ce dernier, si l'on peut dire, en possesseur jaloux et tout puissant, parfois violent, du personnage maternel. La lutte inégale qu'il engage imaginairement contre lui soulage au moins l'enfant d'une angoisse plus forte et plus destructrice encore, angoisse d'éviration liée à la jouissance sans limite de la mère. L'amour pour ce père apparaît comme l'unique façon de réponse à sa domination écrasante : il suffit de s'identifier à lui. C'est pourquoi l'enjeu d'une telle relation n'est rien moins que le choix du sexe, pour le sujet. La fille choisit généralement cette voie qui est celle de sa féminité. Or la conséquence, pour le garçon, est également une féminisation contre laquelle il ne cessera plus de lutter, du moins tant que le père symbolique ne relèguera pas au second plan ce père phallophore. N'oublions pas que ce dernier reste un rival prohibiteur, ce qui explique la présence d'un fantasme de meurtre à son endroit compatible et même naissant avec l'amour. 

Deuxièmement, il y a la fonction patronymique du père qui, en transmettant le nom, rend possible également de posséder le phallus. Seul le nom permet de symboliser le sexe masculin, là où la puissance totémique du père imaginaire reste anonyme et aveugle. Tout au plus le totem se supporte d'un surnom qui invoque, par delà une filiation animale, la puissance phallique pure. Le nom se contente de symboliser le phallus, le réduit à un symbole ou une abstraction qui dispense de tout totem, de tout fétiche. Que la transmission patronymique soit la meilleure parade contre le procès primitif de féminisation, explique son importance moindre chez la femme, qui se contente de recevoir le nom sans avoir à le conquérir, et peut chercher à le monnayer socialement dans le mariage. La responsabilité "subjective" du père dans le don de son nom est grande, dans la mesure où il peut faire pérenniser son image de père phallophore et, refusant sa propre mort symbolique, provoquer la revendication hystérique comme la procrastination obsessionnelle. Mais, si rien ne vient symboliser le phallus dans l'ordre du langage, cette fonction sera finalement concédée au fétiche dans le cadre de la structure perverse. 

Cela se produit particulièrement lorsque l'enfant se trouve surprotégé, cour-circuité dans ses actions, alors même qu'il subit la féminisation dans la lutte avec son rival. Le fétiche perpétue la puissance totémique tout en la localisant sur l'objet de désir maternel, représentant le manque de la mère corrélatif à la toute-puissance paternelle, castration que le fétiche est censé néanmoins pallier. Le fétiche est toujours porteur d'une certaine violence, car luttant avec un père surpuissant, objet d'un amour désespéré et masochiste, le sujet pervers ne peut que s'identifier à ce père-du-mal pour tenter de rivaliser avec lui en méchanceté. Même si son identification fondamentale reste féminine, il ne cesse d'exhiber les emblèmes de virilité les plus ostentatoires. Cette structure reste donc typiquement masculine et ne concerne que les rares femmes adoptant explicitement une position masculine (corrollairement, on pourrait montrer que la sublimation, qui inverse radicalement la perversion et d'une certaine manière la prolonge esthétiquement, relève d'une féminité exclusive). Cet amour qui fait mal et qui déses-père, cet amour impossible pour un père anonyme et acéphale, incarnant le mal absolu, explique que la jouissance de l'un puisse être associée à la souffrance de l'autre et donne au sadisme une stature particulière, presque constitutive, dans le champ des perversions. Allons jusqu'à dire que cette violence sadique est co-constitutive de la sexualité masculine, non parce que l'homme manquerait foncièrement de cœur et d'éducation, mais dans la mesure où il reste rivé à l'image d'un père violent auquel il ne peut échapper qu'en s'identifiant à lui (non sur le mode névrotique de la métaphore paternelle, mais en "faisant comme" lui, sur le mode de l'analogie, et en s'épaulant de la métonymie fétichiste). A défaut d'être médiatisé par l'amour d'une femme, qui n'est nullement nécessaire à sa constitution (si ce n'est le désir primordial pour la mère) et à son expression, la sexualité masculine est perverse. Du moins tant qu'on accepte le présupposé théorique comme quoi la fonction paternelle est initialement duelle et ambiguë, à la fois imaginaire et symbolique, violente et structurante selon qu'elle incarne plutôt la jouissance ou plutôt le désir. 

Dans la construction d'une structure subjective perverse, prédomine le point de vue de l'enfant comme fantasme d'un père jouisseur et violeur. En matière de jouissance, la psychanalyse nous renvoie à une origine traumatisante décrite comme relation agressive entre un sujet et un Autre : d'abord le Père et la Mère (il est censé vouloir la violer), puis la mère et l'enfant (elle veut se l'approprier, le réintégrer), et enfin dans la perversion entre le Père et l'enfant (le second, terrorisé, s'identifie au premier). Mais de la même manière, c'est parce que la jouissance de la Mère paraît aussi inconcevable et folle que le Père symbolique, c'est-à-dire cette fois le père mort, représente pour le sujet la seule voie d'accès à la castration.