jeudi 29 décembre 2011

Le temps du bonheur et le temps de la jouissance. Lacan contre Levinas

L’élément sur lequel s’appuie la philosophie du bonheur chez Emmanuel Levinas n’est autre que le “moi”, le moi conçu comme présence à soi ou présence chez soi. C’est ce qu’il exprime aussi par le terme d’“indépendance” : il y a bonheur en la demeure, dans le demeurer, à partir du moment où le moi est constitué par la jouissance – littéralement – du monde dont il vit. La jouissance opère une cristallisation du moi à partir de la lente prise de possession du monde. Et cependant ces deux notions, allant si bien ensemble, ne traduisent ni la vérité ni l’essence du moi qui, pour Levinas, résident plutôt dans autrui. Autrui est l’élément de la transcendance (avec le langage) qui vient bousculer l’heureuse jouissance du monde. Il est clair qu’on ne jouit pas de l’autre comme d’un objet quelconque : on le rencontre, on l’accueille dans sa demeure, certes à partir de sa propre indépendance de sujet jouissant-demeurant, mais à cause de la venue unilatérale ou “divine” d’autrui. D’ailleurs il n’y a pas de demeure sans la présence possible d’autrui, en son retrait même ou sa “discrétion” (dont le visage féminin est le premier symbole, selon Levinas).

Or même si le stade de l’indépendance ne fait que préparer la venue d’autrui en sa transcendance, l’on pourrait objecter - d’un point de vue lacanien par exemple - qu’on ne saurait confondre le temps du bonheur et celui de la jouissance. La thèse de Levinas n’est certes pas triviale puisqu’elle repose sur une philosophie du Bien (Platon, Aristote) ou une théologie (Saint Augustin) qui, tout en distinguant l’usage de la jouissance, rapporte celle-ci à l’amour du Dieu-vérité et au bonheur qui s’ensuit. Les deux présupposés étant, d’une part qu’on ne saurait jouir que d’un Etre déjà jouissant, d’autre part qu’aimer et jouir doivent être tenus pour synonymes. Or nous pensons plutôt que la transcendance de l’objet aimable et la finalité idéale de la jouissance en terme de bonheur sont antinomiques. La jouissance n’est pas de ce monde, il faut la situer au lieu même où Levinas, pour sa part, fait intervenir l’Autre, depuis une sacralité et une altérité absolues qui s‘opposent justement au moi et au bonheur. Dans l’optique lacanienne le Réel est radicalement hors-monde, mais permet de qualifier un temps subjectif à l’épreuve du réel, ou si l’on veut une épreuve “subjective” du temps, inaccessible au moi mondain et à son savoir. A propos de la jouissance des mystiques, Lacan n’écrit-il pas: “Ils l’éprouvent… mais ils n’en savent rien” ? Donc nous parvenons à une conception de la jouissance comme épreuve pure du temps, le temps réel (celui du sujet défini - et marqué en tant que corps - par le signifiant) par opposition au temps imaginaire et idéalisant du bonheur (celui du moi, au plan du signifié).

Le bonheur n’est donc pas la jouissance. Le bonheur comme bien suprême, voire comme habitation chez Levinas, bref toutes les formes de plénitude mondaine assimilées à la jouissance ne sont pas la vraie jouissance de l’Autre. Tout les oppose. La jouissance se définit comme dépendance et le bonheur comme indépendance. Le bonheur ne permet pas la jouissance, ni inversement comme le pense Levinas. Reste que le bonheur, tout naïf et idéal soit-il, peut lui-même être "joui" - au moins au sens (commun) où l’on dit qu’il faut “profiter” de son bonheur, même si cela ne dure qu’un temps.