jeudi 10 novembre 2011

La dérive perverse

La perversion passe généralement pour se soutenir d'une fixation et d'une régression d'ordre pulsionnel. Or cela induit un certain nombre de confusions. La différence entre fixité et mobilité apparaît d'abord pertinente pour distinguer instinct et pulsion. En effet si l'instinct animal reproduit une sorte de normalité schématique, chez l'homme la pulsion s'avère complexe et démontable en quatre éléments : poussée, source, but et objet. Donc par définition l'instinct ne saurait être perverti, tandis que des quatre éléments pulsionnels, les deux derniers au moins subissent toutes sortes de modifications. Le but - la satisfaction - peut très bien être refusé, dévié, transformé, et l'objet permettant d'atteindre ce but apparaît comme infiniment modulable : "indéterminé" selon Freud, "indifférent" d'après Lacan, c'est-à-dire non lié originairement à la pulsion. C'est plutôt lorsque la liaison de l'objet avec la pulsion est trop intime et trop déterminée qu'on peut parler de "fixation" et rabattre, par analogie, la pulsion sur l'instinct.

On peut toutefois relativiser cette déliaison originaire de la pulsion et de l'objet au nom d'un pré-objet qui serait le corps propre, et qui ferait de l'auto-érotisme la matrice et le critère du surgissement de tous les objets. Freud évoque l'auto-érotisme comme une phase primitive de la constitution des pulsions, où coïncident source organique et objet. Cette thèse lui permet de différencier les objets originairement aimables, réappropriables au Moi-plaisir, des objets extérieurs relégués au champ de l'Autre, qui est celui du déplaisir. Finalement l'auto-érotisme ne fait que corroborer la perversité "naturelle" des pulsions, au niveau de la source, tandis que la pluralité des "destins pulsionnels" y contribue au plan de la finalité.

On sait que Freud reconnaît quatre types de destins aux pulsions, selon le "choix" du sujet : le renversement dans le contraire, le retournement sur la personne propre, le refoulement et la sublimation. On constate donc une ambiguïté très forte, puisque du point de vue métapsychologique la perversion rejoint un principe de différenciation ou de dérive général qui préserve la vie pulsionnelle, alors que du point de vue clinique ou pathologique elle signifie au contraire une fixation à l'objet (et dans l'optique structurale lacanienne une auto-détermination du sujet comme objet). Le terme de "dérive" s'applique très bien au parcours en boucle de la pulsion (selon le graphe du désir de Lacan) qui, sur la voie de la subjectivation, contourne ou évite (évide) l'objet 'a' en passant de la voie active (je suce, etc.) à la voie passive (je suis sucé), au moyen d'une transgression certaine du principe de plaisir (qui signifierait la possession simplifiée de l'objet).

En revanche son application à la perversion est moins évidente, puisque, on l'a dit, la perversion représente la possibilité même du choix, de la mobilité, de l'interchangeabilité, et en même temps un choix subjectif spécial, une possibilité parmi toutes où une forme de rigidité va réapparaître, et le désir s'épuiser à tourner en rond. D'un autre côté, la perversion qui mobilise les pulsions et donc, qu'on le veuille ou non, une certaine malléabilité, une certaine réversibilité sujet-objet, constitue une échappatoire et une dérive possible par rapport à la psychose, où nul objet et nul sujet ne se constituent dans la boucle autistique de la pulsion se refermant sur vide de la Chose. Comme elle offre parfois une possibilité de sortie de cure au névrosé, en dérivant à l'infini ses investissements pulsionnels, en substituant à la fixité signifiante du symptôme la plasticité imaginaire de l'objet. L'apparente contradiction entre ces deux aspects de la perversion ne résiste pas à une distinction entre la "structure perverse" d'une part, fondée sur un fantasme inconscient gravant chez le sujet adulte un rapport spécifique entre la jouissance et la loi, et la "disposition perverse polymorphe" d'autre part, qui dès la petite enfance et hors du champ de la parole, assure la plasticité et la dérive des composants pulsionnels. La première pourrait bien apparaître comme un cas particulier de la seconde.

jeudi 3 novembre 2011

Le trait primaire de perversion selon Freud

Que Freud choisisse un fantasme avoué par des névrosés ("un enfant est battu"), et non par des pervers, pour expliquer la genèse des perversions n'est pas anodin. Cela prouve : 1° que la perversion est une spécificité structurelle et subjective, logiquement déterminée ; 2° qu'elle est justement abordable par le fantasme, et non directement par les pratiques sexuelles des patients ; 3° que le fantasme est construit, et non spontané (ou réductible à une composante pulsionnelle), faisant le lit de la pulsion. Il se trouve que "un enfant est battu" correspond, selon Freud, à la phase terminale d'une telle élaboration, supposant l'organisation psychique de l'Oedipe et donc inscription d'une "position subjective". Problématique oedipienne dont le "trait pervers" constitue l'une des séquelles, l'une des cicatrices possibles.
Freud qualifie ce trait de "primaire" ("trait primaire de perversion") qui trouve son origine dans une fixation infantile, c'est-à-dire fixation à un fantasme infantile. Mais sa réalité est complexe et peut se déployer en trois ph(r)ases, incluant bien la dimension oedipienne. 1° "Le père bat l'enfant… haï par moi". Priées de se "remémorer", les patientes de Freud remontent généralement à cette première étape, qui fait nettement référence au père, et inscrit le sujet dans un rapport de concurrence et de haine avec les autres enfants. Cette phrase concluant sur le "soi", on dira avec Lacan qu'elle reflète la structure du "sujet assertif". 2° "Je suis battue par le père". Après le temps de l'amour incestueux, on passe logiquement à une phase masochiste qu'on peut interpréter comme une expression du sentiment de culpabilité. Noter que cette phase est logiquement (re)construite par l'analyse, mais qu'elle n'est jamais remémorée. Freud y voit l'essence même du masochisme (pervers) dans sa dimension érotique propre, c'est-à-dire au-delà de l'image de la punition (de l'autre), le surinvestissement libidinal de la conscience de culpabilité, et le passage à l'acte (onanistique) comme substitut de la relation prohibée. Le sujet de cette phrase sera dit "indéfini", ou ambivalent, pour souligner le caractère essentiellement imaginaire et duel de cette relation à l'autre (le père déchu de sa place symbolique redevient "semblable"). 3° Enfin "un enfant est battu" est la phrase clairement énoncée, sinon facilement avouée, du fantasme de nombreux sujets névrosés (selon Freud). Ni le père ni le moi ne reparaissent dans cette formulation à l'aspect par conséquent seulement sadique.
Mais précisément, seule la formulation du fantasme est sadique ; la satisfaction éprouvée reste masochiste. En effet, seule compte la position du sujet en cette affaire, réduit au "on" impersonnel et réifié du point de regard, celui qui assiste à la scène. La dimension foncièrement imaginaire du fantasme (pouvant induire bien sûr, chez les sujets pervers, des pratiques réelles) apparaît bien dans cette troisième phase. Mais elle apparaît aussi comme la conséquence d'une chaîne symbolique, celle qui s'arrête précisément sur "l'image" anonyme, indépassable, indéfiniment réitérable, d'un "enfant que l'on bat". C'est pourquoi un processus repéré ici comme formation fantasmatique mérite l'appellation de "trait primaire" selon Freud : toute inscription subjective (en termes de "fixation", d'"identification", de "position", etc.) correspond à un trait logique d'abord purement différentiel, dont l'image de l'enfant battu voire la phrase entière du fantasme sont des matérialisations.