dimanche 30 octobre 2011

Le pervers face à l'illusion du savoir de la Chose

Le complexe de castration ne consiste pas tant dans la découverte d'une absence que dans la réalisation d'un manque, et ce manque ne porte pas tant sur la chose (le pénis manquant en question) que sur le savoir même de la chose. En même temps qu'il découvre qu'on peut physiquement être privé du pénis, l'enfant doit réaliser que son savoir antérieur (la croyance en un pénis maternel) était erroné, par conséquent qu'un savoir peut très bien être faux. Cette disjonction du savoir et de la vérité n'est pas forcément facile à vivre, car il y va aussi d'un savoir sur la mort et sur sa propre finitude (un savoir peut mourir, donc le savoir ne dispense pas de la mort). Le pervers en particulier n'admet pas d'avoir été trompé concernant son tout premier objet d'amour ; il ne peut pas comprendre que ce qui sous-tenait cet amour, soit le désir, était lui-même motivé par un manque et un défaut de savoir ; car il n'y aurait eu ni désir ni amour sans la relation avec un tiers qui, nécessairement en savait un peu plus sur ce désir et lui donnait sa mesure. Alors pour dénier que le manque puisse causer le désir, et que le savoir puisse faire défaut, le pervers se satisfera d'une présence, d'un instrument de jouissance à portée de main, et d'un savoir-faire éprouvé (pouvant se doubler de discours interminables) sur les choses de l'amour. Il cherchera à père-vertir l'analyste notamment, en taxant son discours de paternalisme impuissant, lui refusant le statut de sujet-supposé-savoir. Grand illusionniste et grand metteur en scène concernant la jouissance, le pervers ne reconnaît pourtant pas l'illusion à la racine de tout savoir et de toute expérience amoureuse, dans la mesure où l'objet d'amour (et son savoir lié) est toujours la substitution d'un objet définitivement absent et donc la métaphore d'un manque. Alors que le fétiche du pervers serait plutôt pour lui la métonymie d'un plein. Faisons quand même observer que si le pervers confondait totalement les ordres du savoir et la vérité, s'il écartait l'illusion au profit d'un savoir absolu, totalement intégrant, il ne serait plus pervers mais psychotique. D'une certaine manière cette attitude relative au savoir fait elle-même partie de la mascarade, puisque tout est mascarade selon lui ; c'est une manière de rediriger et de canaliser l'illusion pour ne pas la laisser s'attaquer aux fondements, à la Chose identifiée au Savoir. Contrairement au fou, donc, le pervers se tient lui-même en retrait : tout entier adonné au culte de la jouissance, il se cantonne par principe à l'inutile, à la brillance et au faire-valoir, et lui qui n'a pas souffert d'être trompé devient à son tour le plus grand des trompeurs. La psychanalyse, qui voit l'illusion et le manque au fondement du Savoir, n'est-elle pas d'une certaine façon son complice en se présentant comme une illusion nécessaire ? "Avant" la Chose, dont le statut est certes d'emblée fantasmatique, "il y a" le Réel qui ne se résout pas dans l'absence de la Chose (absence engendrant le désir, ou le dépit) mais dirons-nous dans sa non-possibilité radicale. Le su de la non-existence de la Chose est l'antidote contre le Savoir de la Chose et le savoir de l'illusion de ce Savoir, lesquels font système.

Le secret partagé du pervers

La jouissance perverse, dans la mesure où elle admet sans l'admettre la loi du désir comme désir de l'autre, ne se déploie convenablement que par l'effet d'une médiation d'un tiers complice. Celui-ci est convoqué comme témoin d'une possible et avantageuse transgression de la loi. A la différence de l'obsessionnel qui complote (et jouit) dans la solitude de son fantasme, le pervers a besoin du regard de l'Autre qui n'est jamais qu'une transposition de la figure maternelle. Comment parvient-il à le compromettre, à le piéger au point d'en faire un véritable complice ? Au moyen du secret partagé : réduire le témoin au mutisme et à l'immobilité du simple fait qu'il sait quelque chose d'essentiel sur l'autre et que l'autre sait qu'il le sait, le condamner à faire comme s'il ne sait pas. Du fait que le secret porte sur la transgression de la loi, doublement inavouable, son ressort n'est plus la confiance mais la culpabilité. Il est possible que certains pervers tentent de piéger le psychanalyste un peu trop docile, un peu trop écoutant, vite prisonnier de son devoir de réserve et, du point de vue du pervers, complice impuissant des méfaits perpétrés. Le pervers et l'analyste partagent ainsi le savoir d'une tromperie qui fait fonds sur l'illusion de tout savoir concernant la loi : tous coupables d'ignorer l'ineptie et la fausseté de la loi paternelle ! Le pervers n'a de cesse d'exiger l'aveu même de ce désaveu, de la part de victimes transformées en complices. S'il opère au nom d'une quelconque loi du père, le psy est donc d'emblée supposé trompé et par-là même (c'est la conviction du pervers) trompé-trompeur, c'est-à-dire complice. Il faut donc rester sourd à la supposition, à la révélation victorieuse (dont jouit le pervers) de la tromperie en admettant dès avant toute perversion (de la loi) que la loi (s')est réellement trompée, a été pervertie, c'est pourquoi elle doit opérer.

jeudi 20 octobre 2011

Transe et transgression

Toute création a bien pour fonction de faire transiter des affects plus ou moins violents, de la réalité vers la fiction, puis en retour de la fiction vers la réalité. D'où la question rebattue de savoir si la multiplication et le réalisme de la violence dans l'art peut ou non favoriser le passage à l'acte chez certains sujets. On peut penser que l'accent porté sur le signifiant, plutôt que sur le signifié ou pire sur la "chose" brute permet justement de transformer la violence. Bien sûr la pauvreté et la répétition obsessionnelle de la forme peut, comme dans les fameuses séries "Z", être un élément de reconnaissance esthétique et de raffinement pour "connaisseurs". Mais dans les autres cas, c'est bien l'académisme de la forme qui fait violence tout en faisant injure à l'art. L'art ne fait alors qu'imiter la "nature", comme on disait autrefois, en reproduisant des codes sociaux simplifiés : ravie de l'honneur qu'on lui fait, la société-nature ne fait alors qu'en remettre.

Une autre question est de savoir pourquoi, invariablement, ce sont les mêmes mythes et les mêmes fantasmes qui transitent d'une époque à l'autre, spécialement ceux qui expriment une certaine barbarie. Réponse plausible : ce que l'art transporte n'est autre que la transe elle-même. La transe est la clef de l'anthropologie, puisqu'elle figure l'opération par laquelle l'humain se fait humain en passant par l'animal et en faisant passer l'animal en lui : c'est un langage muet qui, en simulant le passage d'un état à un autre (mettant du coup le sujet "dans tous ses états"), témoigne surtout d'un saut symbolique décisif. Un mythe figure à merveille la valeur ambiguë de la transe : celui du loup-garou. L'ambivalence réside aussi bien dans l'interprétation du mythe (et donc dans son traitement esthétique) : en lui-même, le loup-garou n'a guère d'intérêt s'il n'exprime que l'alternance compulsionnelle de deux états hétérogènes. La transe doit être elle-même transgressive, elle ne doit pas s'arrêter au caractère cyclique et bilatéral des trans-formations, ou à l'alternance narrative du naturel et du surnaturel. Elle ne doit pas non plus se figer, comme chez les patientes hystériques (sous le contrôle) de Charcot, en une attitude pointant en l'occurrence le refoulement du sexuel. La transe ne saurait se passer de danse, d'une dynamique affirmative et créatrice ; par conséquent, aucune valeur sociale ou interprétative ne peut l'investir réellement. C'est ainsi que toute figure particulière de la transe se rapporte fondamentalement à une condition en-transe (ou transe-cendantale) du vivant. Mais d'autre part, je fais l'hypothèse que la vraie transgression tient au caractère anté-expressif et anté-communicatif de la transe, dont la condition réelle serait un transi humain sans origine et sans relation - que j'appelle la condition indivi-duale de l'humain - "antérieur" à toute transition par l'animalité. (dm)

jeudi 13 octobre 2011

Mélancolie et mauvaise foi

On aurait tort de ne voir dans la mélancolie qu'une forme de "manque", une passivité de l'âme et une tendance chronique à la "dépression". Ce dernier terme, en particulier, occulte le caractère passionnel et virulent d'une attitude qui consiste à s'accuser soi-même de tous les péchés, de toutes les indignités, et à se représenter comme l'être le plus immonde qui soit. Autrement dit, comme le remarque finement Serge André (L'imposture perverse, Seuil, 1993), le sujet mélancolique ne se contente pas de se "plaindre", il "porte plainte" littéralement contre ce qu'il est devenu lui-même, objet-déchet livré à la jouissance de l'Autre, et contre tous les semblants qui gouvernent le monde. Cette identification au statut d'objet et la jouissance qui s'y attache, permet de relier de façon pertinente la mélancolie avec la structure perverse, la première apparaissant comme un trait privilégié de la seconde (même si on la rencontre également dans les principales névroses et certaines psychoses).

Généralement la mélancolie alterne avec des épisodes maniaques où, cette fois, l'objet se trouve expulsé au-dehors et violemment dénoncé. Le motif déclenchant de la mélancolie étant souvent la perte d'un objet d'amour, on pourrait en parler comme d'un travail du deuil inversé, qui salirait l'objet au lieu de le magnifier symboliquement, et qui rapporterait une étrange satisfaction au sujet. Il semblerait que l'objet perdu se confonde avec une partie du sujet lui-même. Plus exactement, le sujet semble avoir perdu toutes les illusions composant ordinairement l'idéal du moi ; le moi subit une désidéalisation qui le laisse choir au rang d'objet pulsionnel brut, tel que l'excrément. L'objet n'est plus recouvert du voile pudique et valorisant du phallus, ce signifiant non linguistique qui produit tous les effets de signifié.

Dans la psychose, on assiste à une carence des effets de signifié due à la forclusion du Nom-du-Père, qui représente le phallus dans le langage ; dans la perversion à symptôme mélancolique, il semblerait que quelque chose soit réellement transmis, dans le discours de la mère, à propos de la signification phallique : précisément sa dimension de leurre, de tromperie, d'imposture radicale. La mère se déclarant non-dupe de la comédie phallique, n'étant pas prête à se laisser leurrer, c'est le fils qui se retrouve à errer en s'identifiant à l'objet lui-même déphallicisé, misérable, englobant dans son obscénité le monde tout entier. C'est la différence avec le psychotique qui honore directement quelque grand Autre, dont il est l'objet phallique. L'attitude mélancolique du pervers relève davantage de la mauvaise foi, dans le sens où son moi reste apparemment son principal souci, sa principale référence. Un moi cependant trop décrié, trop insulté pour être honnête, car il s'agit quand même bien de servir un grand Autre. En concentrant sur lui toute l'horreur du monde, le sujet veut préserver l'Autre ; il ne veut rien savoir de la castration maternelle, il veut la faire oublier. Si c'est lui, le déchet, ce n'est donc pas l'Autre. Le pervers n'est pas dans le registre du délire, encore moins de l'hallucination, mais dans celui de la tromperie ; il a besoin de tromper et surtout d'être trompé, même s'il passe son temps, comme dans le cas du mélancolique, à dénoncer la tromperie généralisée. Il reste que la dénonciation mélancolique peut-être rehaussée si elle porte, non plus simplement sur le moi en position d'objet déchet, mais sur la trompeuse relation qu'il entretient avec l'Autre ; autrement dit sur le semblant de cette relation elle-même. Une façon plus radicale d'être non-dupe de cette comédie phallique en général que représente l'univers faussement nécessaire de la "relation".