jeudi 8 septembre 2011

L'(in)satisfaction d'une pulsion

"Problème de la jouissance en tant qu’elle se présente comme enfouie dans un champ central, avec des caractères d’inaccessibilité, d’obscurité et d’opacité, dans un champ cerné d’une barrière qui en rend l’accès au sujet plus que difficile, inaccessible peut-être pour autant que la jouissance se présente non purement et simplement comme la satisfaction d’un besoin, mais comme la satisfaction d’une pulsion, au sens où ce terme nécessite l’élaboration complexe que j’essaie ici d’articuler devant vous" (J. Lacan, L’éthique de la psychanalyse).

Chaque terme de cette longue citation mériterait s’être soupesé, réinscrit scrupuleusement pour que sa quintessence ne se résume dans cette simple formule : “la jouissance est la satisfaction d’une pulsion”. Formule qui a eu un certain succès dans le milieu analytique, mais qui justement, sous la forme de cette courte phrase reconstituée, ne résume pas la théorie de Lacan et d'ailleurs n'est pas "de" Lacan. Il s’agit de considérer la séquence dans son ensemble, et notamment sa chute où il est fait clairement allusion à un certain sens de “ce terme” de pulsion, explicite quelques lignes plus loin : “C’est aussi là que s’enregistre, qu’entre dans le registre de l’expérience, la destruction”. Lacan assigne donc l’origine et le sens de toute pulsion à la pulsion de mort, en tant que répétition incessante, insatiable quête toujours déçue de l’objet primordial du désir. Bref le propre de la pulsion, contrairement au besoin, est qu’elle ne se satisfait pas, si ce n’est qu’elle satisfait au principe de la pulsion par excellence qu’est la pulsion de mort, soit l’absence de l’objet, la répétition. La jouissance, en tant qu’impossible ou inaccessible, pourrait donc désigner la satisfaction de cette pulsion.

Si l’on tient néanmoins que la pulsion (au sens de pulsion partielle) se satisfait, en trouvant et contournant un objet, dans le plaisir, il convient de maintenir un écart, au moins conceptuel, entre jouissance et satisfaction. L'on ne peut pas confondre l’ordre de la pulsion, dont l’essence est la pulsion de mort comme “volonté” de destruction, avec le simple principe de Nirvâna ou principe de plaisir qui conduit directement à l’inanimé ; confusion d’autant moins possible que ce principe n’a aucune justification autrement que dans son opposition avec le principe de réalité.

La véritable pulsion de mort relève d’un principe autrement abstrait, sans lien avec des considérations biologiques ou psychologiques souvent douteuses. C’est ce que souligne Lacan en faisant du signifiant la cause véritable de la pulsion de mort, le signifiant en tant que désir d’Autre chose, volonté de destruction et de recommencement, grand interdiseur de jouissance en même temps que fondateur de l’ordre de la jouissance. Au fond c’est cela qui situe théoriquement la pulsion par rapport à la jouissance, et peu importe les nuances que l'on peut introduire par la suite entre satisfaction et jouissance, plaisir et satisfaction, etc. La pulsion est le trait de la demande à l'Autre dont la réalisation est impossible car il y a un manque dans l’Autre irréductible ; ce qui est récupéré autour de l’objet est autant une jouissance partielle (plus-de-jouir) qu’une insatisfaction fondamentale, autant une satisfaction pulsionnelle qu’une jouissance éprouvée comme manquante. La pulsion n’est en aucun cas naturelle, elle est le résultat d’une transaction avec l’Autre, un effet du signifiant qui oblige à un contournement sans fin du réel, et en même temps la pulsion signifie le refus de cette transaction, de ce passage obligé par le discours (jouissance phallique). Plus exactement, elle cherche à retourner la négativité du langage contre le langage lui-même, cherche l’être ou la Chose derrière l’Autre symbolique.

Mais par sa face positive, celle où elle doit néanmoins toujours faire appel à l’Autre, la pulsion se présente comme une activité, un “conatus” lié non pas à l’essence mais à l’ek-sistence d’un sujet confronté au manque de la Chose, et dont le pulsionner retrace l’histoire de ses inscriptions en l’Autre. L'"idéal" de ce pulsionner pourrait-être de s’élever jusqu’à la sublimation, justement pour “élever l’objet à la dignité de la Chose” (Lacan). Quant aux conséquences sur l’analyse, l'on peut certes soutenir que l’analyste fait “semblant” à la place de l’objet, pour maintenir le mouvement pulsionnel ; mais il est tout aussi vrai que l’analyste, plus fondamentalement, occupe la place de la Chose, justement afin d'éviter l’attachement compulsif du sujet à l’objet.