jeudi 29 septembre 2011

Surmoi et masochisme : la voi(e)x paternelle

L'articulation des concepts de surmoi et de perversion s'effectue d'abord, chez Freud, dans le cadre de la théorie du fantasme névrotique, puis directement en rapport avec le masochisme pervers. Les distinctions de Lacan permettent précisément de différencier les fonctions respectives du surmoi dans la névrose et dans la perversion.

Mais d'abord rappelons combien le surmoi relève d'une père-version, à l'envers de ce que Lacan appelle la métaphore paternelle. Le surmoi renvoie à l'identification primaire par incorporation qui convoque le père au titre de père fouettard, de distributeur de volées ou d'engueulades, et surtout proférateur de menaces de castration. Le surmoi et le ça communiquent dans cette figure du père vociférant, inventant littéralement la loi de sa propre jouissance. Le père faiseur de loi, également héritier du complexe d'Œdipe, ne manque pas d'apparaître en même temps comme hors la loi dans sa position de jouissance absolue.

Incontestablement, le surmoi se présentifie dans la voix en tant qu'objet, de désir ou de jouissance. En tant qu'objet cause de désir, il préside aux destinées de la névrose qui confond l'objet et la demande de l'Autre. En tant qu'objet cause de jouissance, reste mnésique vocal du père démoniaque, il est le pilier du masochisme pervers, lequel "ne peut être fondé que sur le point d'incidence de la voix de l'Autre dans l'oreille du sujet" (Lacan).

Comment distinguer alors le masochisme moral (et parfois érogène) dans la névrose, du masochisme réellement pervers ? Le sujet névrosé reporte sa division dans l'Autre, où l'objet demeure en souffrance, tandis que le sujet pervers se met du côté de l'objet, au service de l'Autre et de sa jouissance. Même s'il peut parfois réaliser son fantasme, il y aura toujours, chez le névrosé, une totale disjonction entre son désir et une volonté de jouissance impuissante chez lui, inopérante, puisque l'objet est abandonné dans l'Autre (alors que le pervers, lui, incarne réellement l'objet par le biais du fétiche). Dans les deux cas, le surmoi prend quand même valeur d'objet, en tentant de préserver qui le désir, qui la jouissance. Dans les deux cas, l'objet 'a' reste la voix paternelle, tantôt significantisée dans la névrose - impératif hypothéqué par la demande -, tantôt incarnée par le sujet dans la perversion et restituée à l'Autre pour sa jouissance supposée.

vendredi 23 septembre 2011

La perversion est-elle la fin du désir ?

Je rappellerais d'abord le double sens courant du mot "fin", comme indiqué dans le dictionnaire : 1° le terme ou la limite, c'est-à-dire la mort de quelque chose ; 2° le but ou la finalité, l'objectif. Déjà un sens fondamental paraît curieusement occulté, c'est celui porté par l'adjectif "fin" signifiant "fini", "affiné", ou "subtil"… Evidemment cela ne fait pas un concept philosophique, mais juste une qualité, une simple évaluation du réel. Fort de ce rappel sémantique, dans quel sens peut-on dire maintenant que la perversion est la fin du désir ?
1° Est-ce que le désir humain, suivant en quelque sorte sa pente naturelle depuis son origine, irait nécessairement et inéluctablement dans le sens de la perversion ? Il faudrait rappeler différentes composantes structurelles du désir mises en lumière par Freud et Lacan, telles que la disposition perverse polymorphe et l'indétermination de l'objet pulsionnel, le masochisme fondamental comme disposition originelle au jouir, et surtout le caractère structurant du fantasme (pervers par essence) pour le sujet du désir.
2° Cela signifie-t-il au contraire que la perversion serait une mort possible, mais non programmée et somme toute accidentelle du désir ? Dans ce cas il faudrait parler surtout des perversions, au pluriel, voire des pervers, plutôt que de la perversion en général. On mettrait en avant le déni de la castration maternelle et sa compensation fétichiste, le défi et la transgression de la loi du Père comme loi du désir, celle-ci évacuée au profit de la volonté de jouissance, etc.
3° Ou bien encore faut-il généraliser la perversion, son concept, mais autrement que dans la première hypothèse ? La perversion serait vraiment la forme a priori du désir, son existence fondée sur son altérité/altération même, son mystère, son scandale ! Et pourquoi cela ? Parce que la réalité à la fois désirée et cause du désir la plus fine, la plus raffinée, en tant que potentiellement jouie, serait d'emblée une réalité pervertie. Je ne veux pas dire par là qu'elle aurait "toujours-déjà" subi une perversion caractérisée. Au contraire, la "fin pervertie" – et par voie de conséquence toute perversion "fine" - se situe aux antipodes du passage à l'acte pervers (comme du raffinement sordide de certains pervers !).
A titre d'exemple, si l'on admet qu'un pervers pédophile jouit de ce qu'il perçoit comme étant la "pureté" ou l'innocence de l'enfant, n'est-il pas urgent de supposer au contraire la nature déjà pervertie de l'enfant, ce qui ne paraîtra pas trop irréaliste ? Supposer l'enfant pur et innocent, et sa chair uniquement tendre, c'est bien sûr le jeter - directement - dans la gueule de l'ogre ! Il s'agit au contraire de jouer "finement" avec la perversion - polymorphe, certes - des enfants pour en finir justement avec les actes pervers à leur encontre. Et quand je dis "jouer", s'agissant des enfants, je ne dis pas que l'adulte doit se placer au niveau de l'enfant et ainsi faire son jeu, ni bien sûr qu'il doit jouer à ses propres "jeux d'adulte" avec l'enfant. Je ne dis surtout pas que les "attouchements" sont licites ou naturels. Là encore : abus, pédophilie, maltraitance. Je dis simplement que la séduction, la tendresse, la complicité ne sont elles-mêmes rien d'autre que les formes (morales ou physiques) d'une jouissance réciproque et polymorphe, donc perverse, mais non victimisante a priori.
Ou quand une certaine forme de perversité devient mesure de l'éthique ! La clef consiste, comme toujours au fond, à retourner cette parodie ou ce semblant de jouissance que représente la perversion structurelle et maligne, en une jouissance partagée et raffinée du semblant. On observera aussi que, ayant posé initialement une question au titre du désir, dans son rapport avec la perversion, c'est encore le concept de jouissance qui fait solution acceptable.

jeudi 8 septembre 2011

L'(in)satisfaction d'une pulsion

"Problème de la jouissance en tant qu’elle se présente comme enfouie dans un champ central, avec des caractères d’inaccessibilité, d’obscurité et d’opacité, dans un champ cerné d’une barrière qui en rend l’accès au sujet plus que difficile, inaccessible peut-être pour autant que la jouissance se présente non purement et simplement comme la satisfaction d’un besoin, mais comme la satisfaction d’une pulsion, au sens où ce terme nécessite l’élaboration complexe que j’essaie ici d’articuler devant vous" (J. Lacan, L’éthique de la psychanalyse).

Chaque terme de cette longue citation mériterait s’être soupesé, réinscrit scrupuleusement pour que sa quintessence ne se résume dans cette simple formule : “la jouissance est la satisfaction d’une pulsion”. Formule qui a eu un certain succès dans le milieu analytique, mais qui justement, sous la forme de cette courte phrase reconstituée, ne résume pas la théorie de Lacan et d'ailleurs n'est pas "de" Lacan. Il s’agit de considérer la séquence dans son ensemble, et notamment sa chute où il est fait clairement allusion à un certain sens de “ce terme” de pulsion, explicite quelques lignes plus loin : “C’est aussi là que s’enregistre, qu’entre dans le registre de l’expérience, la destruction”. Lacan assigne donc l’origine et le sens de toute pulsion à la pulsion de mort, en tant que répétition incessante, insatiable quête toujours déçue de l’objet primordial du désir. Bref le propre de la pulsion, contrairement au besoin, est qu’elle ne se satisfait pas, si ce n’est qu’elle satisfait au principe de la pulsion par excellence qu’est la pulsion de mort, soit l’absence de l’objet, la répétition. La jouissance, en tant qu’impossible ou inaccessible, pourrait donc désigner la satisfaction de cette pulsion.

Si l’on tient néanmoins que la pulsion (au sens de pulsion partielle) se satisfait, en trouvant et contournant un objet, dans le plaisir, il convient de maintenir un écart, au moins conceptuel, entre jouissance et satisfaction. L'on ne peut pas confondre l’ordre de la pulsion, dont l’essence est la pulsion de mort comme “volonté” de destruction, avec le simple principe de Nirvâna ou principe de plaisir qui conduit directement à l’inanimé ; confusion d’autant moins possible que ce principe n’a aucune justification autrement que dans son opposition avec le principe de réalité.

La véritable pulsion de mort relève d’un principe autrement abstrait, sans lien avec des considérations biologiques ou psychologiques souvent douteuses. C’est ce que souligne Lacan en faisant du signifiant la cause véritable de la pulsion de mort, le signifiant en tant que désir d’Autre chose, volonté de destruction et de recommencement, grand interdiseur de jouissance en même temps que fondateur de l’ordre de la jouissance. Au fond c’est cela qui situe théoriquement la pulsion par rapport à la jouissance, et peu importe les nuances que l'on peut introduire par la suite entre satisfaction et jouissance, plaisir et satisfaction, etc. La pulsion est le trait de la demande à l'Autre dont la réalisation est impossible car il y a un manque dans l’Autre irréductible ; ce qui est récupéré autour de l’objet est autant une jouissance partielle (plus-de-jouir) qu’une insatisfaction fondamentale, autant une satisfaction pulsionnelle qu’une jouissance éprouvée comme manquante. La pulsion n’est en aucun cas naturelle, elle est le résultat d’une transaction avec l’Autre, un effet du signifiant qui oblige à un contournement sans fin du réel, et en même temps la pulsion signifie le refus de cette transaction, de ce passage obligé par le discours (jouissance phallique). Plus exactement, elle cherche à retourner la négativité du langage contre le langage lui-même, cherche l’être ou la Chose derrière l’Autre symbolique.

Mais par sa face positive, celle où elle doit néanmoins toujours faire appel à l’Autre, la pulsion se présente comme une activité, un “conatus” lié non pas à l’essence mais à l’ek-sistence d’un sujet confronté au manque de la Chose, et dont le pulsionner retrace l’histoire de ses inscriptions en l’Autre. L'"idéal" de ce pulsionner pourrait-être de s’élever jusqu’à la sublimation, justement pour “élever l’objet à la dignité de la Chose” (Lacan). Quant aux conséquences sur l’analyse, l'on peut certes soutenir que l’analyste fait “semblant” à la place de l’objet, pour maintenir le mouvement pulsionnel ; mais il est tout aussi vrai que l’analyste, plus fondamentalement, occupe la place de la Chose, justement afin d'éviter l’attachement compulsif du sujet à l’objet.