mercredi 24 août 2011

De la trace au fétiche : une genèse de la perversion

Dans ses premiers travaux théoriques portant sur l'appareil psychique, Freud décrit la mémoire comme une superposition de couches d'écritures perpétuellement modifiées et retranscrites, de telle sorte que nous n'avons jamais accès aux traces mnésiques "originaires", pas avant qu'elle ne fasse vraiment inscription pour un sujet. Non seulement toute subjectivation se trouve étroitement liée au mode d'inscription et de réinscription de ces traces, mais la castration elle-même en dépend ainsi que la manière dont le sujet tente de s'en préserver, soit ce qu'on appelle habituellement sa structure. 

Il faut bien comprendre qu'au niveau où intervient l'inscription proprement dite, celui du refoulement primaire, l'enjeu n'est rien moins que la conception du sujet par une amputation dont l'Autre est la cause, un trouage dont la trace témoigne négativement ; à ce niveau il n'y a de trace que de ce qui est irrémédiablement perdu. Cela ne veut pas dire que toute trace fasse inscription, encore moins révélation ; l'écriture du sujet se fait le plus souvent à côté, parce qu'elle est toujours d'emblée réécriture. Autrement dit, l'inscription n'est elle-même accessible qu'au moyen d'une traduction qui est interprétation. Au niveau des structures psychiques, l'écriture est diversement problématique à proportion des difficultés de traduction, et dans la mesure où le sujet, comme incapable d'oublier, se voit contraint de repasser inlassablement par le même sillon. Cependant l'oubli a toujours lieu, aussi des mécanismes se mettent en place comme le refoulement ou la forclusion, justement pour pallier l'absence de traduction. 

Il est certain que le névrosé tente de traduire et d'interpréter des traces inconscientes qui, tout en étant effacées, insistent comme telles lourdement et douloureusement, ramenant le sujet au même point de départ. Cependant le corps se laisse ici trouer, découper par la trace, dût-il le payer d'un symptôme, et conserve son unité grâce à la négativation d'une de ses parties. A défaut de toute traduction, on ne pourrait même confirmer rétroactivement l'inscription du sujet. C'est ce qui se passe pour le psychotique, investissant le symbolique comme un corps lisse, non troué, à partir duquel aucune inscription n'est jouable. Des traces, il y en a pourtant, mais au lieu de former le bord d'un trou elles se replient sur elles-mêmes, se condensent, forment ces irruptions de jouissance qu'illustrent les phénomènes dits psychosomatiques et qui, dans le cas du psychotique, peuvent apparaître comme dissociant. 

Venons-en à ce qui nous intéresse, le rapport particulier du pervers à la trace et à l'inscription. Pour fonctionner comme telle, et permettre l'inscription, une trace doit toujours être effaçable. Or le pervers tente précisément de produire des traces ineffaçables. En effet il ne veut rien savoir de la rature qui équivaudrait à une subjectivation, à une perte irréparable : il préfère dans un premier temps la reporter en l'Autre, en provoquant son effroi par exemple, ou sa plainte. Puis il s'identifie à celui qui, porteur d'une inscription unique, va compenser les dégâts causés par la pensée et la symbolisation : il lui oppose la matérialité d'une marque ou d'une forme qui, en tant que trace ineffaçable, n'est pas une trace mais déjà un fétiche, condition absolue de sa propre jouissance. Le pervers évite par principe, en ce qui le concerne, tout engagement lié à la lettre, à la signature : il préfère payer en liquide, il ne reconnaît jamais ses dettes. Il n'est jamais comptable de ses actes, n'est jamais responsable de rien. Pourtant il y a bien une inscription, ou une tentative d'inscription en quelque sorte "anonyme" derrière ses mises en scène : il est le mauvais, le toxico, le voleur ou autre, soumis de fait à quelque surmoi furieux qui l'épingle et l'interpelle, le sur-nomme, fétichise son nom. La complétude de l'Autre, bien ancrée sur des racines elles-mêmes fétichisées, n'est autre que le corps social fantasmé comme ordonné et parfait, où le destin de chacun apparaît tout "tracé"...

jeudi 11 août 2011

Le traumatisme du Sujet

Si la théorie du traumatisme remonte aux premières élaborations de Freud, on sait qu’elle fut relativisée ensuite comme “point de vue” sur les névroses, puis finalement reprise sous une autre forme à partir d’Au-delà du principe de plaisir. Le trauma est d’abord décrit comme un événement réel de l’histoire — notamment sexuelle — du sujet, qu’à cause de sa violence ou de l’accroissement d’énergie psychique qu’il provoque celui-ci ne parvient pas intégrer dans sa personnalité consciente. Le point de départ est que le sujet a subi dans sa petite enfance une ou plusieurs tentatives de séduction de la part d’un adulte ; mais le traumatisme n’apparaît effectivement que lorsqu’une deuxième scène, ultérieurement, vient évoquer le premier souvenir et provoque un afflux d’excitations psychiques et sexuelles perturbant sérieusement l’économie libidinale du sujet. On voit que le traumatisme est double, se situant à la fois comme cause profonde et comme cause déclenchante. Par la suite on assiste à un affaiblissement de la thèse sur les causes profondes, le trauma n’étant plus qu’un facteur parmi d’autres, d’ailleurs de nature plutôt accidentelle, et s’ajoutant à une disposition par fixation de la libido qui place le fantasme au cœur de la constitution du sujet. Puis la notion est remise en valeur avec la notion d’un “au-delà du principe de plaisir”, qui permet d’assigner fortement le trauma à une situation d’excès se manifestant comme compulsion de répétition et rendant justement la régulation du principe de plaisir impossible. Dans Inhibition, symptôme et angoisse le statut théorique du trauma est rapporté davantage encore au sujet dans sa définition et son intégrité, dépassant le stade de la “théorie traumatique de la névrose” où il apparaissait comme simple événement. Il participe désormais de la structure du sujet, représente en quelque sorte le pôle de l’effraction interne, pendant du pôle externe événementiel, repérable par exemple lorsque dans l’angoisse le sujet ne fait que se défendre contre une situation traumatique plus angoissante encore, où il apparaîtrait sans recours, proche de ce que Freud a nommé l’état de détresse. Le traumatisme n’est alors pas autre chose que cette tension interne synonyme de tous les dangers lorsqu’elle déborde au-delà du tolérable. C’est ici que nous retrouvons de toute évidence la notion lacanienne de jouissance, par exemple dans son acception de “plus-de-jouir”.

Cependant qui dit le plus, en matière de jouissance, dit aussi le moins. La jouissance traumatique garde son caractère d’excès, de foncière inutilité, de présence têtue, étrange et dérangeante sous toutes les formes classiques du retour du refoulé : symptômes et formations de l’inconscient. Mais elle signifie aussi l’exclusion du souvenir inassimilable, qu’on l’interprète comme image d’un fait réel (selon le premier Freud) ou comme un signifiant manquant (selon Lacan), et donc dans tous les cas l’ignorance de l’Autre. — Un Autre cependant bien présent, “Alien” introduit dans le vaisseau, ancré dans ses recoins, du fait de son exclusion même de la pensée consciente c’est-à-dire du langage. “Alien” le refoulé, “Alien” le retour... Un Autre qui a toujours été présent, au risque de corroborer la thèse freudienne de la séduction originaire qui, en tant que scène, en tant que fantasme, correspond pourtant bien à une “réalité” : celle du corps de l’enfant comme chose sans défense, réclamée par l’Autre et pour l’Autre. "Cette séduction apparaît dès les premiers soins, dans la façon d’apporter satisfaction aux besoins, dans la régulation et l’aménagement du corps de l’enfant par les exigences et les désirs inconscients de l’Autre, par cet indéfinissable qu’est la place que l’enfant occupe en tant qu’objet dans le fantasme de l’Autre — spécialement l’Autre maternel — en tant que sujet”. (N. Braunstein, La jouissance, Point-hors-ligne) Cette dépendance vis-à-vis de l’Autre aura pour conséquence de différer, de canaliser plus tard la jouissance par les voies de la sexualité qui sont aussi celles de la castration. On ne jouit pas directement ni entièrement du corps de l’Autre : c’est autant vrai pour la mère qui — heureusement — est elle-même castrée (bien qu’elle apparaisse toute puissante dans le fantasme de l’enfant) c’est-à-dire soumise à la loi du symbolique. On peut bien présenter la jouissance comme un réel, comme un réel du corps ; mais un corps cela s’inscrit autant que cela se jouit ; et le réel de la jouissance ou si l’on veut du trauma (c’est la face passive de la jouissance) n’est envisageable comme vide, comme exclusion, que parce qu’il est cerné par le signifiant. Le sujet n’a d’autre choix que d’en passer par les signifiants de l’Autre, de rechercher finalement sa jouissance à travers les marques, toujours fantasmatiques et partielles, de la jouissance de l’Autre. Il y donc deux “Autres”, au départ : l’Autre symbolique, qui est celui du langage et de la loi, que le sujet doit reconnaître ; et l’Autre réel qui est à l’origine soit le corps jouissant du sujet — hypothèse néanmoins impossible à confirmer — soit le corps possédant de la Chose maternelle. Quant au sujet, il émerge comme articulation pure à la charnière entre les "Autres", dans la mesure où il a à advenir par et dans la castration. Sa division de sujet de l’inconscient (du signifiant) renferme une séparation plus profonde (liée à la jouissance) : celle qui associe le proche et le lointain, la présence et l’absence, le plein et le vide, le réel et le symbolique. L’excès du trop-matisme est aussi le manque du “trou-matisme”. La jouissance selon Lacan est faite de cette ambiguïté, de cette extériorité intérieure qu’il nomme “extimité”. La dyade de l’Autre et du sujet est constante, irrémissible ; et le sujet est un “traumatisé” de la jouissance parce qu’il est joui par l’Autre ou bien parce que sa jouissance est médiatisée par l’Autre.