dimanche 10 juillet 2011

L'existence du mal

Petite théorie existentialiste du mal.

S'agissant de définir le Mal en général, l'on peut proposer une tripartition sémantique commode où la perversion – plutôt la perversité - se laisse cerner seulement sous le troisième aspect. Il s'agit de distinguer le malheur, la maladie et le mal proprement dit ; ces trois termes pouvant être pris aussi bien en synchronie qu'en diachronie.
Ainsi, le monde antique perçoit le mal sous la forme du malheur, c'est-à-dire une malédiction imputable à quelque grand Autre cruel ou vengeur : pour autant on ne saurait qualifier la volonté divine de perverse. Ni la culpabilité des dieux ni celle des hommes ne se trouvent véritablement engagées.
Le monde moderne cherche au contraire à justifier en rationalisant, il juge le mal en fonction d'une normalité simplement déviée, rompue, objectivement ou même subjectivement, mais toujours réparable. Au fond, il n'y a pas vraiment de mal : Leibniz le biffe au nom de la logique et de la raison, Hegel l'intègre dans l'Histoire.
Or l'époque contemporaine a pris conscience - peut-être parce qu'elle l'a rencontré - d'un mal absolument mauvais, un mal causé par l'homme et identifiable dans le réel. Kant le premier l'a nommé "mal radical", parce qu'il prend racine dans la liberté et dans la volonté humaine, malgré la loi. C'est la possibilité, en l'homme, de nier l'humain, la capacité intellectuelle et volontaire, consciente, d'éradiquer la conscience et toute forme de sens.
Marx analyse et dénonce également un mal qui ne se réduit ni au malheur ni à la maladie, car il l'identifie clairement comme exploitation de l'homme par l'homme : c'est un fait historique, politique, qui réclame une solution elle-même active et politique.
L'époque contemporaine se caractérise par l'expérience d'un mal largement incompréhensible, injustifiable, bien qu'il nous apparaisse clairement comme une émanation de la liberté humaine. Comme si à la fois privé du fatalisme et du déterminisme, nous nous trouvions devant l'énigme de notre propre méchanceté, notre tendance à l'autodestruction. Les camps, l'exploitation, la technique ne sont que des aspects majeurs d'un déchaînement immanent à la liberté elle-même, qui prend la forme paradoxale d'une nécessité ou d'une puissance échappant à tout contrôle. Le sujet civilisation est dorénavant capable de s'infliger à lui-même ce que seuls les dieux, autrefois, pouvaient envoyer aux humains : des fléaux innommables, des pandémies assassines, des ravages écologiques et météorologiques, etc.
Le mal, ce n'est pas à proprement parler le fléau lui-même, mais la destruction du sens - parfois sous la forme de réactions absolutistes, réactionnaires - qu'il entraîne. Cette fois l'on peut parler de perversité, car c'est en connaissance de cause que l'homme, s'auto-divinisant, agit contre lui-même. Le mal, c'est-à-dire la récurrence du mal est coextensif à l'écrasement du sens. Le mal est immanent à la liberté et jusqu'à l'existence, lorsqu'elles s'écrasent sur elles-mêmes, dans la représentation (d'elles-mêmes), dans la dénégation de la différence et surtout le déni de la dette. Car le sujet n'ek-siste véritablement qu'en étant en dette de lui-même, en dette de l'exister, grâce à quoi il laisse également exister l'autre. 
Cependant l'on constate que le philosophe, au nom de la quête ou de la préservation du sens, ramène la perversion à la perversité et s'en tient à une définition encore morale, kantienne, du mal. Or celle-ci n'est crédible et acceptable qu'à pointer vers le mal physique, où se situe le manque de sens et la disparition réelle du sujet. Il est mal de faire mal : tout autre précepte s'avère inutile et dangereux. Pareille attitude, certes scandaleuse pour une philosophie s'acharnant à culpabiliser la pensée, permet justement de se jouer des mauvaises pensées en les irréalisant.