jeudi 23 juin 2011

Le Prochain et la jouissance de la Chose

Qui est le Prochain ? Pour Freud ce concept n’échappe pas au dualisme foncier qu’impose la médiation de l’inconscient. Il fait l’objet d’un “complexe” propre, une structure conflictuelle telle que l’un des éléments en impose par une structure constante, retient rassemblé en soi comme chose (das Ding), tandis que l’autre élément peut être compris par un travail de souvenirs, c’est-à-dire peut être ramené à une information venant du corps propre. Le conflit et le dualisme consistent dans le fait que ces deux facettes du prochain ne coïncident pas et même s’opposent puisque l’une tend à remplacer et à perdre l’autre. L’Autre initial, celui de l’enfance, que Freud appelle la Chose et qui demeure comme une structure constante, est le prochain proprement dit, à la fois trop proche et trop éloigné pour en faire le tour, et trop étrange pour que sa volonté ne m’apparaisse comme arbitraire et sa jouissance pour le moins inquiétante. L’Autre reste l’Autre, il n’y a aucune garantie concernant son bon désir ou sa jouissance plus ou moins maligne. Tel est bien pour Freud le principe de réalité, soit le pôle de la jouissance réelle face au pôle du plaisir constitué par le biais des représentations inconscientes et par la loi du signifiant. Mais ce signifiant a fini par se substituer à la Chose initiale qu’on a décrite comme étant le prochain. Intervient alors le second aspect du prochain, celui qui par le travail du souvenir peut m’apparaître comme mon semblable. Non seulement il me ressemble mais je puis supposer que son bien et le mien ne font qu’un. Non pas nécessairement que le Bien soit Un, comme le voudrait la doctrine antique du Souverain Bien, mais peut-être est-il possible d’établir ensemble et de partager les biens tels qu’ils apportent le bonheur à tous. Ainsi raisonne l’utilitarisme qui reste à la base de notre société moderne de consommation. Mais si l’on en croit Freud, ce n’est pas ainsi que les choses se passent, parce qu’“en” l’homme il y a un au-delà du principe de plaisir, parce que derrière toute possession et même toute volonté de partage règne l’inévitable privation de l’autre, parce que le semblable n’est pas le prochain comme le plaisir ne se confond pas avec la jouissance.

C’est ce qui rend très problématique le précepte : “tu aimeras ton prochain comme toi-même”. Le “comme” paraît faire référence à un semblable que justement n’est pas mon prochain, c’est-à-dire l’Autre mystérieux en sa jouissance. Sa jouissance n’est pas la mienne, d’autant plus que j’ai de bonnes raisons d’imaginer que cette jouissance me prend pour cible ou pour objet, qu’elle est foncièrement “méchante” ou “cruelle” comme le dit Lacan. Comment le saurais-je ? Je n’ai qu’à entrer en moi-même car cette méchanceté, sans être familière — elle est plutôt étrange, effrayante — m’est intime. Donc l’Autre n’est pas moi mais cette altérité qui m’échappe reste étrangement et même dangereusement proche. Comment ne pas reculer devant sa propre jouissance, surtout au regard de ce qu’elle ne coïncide visiblement ni avec mon plaisir ni avec le “bien” d’autrui ? Comment gérer l’ingérable ? Comment sortir de cette jouissance et de cette méchanceté fondamentale ? Pour échapper à la méchanceté, qui est toujours au fond une jouissance du Même, un désir de mêmeté, la jouissance réduite à la fusion ou à la possession violente, il faut commencer par prendre acte de ce que les jouissances, notamment entre les sexes, ne sont pas les mêmes. Il faut passer véritablement à la jouissance de l’Autre, ou mieux à une “autre jouissance” qui est la jouissance de l’altérité. Du coup la figure du prochain peut réapparaître positivement, sans porter le masque de l’horrible Chose, ou d’autre part celui de l’“objet banalisé” que raille volontiers Lacan. Cet objet, c’est d’abord l’image du couple idéal où l’un se figure qu’il est le complément de l’autre alors qu’il n’est que sa béquille, et plus précisément son phallus. Ensuite l’homosexualité n’échappe pas à l’illusion au moins en ce qu’elle suppose une forme de mêmeté de la jouissance (ce n’est pas le choix d’objet qui est en cause). La seule solution est donc de prendre acte, non seulement de l’irréductibilité de la jouissance à tous ces semblants, mais aussi du caractère “ex-time” comme l’écrit Lacan, c’est-à-dire à la fois étranger et intime, de la jouissance en tant que “méchanceté”. Ce “prendre acte” constitue un vidage en quelque sorte de la Chose laissant place à la “place” comme telle de l’Autre. Donc comment et quand rencontrons-nous notre Prochain ? Seulement lorsque nous donnons notre assentiment à ce vide central qui est le lieu réel et hors signifié de la jouissance de l’Autre, jouissance qui est aussi la nôtre originellement puisque ce vide est aussi le nôtre (un vide n’en vaut-il pas un autre ?), de sorte que c’est paradoxalement en étant au plus près de sa propre méchanceté qu’on a le plus de chance d’y rencontrer véritablement son Prochain - afin de passer, avec lui, enfin à autre chose !