jeudi 30 juin 2011

La littérature comme perversion et transmutation

J'emploierai (avec d'autres) le terme de transmutation pour caractériser l'opération perverse en tant qu'elle s'effectue par l'écriture. Il ne suffit pas d'affirmer un lien entre la disposition perverse d'un sujet, voire ses pratiques déviantes socialement, et son expression littéraire avec ses particularités de style. Une telle conséquence s'impose d'elle-même, mais elle ne dit pas en quoi l'écriture en tant que telle peut être qualifiée de perverse. Il suffit de lire Genet, par exemple, pour s'apercevoir que l'écriture permet une transfiguration de l'abjection en son contraire, un passage de l'objet déchet vers une beauté idéale. L'écrivain pervers, à la différence du simple sujet "victime" de sa perversion, si l'on peut dire, s'intéresse par définition à la langue soutenant les fantasmes et les passages à l'acte qualifiés de pervers. Sur ce matériau, l'art poétique accentue et relance l'œuvre de la métonymie ; le lien entre cette figure et la structure fétichiste, notamment, apparaît clairement. Littéralement, autant que littérairement, le fétichisme opère à rebours du narcissisme : en dévoyant les traits identificatoires, uniques et aliénants, dans le sens d'une dissémination où le sujet ne se repère - en se destituant - que dans la coupure, la différence, le relais vers cet Autre par excellence qu'est le lecteur. La structure de la perversion ne consiste donc pas seulement dans le désaveu, le démenti (Verleugnung), la négation de la castration, comme Freud lui-même l'avait déjà remarqué. Elle ne réside pas non plus uniquement dans la division du sujet, précisément entre un pôle de désir (Wunsch) et un pôle constitué par la réalité (l'absence du pénis maternel). La perversion s'appuie aussi bien et surtout sur l'aveu du désaveu en question, et culmine dans la jouissance consistant à exprimer la déviance, le manque, le ratage spectaculaire de la jouissance sexuelle. C'est ce qu'attend au-delà de tout espoir l'exhibitionniste : dire à tous son désir de l'objet regard, ce qui ne peut qu'infinitiser ce désir. A cet égard, quelle jouissance, quelle exhibition ...la littérature ! On ne dira pas que l'écrivain "sublime" ou dépasse sa perversion dans son œuvre, mais plutôt qu'il pervertit la littérature ou fait de la littérature une perversion. En termes métapsychologiques, la division du sujet prend alors "consistance" dans l'imaginaire, elle devient transmutation. Force revient au "moi" et à sa Spaltung propre (le "clivage du moi" est alors à distinguer de la "division subjective"), consistant comme je l'ai dit dans l'imaginaire à l'oeuvre.

jeudi 23 juin 2011

Le Prochain et la jouissance de la Chose

Qui est le Prochain ? Pour Freud ce concept n’échappe pas au dualisme foncier qu’impose la médiation de l’inconscient. Il fait l’objet d’un “complexe” propre, une structure conflictuelle telle que l’un des éléments en impose par une structure constante, retient rassemblé en soi comme chose (das Ding), tandis que l’autre élément peut être compris par un travail de souvenirs, c’est-à-dire peut être ramené à une information venant du corps propre. Le conflit et le dualisme consistent dans le fait que ces deux facettes du prochain ne coïncident pas et même s’opposent puisque l’une tend à remplacer et à perdre l’autre. L’Autre initial, celui de l’enfance, que Freud appelle la Chose et qui demeure comme une structure constante, est le prochain proprement dit, à la fois trop proche et trop éloigné pour en faire le tour, et trop étrange pour que sa volonté ne m’apparaisse comme arbitraire et sa jouissance pour le moins inquiétante. L’Autre reste l’Autre, il n’y a aucune garantie concernant son bon désir ou sa jouissance plus ou moins maligne. Tel est bien pour Freud le principe de réalité, soit le pôle de la jouissance réelle face au pôle du plaisir constitué par le biais des représentations inconscientes et par la loi du signifiant. Mais ce signifiant a fini par se substituer à la Chose initiale qu’on a décrite comme étant le prochain. Intervient alors le second aspect du prochain, celui qui par le travail du souvenir peut m’apparaître comme mon semblable. Non seulement il me ressemble mais je puis supposer que son bien et le mien ne font qu’un. Non pas nécessairement que le Bien soit Un, comme le voudrait la doctrine antique du Souverain Bien, mais peut-être est-il possible d’établir ensemble et de partager les biens tels qu’ils apportent le bonheur à tous. Ainsi raisonne l’utilitarisme qui reste à la base de notre société moderne de consommation. Mais si l’on en croit Freud, ce n’est pas ainsi que les choses se passent, parce qu’“en” l’homme il y a un au-delà du principe de plaisir, parce que derrière toute possession et même toute volonté de partage règne l’inévitable privation de l’autre, parce que le semblable n’est pas le prochain comme le plaisir ne se confond pas avec la jouissance.

C’est ce qui rend très problématique le précepte : “tu aimeras ton prochain comme toi-même”. Le “comme” paraît faire référence à un semblable que justement n’est pas mon prochain, c’est-à-dire l’Autre mystérieux en sa jouissance. Sa jouissance n’est pas la mienne, d’autant plus que j’ai de bonnes raisons d’imaginer que cette jouissance me prend pour cible ou pour objet, qu’elle est foncièrement “méchante” ou “cruelle” comme le dit Lacan. Comment le saurais-je ? Je n’ai qu’à entrer en moi-même car cette méchanceté, sans être familière — elle est plutôt étrange, effrayante — m’est intime. Donc l’Autre n’est pas moi mais cette altérité qui m’échappe reste étrangement et même dangereusement proche. Comment ne pas reculer devant sa propre jouissance, surtout au regard de ce qu’elle ne coïncide visiblement ni avec mon plaisir ni avec le “bien” d’autrui ? Comment gérer l’ingérable ? Comment sortir de cette jouissance et de cette méchanceté fondamentale ? Pour échapper à la méchanceté, qui est toujours au fond une jouissance du Même, un désir de mêmeté, la jouissance réduite à la fusion ou à la possession violente, il faut commencer par prendre acte de ce que les jouissances, notamment entre les sexes, ne sont pas les mêmes. Il faut passer véritablement à la jouissance de l’Autre, ou mieux à une “autre jouissance” qui est la jouissance de l’altérité. Du coup la figure du prochain peut réapparaître positivement, sans porter le masque de l’horrible Chose, ou d’autre part celui de l’“objet banalisé” que raille volontiers Lacan. Cet objet, c’est d’abord l’image du couple idéal où l’un se figure qu’il est le complément de l’autre alors qu’il n’est que sa béquille, et plus précisément son phallus. Ensuite l’homosexualité n’échappe pas à l’illusion au moins en ce qu’elle suppose une forme de mêmeté de la jouissance (ce n’est pas le choix d’objet qui est en cause). La seule solution est donc de prendre acte, non seulement de l’irréductibilité de la jouissance à tous ces semblants, mais aussi du caractère “ex-time” comme l’écrit Lacan, c’est-à-dire à la fois étranger et intime, de la jouissance en tant que “méchanceté”. Ce “prendre acte” constitue un vidage en quelque sorte de la Chose laissant place à la “place” comme telle de l’Autre. Donc comment et quand rencontrons-nous notre Prochain ? Seulement lorsque nous donnons notre assentiment à ce vide central qui est le lieu réel et hors signifié de la jouissance de l’Autre, jouissance qui est aussi la nôtre originellement puisque ce vide est aussi le nôtre (un vide n’en vaut-il pas un autre ?), de sorte que c’est paradoxalement en étant au plus près de sa propre méchanceté qu’on a le plus de chance d’y rencontrer véritablement son Prochain - afin de passer, avec lui, enfin à autre chose !

jeudi 9 juin 2011

Le couple pervers et la loi

On serait assez mal fondé à disjoindre la perversion de l'amour, voire de l'amour conjugal, étant donné la particulière solidité de certains couples pervers et le talent non moins remarquable que ces sujets manifestent à témoigner littérairement de l'amour. Certes il ne s'agit pas de romances, et il conviendrait de distinguer parler d'amour et discourir sur l'amour. Mais il n'est pas exclu que ce discours puisse séduire l'autre, l'embobiner, le ravir, d'autant qu'il ne se livre jamais que sous la forme contraignante du contrat.

Le contrat pervers n'exclut pas l'autre, comme on l'entend parfois, mais il réduit l'autre au rang de spectateur impuissant et par là complice. La rupture de ce type particulier de lien amoureux, la rupture de ce couple ne peut donc avoir pour cause que la rupture du contrat en question. La cause de cette rupture réside dans le scandale dévoilé, dans le fait qu'à un moment donné le secret scellant au plus profond le contrat est dénoncé par l'un des deux partenaires. Comme si la règle factice qui leur tient lieu d'entente, comme si le savoir faire partagé n'avait de consistance qu'à demeurer ésotérique, et potentiellement menaçant pour l'extérieur. Ceci dit, si l'amour pervers ne se nourrit pas du désir de l'Autre, comme chez le sujet " normal ", il ne réside en aucune manière dans la fusion, ou dans une symétrie que la réversibilité sado/maso, par exemple, pourrait à tort laisser croire. Pour comprendre la consistance même du couple pervers, il faut en souligner l'essentielle disparité. Pour que la perversion fonctionne, il faut toujours que l'un soit identifié comme étant le pervers pour l'autre, afin que ce dernier puisse entrer dans le jeu en tant que victime consentante, complice, et au bout du compte manipulatrice. Tout est fait pour que la manipulation se répète à la perfection et triomphe ; cela suppose une certaine "tenue", un "savoir vivre" conjugal, ne serait-ce que pour respecter et entretenir la mécanique elle-même… ; si l'autre doit finalement être réifié et utilisé comme objet de jouissance, il doit être en quelque sorte protégé dans son altérité même.

L'angoisse ne peut être suscitée en l'autre que sur fond d'une liberté et d'une intégrité parfaitement respectées : du moins cela fait-il partie des apparences et du jeu lui-même. La subjectivité de l'autre - nécessaire, comme on l'a dit - n'apparaît-elle pas en effet sous la forme du regard ? Mais ce sujet-Autre, pour le pervers, est immédiatement objectivé ; de la sorte, l'Autre dans le jeu pervers se tient plus précisément dans l'œil séduit qui regarde. D'une part le pervers s'identifie à cet oeil du fantasme, en quoi consiste l'essentiel de toute perversion, d'autre part la présence effective de cet œil est requise dans la mise en scène le conduisant à la jouissance (c'est la différence avec le névrosé qui se contente d'en rêver). Il est le garant de l'illusion dont le pervers se nourrit et où il évolue. Comme support du couple, selon les différents niveaux où on considère celui-ci, l'œil complice peut aussi bien être le partenaire permanent des jeux érotiques (le mari ou l'épouse, pourquoi pas), ou bien un troisième larron recruté à l'occasion, ou encore "les autres" (voisins, etc.) d'une manière beaucoup plus générale. Dans l'inconscient, demeure en priorité le regard de la mère qui, tout en défiant celui du père, désigne en même temps cette place que le pervers aura à cœur d'investir et de revendiquer, pour mieux en marquer l'inanité. L'essentiel est que la Loi puisse être représentée, puis défiée, détournée, donnée en un spectacle plus ou moins grandiose qui est moins celui de la déraison que celui de la dérision. La loi se fonde toujours sur la négation d'une jouissance, c'est pourquoi elle est fautive et inutile aux yeux du pervers.

De plus le couple pervers honore un contrat plus avantageux ne reconnaissant qu'un impératif : celui de jouir. Il convient d'accentuer le fait que le sujet pervers se ramène à l'existence du couple, au-delà des deux individus qui le composent, de sorte que la perversion pourrait se définir comme une manière de faire couple en jouissance. Le couple (scellé par ce type de contrat) est une association intrinsèquement perverse ayant pour fin la jouissance, et le mariage légalisant la jouissance (de toute sorte de biens) n'est peut-être pas la moindre de ces perversions ! Couple pervers ou perversion du couple ?