vendredi 20 mai 2011

La loi du désir et l’éthique de la psychanalyse

L’éthique de la psychanalyse est une éthique du désir, un désir articulé à la jouissance par la médiation de la parole. La parole est d’abord celle de la loi et c’est la Loi qui ordonne de désirer,  tout en rendant impossible l'accès à la "Chose", l'objet absolu du désir. La loi du désir se fonde sur une double négation. D’une part il y a l’interdiction, par l’instance paternelle, d’une jouissance de la mère ou même d’une satisfaction totale dans l’ordre sexuel, attendu qu’un tel “rapport” n’existe pas parce que la signification du Nom-du-père et plus généralement du Phallus, dans son unicité, c’est que justement le signifiant de la femme reste manquant. L’impossibilité de la jouissance absolue exige un déplacement de l’Œdipe et une radicalisation de la faute. S’il faut passer outre au désir de l’Autre réel (équivalant à la jouissance de la mère) pour désirer, alors le sujet est d’emblée en faute par rapport à cette jouissance première. D’autre part, après l’absence de la mère vient le meurtre du père et une culpabilité secondaire, la seule que l’on retienne généralement quand on évoque le complexe d’Œdipe. Mais justement il s’agit de ne pas en rester à une culpabilité œdipienne de type névrotique. Si elle interdit la jouissance de la mère, la loi du père commande de désirer sans préciser la nature de ce qui est désirable. En tant que parole cette loi ouvre un espace de discours et laisse “entendre” qu’une jouissance peut en découler, s’en détacher.

En ce point l’éthique freudienne rencontre le mot d’ordre nietzschéen prônant une existence “par-delà bien et mal”, et par-delà la mort de Dieu le père. Il nous incombe de savoir qui l’on est, précisément pour devenir ce que l’on est à partir de ce qu’on n’est pas. A partir du manque originel, assumer cette “faute” ou ce manque de jouissance équivaut à s’identifier avec la cause de son désir. Voilà la seule manière, en psychanalyse, de définir le destin qui n’est autre que la solitude, la coupure originelle (Freud dit : “l’anatomie”) et leur acceptation. “Par-delà bien et mal” est l’injonction de la Volonté de Puissance qui découle de la généalogie de la morale, et cela reste sans doute une pro-vocation ; “au-delà du principe de plaisir”, plus radicalement, est une formule qui résume le travail subjectif de récupération de la jouissance, à travers la parolisation, des associations inconscientes au silence retrouvé des pulsions. Lacan écrit : “Une éthique s’annonce, convertie au silence, par l’avenue non de l’effroi mais du désir : et la question est de savoir comment la voie de bavardage de l’expérience analytique y conduit" (Lacan). Ainsi le “bien-dire” ou l’éthique de la psychanalyse fait-il le lien entre le désir nourri par le manque et la jouissance retrouvée qui accompagne ce désir.

Mais l’équilibre entre désir et jouissance n’est pas facile à établir. La maxime de Lacan est de “ne pas céder sur son désir”. Plus précisément : “je propose que la seule chose dont on puisse être coupable, au moins dans la perspective analytique, c’est d’avoir cédé sur son désir" (Lacan). On conçoit bien que céder le désir soit une faute, puisqu’alors on le tue, à l’annihile. Ce n’est pas le désir qui est à céder, mais bien la jouissance, du moins ce quantum de jouissance réclamé par l’Autre dans la mesure justement où il est l’initiateur de ce désir. A la limite, ce désir, qui nous “habite”, est proprement le sien. Donc maintenir vivant et productif le désir de l’Autre, cela même qui fait de nous un sujet (là où Ça, le Ça de la jouissance, était), ne nous crédite que d’une jouissance toujours partielle et relancée par le désir, dont il faut bien se contenter. Mais cela peut-il suffire ? Si l’on érige la voie “moyenne” du contentement en principe éthique, nous risquons de retomber sur une morale communautaire ou une éthique du bonheur difficilement conciliable avec la psychanalyse. Il est vrai également que la relance du désir place l’existence sous le signe de l’“autre jouissance”, comme le dit Lacan, mais n’allons-nous pas confondre celle-ci avec une jouissance de l’être pour le moins dangereuse ? Cette ambiguïté serait patente dans le commentaire sur Antigone de Sophocle : Antigone, modèle du héros qui n’a pas cédé sur son désir, nous conduirait tout droit à cette jouissance de l’être, identique au néant et à la mort. Comment bâtir une éthique sur un désir qui s’avère mortel pour de simples vivants ? Pourtant, contre toutes les critiques adressées à Lacan à ce sujet (cf. notamment Patrick Guyomard, La jouissance du tragique), l’on doit soutenir que cette mort tragique symbolise – exemplairement, dans la Tragédie - la perpétuation du désir. La jouissance du tragique, à savoir la mort du héros tragique, symbolise vraiment le désir humain dans sa possibilité. Car au fond, l’“autre jouissance” en question s’avère congruente avec l’Autre symbolique, ici, celui de l’écriture et de la sublimation.

Ces remarques soulignent le fait que l’éthique du désir n’autorise aucune jouissance absolue, sinon celle – peut-être infinie - du dire, ou de l’écrire. Ce n’est pas vraiment un pur désir de désir (version névrotique), ni une volonté de jouissance (version perverse), mais plutôt une jouissance du dire et du bien-dire. Cette éthique du désir nous la faisons bien exister, d’une certaine manière, puisque nous demandons ici à la théorie de ne pas céder... sur le principe de jouissance.