jeudi 14 avril 2011

Le mythe féminin de Don Juan

Il faut admettre ceci : en tant que sexuelle, en tant que phallique, la jouissance se rapporte à l’Un. Il s’agit de l’Un qui intervient, à partir “d’une logique construite sur l’interrogation du nombre” comme le dit Lacan dans Encore, pour constituer une finitude démontrable d’espaces ouverts, en l’occurrence espaces de jouissance sexuelle. Sexuel se dit de ce qui est comptable, d’être une relation à Un — disons plutôt à une. Si à l’inverse la jouissance se dit d’une relation à l’Autre, elle tend cette fois vers l’infini et — c’est proprement sa “condition féminine” — à l’impossible comptage. La jouissance phallique, elle, est inséparable du compte ; l’homme tient sévèrement le compte de sa jouissance, toujours tendu vers un “plus-de-jouir”. Mais ce n’est pas simplement de compter qui peut conduire les hommes au une par une de la jouissance de la femme, où l’Autre véritablement, l’Autre du langage s’incarne. Sur ce point cependant les formulations de Lacan prêtent à confusion. “Une par une” devrait se dire, en toute rigueur, de la jouissance phallique. Or c’est ainsi que Lacan interprète “le mythe féminin de Don Juan, c’est qu’il les a une par une”. Mythe qualifié de “féminin” car en effet conforme à ce que Lacan énonce des femmes : puisqu’elles sont “pas-toutes” dans la fonction phallique, comme être sexués, elles peuvent seulement être abordées et comptabilisées une à une. Loin d’apparaître comme la caricature narcissique voire homosexuelle du séducteur, Don Juan symbolise la reconnaissance en acte de l’infinitude féminine. Cependant, il s’agit d’une reconnaissance et d’une interprétation bien étranges du pas-tout. Où voit-on que celui-ci nécessite, pour s’éprouver, une collection de femmes “une par une” puisque c’est plutôt la division de chaque femme qui est en jeu ? Lacan passe subrepticement d’une définition compréhensive du pas-tout à une définition extensive qu’on pourrait qualifier, vu les circonstances, d’assez “cavalière” ! Si l’on s’en tenait à ce mythe de Don Juan et à ce passage de Encore, on conclurait que Lacan n’aborde la jouissance féminine que par le biais de la jouissance phallique, c’est-à-dire en fonction de l’“effet” produit par la femme et sa jouissance sur le Phallus (qui compte). A la décharge de Lacan, cette autre jouissance, avons-nous d'autres moyens d'en parler que d'en multiplier les formules paradoxales, fussent-elles légèrement racoleuses ? Finalement la formule de Lacan à propos du donjuanisme dit bien que la jouissance féminine est ce dont l’homme tente d'approcher dans sa perversion. …Même si, à l'évidence, c'est le fantasme de La femme toute qui anime le désir de Don Juan, puisque c'est bien de n'en tolérer aucune (pour lui) qu'il prétend les ravir toutes (aux pères).