jeudi 28 avril 2011

Jouissance et Sublimation

La théorie de la sublimation a toujours été très compliquée, très problématique en raison de son articulation délicate avec la théorie de la jouissance. On peut dire globalement, en suivant la plupart des auteurs, que la sublimation s’inscrit dans un procès de récupération de la jouissance une fois admis que celle-ci a été définitivement “perdue” dès l’origine. On passerait d’une jouissance en quelque sorte “naturelle” et mythique à une jouissance “civilisée” par la castration, métamorphosée par le signifiant. Une des questions les plus classiques est alors de savoir si la sublimation dépasse le stade de la castration, si elle touche à la jouissance “supplémentaire” dont parle Lacan, et quelle est encore la place de la pulsion dans cette redistribution. Dans L'Ordre sexuel (Flammarion, 1995), Gérard Pommier présente d’emblée la sublimation comme l’une des formes prises par la jouissance supplémentaire, se situant exactement entre la jouissance “féminine” (dans son aspect directement sexuel) et la jouissance “mystique” (dont nous dirons quelques mots plus loin). Par ailleurs la jouissance sublimatoire entretient un rapport — justement “supplémentaire” — avec un aspect important de la jouissance phallique, à savoir le symptôme. “Si l’on considère maintenant la jouissance du symptôme, écrit G. Pommier, la sublimation n’est-il pas le destin échappant au refoulement qui lui correspondra?" (p. 278). Par rapport à la jouissance maternelle qui situe le corps de l’enfant en position de phallus, celui-ci répondant à la demande par la médiation d’une pulsion partielle, la sublimation inverse les effets de cette pulsion tout en l’utilisant : elle transforme l’érotisation excessive du corps en la création d’une œuvre occupant la place du phallus.

Mais de quoi jouit-on : de l’acte créateur ou de l’objet lui-même ? Et de quel objet s’agit-il ? Il ne peut pas s’agir tout uniment de l’objet de la pulsion, puisque la sublimation a justement pour fonction de dépasser ce rapport à l’objet. Rappelons que Lacan spécifie par ailleurs la sublimation comme le fait d’“élever l’objet à la dignité de la Chose”. Il faut voir dans la Chose, ici représentée par l’œuvre, la capacité (éminemment jouissive) de l’artiste d’apposer son nom sur une réalisation qui ne doit plus rien à l’aliénation maternelle. L’œuvre est supplémentaire par rapport au symptôme en ceci qu’elle dépasse aussi la marque paternelle qui représente la face interdictrice de la jouissance du symptôme, elle est nomination et création au-delà cette fois de l’aliénation paternelle. “Lorsque l’artiste signe son œuvre, il s’invente un nom, même s’il appose son patronyme. Il se passe du nom légué par son père et signe avec ce qu’il y a eu de premier dans son existence au sentir, portant sur l’œuvre une griffe aussi forte que celle dont sa chair a pu être marquée" (Pommier p. 280). En d’autres termes, si elle dépasse le phallicisme du symptôme, la sublimation inverse plus radicalement encore l’aliénation causée par la demande maternelle. L’œuvre devient le symbole de la perfection phallique, là où ce rôle était tenu initialement par le sujet. L’art procède d’un acte créatif, pourtant le ressort de cet acte réside dans une passivité toute “féminine” au sens où l’artiste n’en subit pas moins l’effet de la pulsion, dont le but est simplement orienté différemment, au-delà de la sexualité effective et au-delà de la formation des symptômes. Si la source et d’une certaine façon le contenu de l’art reste toujours érotique, c’est parce nul ne peut prétendre en être l’origine ou le maître (sauf à verser dans l’illusion perverse) ; l’érotisme provient nécessairement de l’Autre. L’essentiel, dans l’art, est que la pulsion génère différemment, dans une différance ou une distance maintenue, la signification phallique, et ne se confond pas avec elle comme c’est le cas avec le simple objet partiel. Pommier écrit : “Ainsi s’établit une proportion entre pulsion et signification du phallus. N’est-ce pas d’elle que dépend l’émotion esthétique ?" (p. 280). Et “le sujet de la sublimation se définit de la sorte, non entre deux signifiants, mais dans la proportion du phallus et de la pulsion. Ce sujet est esthétiquement ému, parce qu’à chaque instant s’impose à lui — entre son et phrase, entre couleur et forme — cette sorte d’épreuve où se surimposent une perte et sa réparation, accomplie avec les instruments mêmes de la perte (puisque lorsque le son s’ajoute aux autres sons, leur ensemble forme une signification qui dissout la singularité du son" (p. 281) Ainsi la signification efface et déplace l’objet, mais celui-ci revient, se fait désirer et relance la signification : le sujet vacille et s’émeut dans cet entre-temps. L’infinité de l’émotion ou de la jouissance esthétique s’explique donc par l’écart que le sujet fait ek-sister (et où il ek-siste) entre ce qu’il est pour l’Autre, soit le phallus, et ce qui se présentifie dans la pulsion. Une émotion infinie de ce type n’en est pas moins corporelle — comme au fond toute jouissance —, cependant elle n’a plus rien de sexuel, pas même au sens de la jouissance sexuelle féminine puisque celle-ci nécessite, en tant qu’occasionnée par l’orgasme, la présence d’un désir masculin. La sublimation s’autogénère (exception faite bien sûr du grand Autre) et par là, en tant que désexualisée, elle représente donc au mieux la jouissance “proprement” féminine.

Mais la forme de sublimation la plus désexualisée, d’après G. Pommier, reste la jouissance mystique en tant qu’elle relève purement du signifiant et non plus de la pulsion. Le nom divin est le seul signifiant au-delà du symbolique, notamment du phallus, il équivaut au corps tout entier dont il représente la jouissance illimitée. Une mystique peut se dispenser d’attacher à un seul homme, comme le font les autres femmes, la signification du phallus ; il n’est même pas besoin, comme pour l’artiste, de se forger un nom. “La jouissance mystique, écrit Pommier, est au-delà du phallus, parce qu’elle s’appuie sur un signifiant qui se signifie lui-même" (p. 286), et cette signification continue et résonne “dans un corps auquel elle équivaut" (id.). Ceci étant dit, même à se signifier lui-même, un nom n’en reste pas moins symbolique et donc “significatif” ; et il n’y a pas d’autre signification que celle du phallus, quitte à équivaloir à la "signification" elle-même et à l’usage de tous les autres mots résonnant, jouissant dans le corps.

jeudi 14 avril 2011

Le mythe féminin de Don Juan

Il faut admettre ceci : en tant que sexuelle, en tant que phallique, la jouissance se rapporte à l’Un. Il s’agit de l’Un qui intervient, à partir “d’une logique construite sur l’interrogation du nombre” comme le dit Lacan dans Encore, pour constituer une finitude démontrable d’espaces ouverts, en l’occurrence espaces de jouissance sexuelle. Sexuel se dit de ce qui est comptable, d’être une relation à Un — disons plutôt à une. Si à l’inverse la jouissance se dit d’une relation à l’Autre, elle tend cette fois vers l’infini et — c’est proprement sa “condition féminine” — à l’impossible comptage. La jouissance phallique, elle, est inséparable du compte ; l’homme tient sévèrement le compte de sa jouissance, toujours tendu vers un “plus-de-jouir”. Mais ce n’est pas simplement de compter qui peut conduire les hommes au une par une de la jouissance de la femme, où l’Autre véritablement, l’Autre du langage s’incarne. Sur ce point cependant les formulations de Lacan prêtent à confusion. “Une par une” devrait se dire, en toute rigueur, de la jouissance phallique. Or c’est ainsi que Lacan interprète “le mythe féminin de Don Juan, c’est qu’il les a une par une”. Mythe qualifié de “féminin” car en effet conforme à ce que Lacan énonce des femmes : puisqu’elles sont “pas-toutes” dans la fonction phallique, comme être sexués, elles peuvent seulement être abordées et comptabilisées une à une. Loin d’apparaître comme la caricature narcissique voire homosexuelle du séducteur, Don Juan symbolise la reconnaissance en acte de l’infinitude féminine. Cependant, il s’agit d’une reconnaissance et d’une interprétation bien étranges du pas-tout. Où voit-on que celui-ci nécessite, pour s’éprouver, une collection de femmes “une par une” puisque c’est plutôt la division de chaque femme qui est en jeu ? Lacan passe subrepticement d’une définition compréhensive du pas-tout à une définition extensive qu’on pourrait qualifier, vu les circonstances, d’assez “cavalière” ! Si l’on s’en tenait à ce mythe de Don Juan et à ce passage de Encore, on conclurait que Lacan n’aborde la jouissance féminine que par le biais de la jouissance phallique, c’est-à-dire en fonction de l’“effet” produit par la femme et sa jouissance sur le Phallus (qui compte). A la décharge de Lacan, cette autre jouissance, avons-nous d'autres moyens d'en parler que d'en multiplier les formules paradoxales, fussent-elles légèrement racoleuses ? Finalement la formule de Lacan à propos du donjuanisme dit bien que la jouissance féminine est ce dont l’homme tente d'approcher dans sa perversion. …Même si, à l'évidence, c'est le fantasme de La femme toute qui anime le désir de Don Juan, puisque c'est bien de n'en tolérer aucune (pour lui) qu'il prétend les ravir toutes (aux pères).

jeudi 7 avril 2011

Condescendre au Désir

"Seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir" dixit Lacan. Pourquoi la jouissance devrait-elle “condescendre” au désir si ce n’est pour descendre du pic où on la suppose, en ce point de réel inaccessible à l’être parlant, aussi bien impossible à formuler qu’à soutenir ? “Condescendre” est le mot juste puisqu’il souligne ici un mouvement réciproque entre le désir et la jouissance, mais peut-être aussi une forme de circularité entre celle-ci et l’amour.

L’amour supplée à l’inexistence du rapport sexuel, selon Lacan, en tant que rapport de reconnaissance entre deux savoirs inconscients. L’impasse du rapport sexuel tient à la répartition des rôles entre un pôle masculin ordinairement pervers qui ramène l’Autre à l’objet, et un pôle féminin attestant d’une “autre jouissance” dont on ne peut cependant rien dire. Ce dont témoigne l’amour, ce à quoi il s’éprouve, n’est pas autre chose que cette impasse comme la condition d’une passe nouvelle, un passage à l’autre qui est écriture à même les marques et les signes de l’exil “sexuel” de chacun. L’amour est la jouissance de l’impasse de la jouissance. “N’est-ce pas dire, écrit Lacan, que c’est seulement par l’affect qui résulte de cette béance que quelque chose se rencontre, qui peut varier infiniment quant au niveau du savoir, mais qui, un instant, donne l’illusion que le rapport sexuel cesse de ne pas s’écrire ? (...) Le déplacement de la négation, du cesse de ne pas s’écrire au ne cesse pas de s’écrire, de la contingence à la nécessité, c’est là le point de suspension à quoi s’attache tout amour" (Lacan, Encore, p. 132). Le mot “suspension” pourrait s’appliquer à un amour de type platonique et contemplatif, aux antipodes de la conception de Lacan ; ici il a manifestement le sens de “différance” voire d’“amortissement” entre l’insoutenable de la jouissance et la dure réalité du désir. Le savoir amoureux fait littéralement office de support pour un ininscriptible rapport sexuel. Ce qu’on appelle les “rapports amoureux” servent ainsi à “supporter” l’absence de jouissance de l’Autre, mais on va voir que cette fonction support est autant assumée par le désir et surtout par son objet. C’est bien pourquoi Lacan affirme que la jouissance doit condescendre au désir via l’amour. Mais l’objet lui-même possède un double statut, comme “cause du désir” et comme “plus-de-jouir”, de sorte qu’il est tout à fait possible de prétendre que c’est plutôt au désir de condescendre à la jouissance, du moins en tant que jouissance d’objet. La fonction de l’amour étant alors d’orienter le désir, à partir de l’absence de la Chose maternelle, vers l’objet ‘a’ de substitution et le plus-de-jouir. Autrement dit le ternaire jouissance-amour-désir suggère une circulation signifiante alternée, de la jouissance au désir et du désir à la jouissance.

Bien que le désir soit parfois décrit par Lacan comme la recherche d’une “différence absolue”, “là où peut surgir la signification d’un amour sans limite" (Lacan, Les 4 concepts..., p. 249), l’Autre visé par le désir de l’homme se décline dans le fantasme comme objet ‘petit a’ de manière à permettre la jouissance. Autrement dit, il faut pour l’un que l’Autre se “aïfie”, représente l’objet cause du désir... Il n’y a donc pas de pur désir, de même qu’un amour sans limite ne saurait être qu’un amour renonçant à son objet initial — qu’on l’appelle la Chose, le Bien, le Prochain, etc. —, faisant l’ex-périence de l’“a-mur” comme l’écrit Lacan, soit l’inaccessibilité même de l’Autre. L’amour lui-même ne peut pas répondre de la jouissance du corps de l’Autre, car l’amour ne répond que d’un manque. L’amour consiste à donner ce que l’on n’a pas, donc la castration elle-même et le désir, et non à combler les besoins imaginaires de l’Autre. C’est pourtant ce que croit devoir faire le névrosé qui veut trop “bien faire” en se proposant — par amour ! — de boucher tout manque dans l’Autre au point de confondre le désir de l’Autre, le vrai désir, avec sa demande. De ce fait il renonce à toute jouissance et à toute sensualité au profit de la seule tendresse, afin de préserver la pureté imaginaire de son désir. Le pervers, quant à lui, ne s’embarrasse pas de la demande de l’Autre et pas davantage de son désir, réduisant au contraire l’amour à l’érotisme et le désir à une “pure” volonté de jouissance. On sait que pour Lacan ces deux positions se rejoignent, avouant leurs liens ineffables, dans la question du “prochain”. Le fameux commandement enjoignant d’aimer son prochain comme étant soi-même se ramène à une loi surmoïque de jouissance absolue, puisque l’objet de la jouissance est ici proposé comme le “sujet” lui-même, dans sa corporéité et son “idiotie” originelles, identifié à la Chose non castrée. Comment ne pas reculer devant sa “propre” jouissance et refuser d’y assimiler son prochain, quand tout signale une méchanceté fondamentale inscrite au cœur de l’être ? Comment ne pas refuser tout savoir sur la jouissance de l’Autre et toute idée de réciprocité en matière de jouissance? Comme l’écrit Philippe Julien, “il y a un pas à accomplir : un pas-de-savoir.” Et “à la question ‘la jouissance selon laquelle l’un jouit de l’autre est-elle la même jouissance selon laquelle l’autre jouit de l’un ?’, il n’y a pas de réponse" (Ph. Julien, L’étrange jouissance du prochain : éthique et psychanalyse, Paris, Rivages, 1995, p. 67). Le cœur “réel” de la jouissance est le vide de la Chose, qui n’existe pas. Le vrai amour est le sentiment même de cette inexistence, et une éthique amoureuse doit reposer sur l’“assentiment à ce vide central" (id.) où le prochain peut seulement prendre “place”, toujours “autre”, avec sa jouissance.

Pas de savoir sur la jouissance de l’Autre, donc, pas même de réelle réciprocité. Par contre, la réciprocité de l’amour (en tant qu’échange inconscient) est bien l’argument principal d’une possible condescendance de la jouissance au désir (en tant que désir de l’Autre). Il y a bien sûr, dans la théorie de Lacan, une certaine difficulté à penser ensemble les notions de désir et de jouissance comme étant tous deux rapportés à l’Autre, car il ne s’agit pas du même Autre. L’Autre du désir a un statut qui renvoie plutôt au registre symbolique. Tandis que ce qui est mis en question, par exemple dans le Séminaire Encore, c’est bien la jouissance du corps de l’Autre. Il n’y a de jouissance, de toute façon, que du corps. Mais en même temps une telle jouissance reste, dans l’absolu, exclue. D’où la nécessité de l'objet et l’obligation de relancer la machine du désir, ne serait-ce que pour préserver la possibilité même d’une jouissance. Tandis que la fonction de l’amour est plus ambiguë en raison même de la duplicité du concept de “jouissance de l’Autre”, pris couramment en deux sens fort différents : en effet il y a d’une part la jouissance impossible de la Chose ou jouissance de l’être, c’est celle qui induit réellement le désir comme castré ; d’autre part il y a la jouissance de l’Autre comme jouissance du corps, jouissance tout autant impossible dans l’absolu mais surtout contingente, que Lacan spécifie comme celle de la femme. Relativement à ces deux concepts de la jouissance de l’Autre, l’on peut dire de l’amour, soit qu’il éprouve fondamentalement le vide de la jouissance de l’être, et ainsi rend possible le désir : c’est plutôt le sens de la formule de Lacan : “condescendre au désir” ; soit qu’il participe de la jouissance de l’Autre en la signifiant ou en l’écrivant, mais alors il apparaît plutôt comme un au-delà du désir et non plus comme un intermédiaire entre jouissance et désir. D’où une possible dérive “mystique” de la doctrine lacanienne de la jouissance telle qu’elle est tracée dans le séminaire Encore. “Encore, peut-on lire, c’est le nom propre de cette faille d’où dans l’Autre part la demande d’amour" (p. 11). L’amour est essentiellement demande, au-delà du désir, donc ; il est d’abord langage au point qu’aimer ou parler d’amour sont équivalents. Or “parler d’amour est en soi une jouissance" (p. 77) et Lacan n’a de cesse de prendre l’amour à la lettre, l’identifiant même à la lettre d’amour comme instrument de la jouissance. La lettre devient l’incontournable de la jouissance comme le signifiant, dans les séminaires antérieurs, était la condition du désir. Et si la définition de l’inconscient par le signifiant incitait à confondre la pensée et le travail de l’inconscient, c’est désormais à l’âme en tant que séparée du corps, en tant que platonicienne, que renvoie la théorie de l’amour. Fantasme certes mais fantasme nécessaire, à l’amour aussi bien, si l’âme seule permet à l’homme “de supporter l’intolérable de son monde, ce qui la suppose y être étrangère" (id.). On peut donc décliner comme un effet même de la lettre : j’âme, tu âmes, il âme, etc., étant entendu que les femmes surtout âment l’âme, autrement dit sont âmoureuses. “Le fait que (...) la jouissance de la femme “s’écrase” (...) dans la nostalgie phallique (...) est dès lors nécessité à n’aimer l’autre mâle qu’en un point situé au-delà de ce qui (...) l’arrête comme désir" (Lacan, L’Angoisse, op. cit., séance du 19/06/1963). Les femmes connaissent une autre jouissance, supplémentaire par rapport à la jouissance phallique, dont il n’est pas sûr qu’elles puissent dire quelque chose. Mais comment le hors sexe où se situe ce savoir de l’âme, ce savoir de l’âmour, peut-il s’accorder avec la nature corporelle de toute jouissance ? Le corporel et le sexuel seraient-ils finalement antinomiques ?

Par ailleurs, comment concilier cet éloge de l’amour avec la démonstration (classique en psychanalyse) de son essence narcissique, où il apparaît comme un aléa du désir d’être Un ? Selon Lacan, “le désir ne nous conduit qu’à la visée de la faille où se démontre que l’Un ne tient que de l’essence du signifiant. Si j’ai tenté d’interroger Frege au départ, c’est pour tenter de démontrer la béance qu’il y a de cet Un à quelque chose qui tient à l’être, et, derrière l’être, la jouissance" (Encore, p. 12). Lacan rappelle que ce qui fait tenir l’image narcissique i(a), essentiellement une et signifiante, et en l’occurrence aimable, n’est autre que l’objet ‘a’ cause du désir, seul reste pour l’homme de ce qu’il faut bien appeler l’être. Or l’amour n’en “reste” pas là, tout au contraire. L’amour est ambigu, eu égard à la jouissance, car “il ne se peut pas que le sujet ne désire pas ne pas trop en savoir sur ce qu’il en est de cette rencontre éminemment contingente avec l’autre. Aussi, de l’autre, va-t-il à l’être qui y est pris" (p. 132). Mais l’être est par définition ce qui se manque, ce qui ne se rencontre pas. Aussi l’ambiguïté de l’amour est-elle bien marquée de ceci que le vrai amour, l’amour extrême, poussé par le désir aux abords de l’être, “débouche sur la haine" (p. 133). Force est de constater le caractère inachevé ou aporétique de la doctrine lacanienne de l’amour. L’amour reste dépendant de l’essence signifiante du désir ; le ratage nécessaire de l’Autre se retourne en jouissance haineuse de l’être — celle qui dit “tu es” et qui tue le tu. Suivant ces prémisses il est impossible d’élaborer une véritable théorie du deux et de la rencontre amoureuse. C’est ce que souligne Alain Badiou pour qui l’on ne doit pas mettre sur le même plan la théorie du désir, désir d’un sujet fini avec son corollaire, l’objet ‘a’, et la doctrine de l’amour comme dualité irréductible. On peut passer “par effraction” du Un au Deux grâce une fonction d’infinitisation ou “fonction générique”, dont le Deux comme tel est l’opérateur, en vue “du devenir infini d’une vérité amoureuse donc d’une vérité sur la différence des sexes" (A. Badiou, Conditions, Seuil, 1992, p. 304). Selon Badiou l’infini d’inaccessibilité, à quoi se résout l’Autre jouissance lacanienne et confusément la fonction de l’amour, est impuissant théoriquement à constituer le champ de l’amour. Notons au passage que celui-ci est restitué par Badiou à la philosophie, sous les conditions de la rigueur mathématique, tandis que la psychanalyse ne dépasserait pas le champ de la jouissance en tant que dominé par la fonction phallique. La thèse de Badiou peut séduire en ce qu’elle lève certaines ambiguïtés lacaniennes, mais c’est à remiser la jouissance dans une négativité où nous avions pointé, précisément, la position hystérique faisant fi de la jouissance au profit de l’amour !

Badiou reproche à Lacan de sacrifier le champ amoureux en l'aliénant définitivement au désir et à la jouissance, à leur dualité infernale. Mais Badiou ignore la réalité et la spécificité du sujet de l'inconscient. D'autres reprocheront à Lacan de sacrifier la jouissance, sensiblement pour les mêmes raisons. Ils diront que la jouissance est déniée, comme telle, par le “champ de la jouissance” que prétend être l’analyse. S'il s'agit, pour la psychanalyse, de résister face à l'injonction de jouir à quoi se résume aujourd'hui un capitalisme décomplexé (mais dévastateur pour les sujets), s'il s'agit de brandir la rigueur de la théorie face aux verbiages auto-analytiques de philosophes auto-proclamés (se réclamant de l'hédonisme, par exemple, comme si cela concernait tant soit peu la jouissance), la supériorité et la légitimité de la psychanalyse restent indiscutables. Or nous savons que théoriquement la jouissance est refusée à l’Autre, autant qu'elle est refusée au Sujet – parce qu'elle est fondamentalement rapportée à l'être, par Lacan notamment, qui n'a jamais cessé au fond d'être aristotélicien. Que l’Autre soit jouissance, que le Sujet soit jouissance même en tant qu'Autre, voilà ce que ne saurait admettre et formuler la psychanalyse actuelle. Cela pourrait, cependant, faire l'objet de débats à venir.