mercredi 16 février 2011

La maladie de la haine

Cet article propose une très courte synthèse historique sur l'approche en psychiatrie du sentiment de haine. Il en ressort que si la haine apparaît bien dans la sémiologie psychiatrique comme un sentiment très répandu, accompagnant par exemple une phobie d'impulsion, un délire d'interprétation ou bien un trouble schizophrénique, elle ne constitue pas elle-même une entité pertinente ou suffisante.

Durant la période où domine la notion d'aliénation mentale en psychiatrie (1è moitié du 19è siècle), la haine apparaît comme inséparable des "manies sans délire" chères à Pinel : alors que la pensée du malade demeure saine, en revanche ses sentiments et ses actes sont marqués d'un grand désordre et d'une malveillance systématique. Diagnostic précisé un peu plus tard par son élève Esquirol, soulignant parmi les aliénations conductrices de haine le groupe des "monomanies" (instinctive, homicide, incendiaire, raisonnante…). Mais en faisant de ces malades des sujets essentiellement immoraux, la médecine reste avec eux dans une relation spéculaire, elle-même aliénée, où la haine s'explique circulairement par la haine, où la délinquance est une modalité réactive de la répression, etc.

Puis s'impose le paradigme des maladies mentales (jusqu'au début du 20è), au pluriel, amenant une étiologie plus complexe. La haine concerne surtout les interprétations délirantes où prédominent la persécution, la jalousie, la revendication ou l'érotomanie (riche en attitudes réactives de dépit ou de rancune). La haine peut apparaître comme un sentiment durable ou bien par accès soudains, plus ou moins prévisibles. Elle est présente également dans certains délires schizophréniques sous la forme d'une ambivalence des sentiments, comme le mélange ou la succession inopinée de l'amour et de la haine. Enfin, les recherches se penchent beaucoup durant cette période sur les "altérations morbides du caractère" et la "déséquilibration" de la personnalité : on regroupe sous ce chef pittoresque toutes sortes de conduites asociales plus ou moins vicieuses (cruauté, paresse, bizarreries sexuelles, alcoolisme…) accompagnées de troubles de l'humeur, et on les explique en convoquant tout à la fois les facteurs héréditaires, éducatifs, et la fameuse "dégénérescence". Bref, cela nous fait un tableau idéal de ce que certains ne vont pas tarder de nommer, mélangeant une fois de plus clinique et morale : "constitution perverse", tandis que demeure fréquente l'assimilation tendancielle de la haine avec le sadisme ou avec la violence.

Or seule la psychanalyse permet de départager ce qui relève du fantasme pervers, en tant que tel structuré et limité, dominé par une sorte de haine froide, et ce qui relève de la mise en acte violente, signant parfois la psychose, où l'on assiste surtout à un débordement d'agressivité et de fureur. La haine perverse s'apparente plutôt à un refus systématique, voire dogmatique, de tout ce qui rappelle les prétentions de la Loi à régler l'ordre du vivant et de la jouissance. Au mieux elle constitue une mise à distance radicale, une sorte de misanthropie sans affect des principes dont découlent les lois mondaines ; au pire elle fait cercle avec ces dernières, comme dans le cas du pervers agressif qui ne fait qu'opposer une autre loi concurrente : l'impératif de la jouissance. Ce désir ou plutôt cette volonté, inévitablement contrariée, alimente la haine et fait du pervers un frustré malgré lui.