lundi 28 février 2011

Difficile jouissance de la parole

Rappelons pour commencer cette sentence de Lacan selon laquelle “la jouissance est interdite à qui parle comme tel”, mais aussi d’autre part qu’il n’y de jouissance que du signifiant, car selon le même Lacan, “le signifiant, c’est la cause de la jouissance”. Tenons-nous en à la spécificité de la fonction de parole comme acte de discours concret. Il est essentiel alors de la caractériser comme participant de la jouissance phallique, par opposition à l’"Autre jouissance" considérée comme jouissance “supplémentaire”. Il faut inclure dans la jouissance phallique la jouissance sexuelle stricto sensu, mais encore la jouissance du symptôme (pulsionnelle), et aussi justement la jouissance de la parole. Dans le champ de la jouissance supplémentaire – mais ce n'est pas mon propos ici - il faudrait faire droit quasi-symétriquement à la jouissance féminine, à la sublimation, et enfin à la jouissance mystique.

La parole est évidemment jouissance parce que les mots se chargent d’une valeur érotique et parce que cet acte satisfait tout simplement un désir : celui de parler. En quoi maintenant mérite-t-elle l'appellation de "phallique" ? Il suffit de rappeler que la valeur du Phallus, en tant que symbole primordial, consiste à récupérer dans le symbolique ce qui s’est perdu de la jouissance du corps après refoulement (il est fait référence ici à la jouissance de l’Autre, originelle et mythique, qui est plutôt la jouissance de l'être – rien à voir par conséquent avec l'"autre jouissance"). Le phallicisme est donc ce mélange de satisfaction “charnelle” localisée, en tant qu’organisée et dominée par le symbolique (dont le Phallus est l’épicentre), et de répression généralisée puisque l’essentiel du corps reste “en souffrance” dans l’opération, soufflé pourrait-on dire par la parole désincarnée.

Mais il y a aussi une chair du symbolique, une consistance concrète de la parole et toute une matérialité phonique ou visuelle du langage qui engendre plaisir et jouissance. Le propre du phallicisme est d’ailleurs d’entretenir l’ambiguïté entre plaisir et jouissance, notamment au niveau de l’acte sexuel. Le symptôme mêle quant à lui jouissance et douleur, tandis que la jouissance de la parole est alternance à peu près égale de plaisir et de douleur. Et cependant une vraie jouissance, une décharge ou une “libération” : “ça fait du bien de le dire” même si ça fait mal !

Bien qu’elle ne soit donc nullement réductible au symptôme, la jouissance de la parole, en tant que phallique, demeure toujours en quelque manière auto-symptomatique, symptôme s’auto-interprétant. Car à la différence du symptôme pur (certains lapsus, ou certaines difficultés d’élocution comme le bégaiement), les paroles jouissantes telles que le mot d’esprit ou l’invention poétique comportent toujours une dimension consciente donc auto-répressive ; elles sont justement la jouissance dans la conscience de ses limites, avec une butée qui est la signification phallique, soit la signification elle-même. Toute parole a du sens. Il est impossible de “dire n’importe quoi” ! Limite que la jouissance mystique, de l’“autre côté”, du côté de l’“autre jouissance”, a pour sa part résolue : elle reste muette. Il est donc impossible de jouir "pleinement" de la parole car celle-ci représente toujours à la fois le sujet et l’objet de la jouissance : c’est toute la scission du parlêtre que l’on retrouve là.