mercredi 12 janvier 2011

La transgression de la loi chez le sujet pervers

En bonne logique lacanienne, la loi que le pervers transgresse doit s'entendre avant tout comme la loi du désir. En effet, celle-ci suppose deux aspects réprouvés par le sujet pervers : la castration maternelle et le désir de la mère pour le père. A quoi il voudrait bien opposer d'une part la jouissance éternelle et autonome de la mère, affranchie du désir de l'autre, d'autre part sa propre réalité d'objet unique du désir maternel. Toute loi fondée sur un manque, instituant une limite, opposant un interdit, est justement perçue comme la condition même du désir de l'autre. Très logiquement, le père est considéré par lui comme le grand responsable de ce fourvoiement du désir de la mère, substituant au fait de la jouissance la loi inique du langage, de la demande, du signifiant. Deux stratégies se répondent et se complètent alors dans le cadre d'une conformation perverse : le défi (ou la dérision) dans l'ordre du langage, et la transgression dans le réel. Il ne faut jamais perdre de vue que, d'une certaine façon, la transgression vaut pour reconnaissance de la loi : ce n'est pas la loi elle-même qui est ignorée mais sa signification, c'est-à-dire qu'elle est connue sans être crue. Deux circonstances favorisent pareille posture à l'égard de la loi : d'une part la complicité libidinale de la mère, d'autre part la complaisance silencieuse du père. Le père n'est pas réduit au silence ou radicalement absent, comme dans le cas des mères psychotisantes totalement "hors-la-loi" ; simplement il se tait sur l'essentiel, cautionnant les manœuvres séductrices de la mère à l'endroit de l'enfant, quand bien même serait-il le héraut d'un formalisme totalitaire ou d'un rigorisme moral d'autant moins convaincant. L'une des conséquences du clivage du sujet pervers, capable de se représenter une chose et son contraire, par exemple la mère non manquante et la mère castrée, consiste à réduire la femme tour à tour au rang d'idéal féminin intouchable et de prostituée répugnante. Celle-ci incarnant la sexualité et donc la castration dans toute son horreur sera méprisée ou sadisée ; celle-là dans le réel ne pouvant que déchoir de son piédestal, finira elle-même par être délaissée et vouée aux gémonies.

Il s'agit de repérer les caractéristiques exactes de la transgression perverse, afin de ne pas les confondre avec certaines conduites elles-mêmes transgressives dans l'obsession ou l'hystérie. Par exemple l'obsessionnel peut développer un culte révérencieux à l'endroit des femmes frôlant l'idolâtrie, qui n'est pas sans rappeler le fantasme de la femme phallique toute puissante chez le pervers. Il convient, pour le sujet obsessionnel, de maintenir à distance l'objet féminin, voire de le mettre "en conserve" afin d'étouffer en lui toute dynamique désirante. L'obsessionnel s'emploie à momifier et à rendre non désirant l'objet féminin idéalisé, mais là où cette action "réussit" chez le pervers grâce à un certain nombre de subterfuges, lui s'épuise à devoir replâtrer un idéal qui relève plus de la nostalgie que de l'actualité, à cause de l' "indiscipline" bien prévisible de l'objet qui ne se laisse en rien momifier ! Il arrive que la fuite en avant (le fait de ne rien vouloir en savoir) qui caractérise l'attitude obsessionnelle face au désir, se traduise par des comportements que l'on peut qualifier de pervers, où le sujet se trouve rattrapé ou même débordé par son désir. Mais cela reste souvent sans conséquence et surtout il manque à ces actes le caractère de défi propre à la véritable transgression perverse.

Venons-en au cas de l'homme hystérique. Celui-ci cultive l'image d'un objet féminin précieux et infiniment offerte au désir de l'autre. La femme doit être désirante et désirable mais pas trop, suffisamment pour que son admirateur puisse l'ériger au rang d'objet phallique (un peu comme dans l'amour courtois), ce qui le dispense d'avoir à assumer pour lui-même l'attribution phallique, mais pas au point que cet objet lui échappe précisément parce qu'il aurait pour charge de la faire jouir. L'envahissement de l'amour provoque concurremment l'échec du désir, et se traduit classiquement par des symptômes d'insatisfaction tels que l'impuissance ou l'éjaculation précoce. Cette tendance à l'insatisfaction suffit à le différencier de toute structure perverse, même si l'ambiguïté vécue quant à l'identité sexuelle du sujet peut se manifester par une mise en scène homosexuelle. La dimension du semblant est d'ailleurs essentielle chez le sujet hystérique : c'est pourquoi les tendances perverses apparaissent volontiers sur le mode du défi (proclamatoire, contestataire, etc.) et pratiquement jamais sur le mode de la transgression réelle. Celle-ci est donc réservée au sujet pervers qui en visant la loi du père, en la ridiculisant, veut surtout annihiler le désir de la mère en lui procurant une jouissance éternelle. C'est bien pourquoi il passe les bornes, transgresse les limites, mais - c'est sa propre limite et sa contradiction - en faisant le père à son tour puisqu'il instaure par-là même une nouvelle loi, en réalité très ancienne, une loi naturelle censément supérieure à la loi symbolique. Le postulat pervers est celui d'une usurpation originelle, et donc d'une transgression supposée de la loi de la jouissance, beaucoup plus que celui d'une jouissance conçue directement comme transgressive.